« La combattante », refuge mémoriel

« La combattante », refuge mémoriel

« La combattante », refuge mémoriel

« La combattante », refuge mémoriel

Au cinéma le 5 octobre 2022

Marie-José Tubiana, 90 ans, est une ethnologue à la retraite, spécialiste du Darfour. Toujours active, elle recueille les témoignages de réfugiés soudanais pour appuyer leur dossier de demande d'asile. Documentaire débordant d'humanité, La combattante rend un hommage vibrant à cette femme infatigable à l’altruisme salvateur. Son combat met à jour le traitement des demandes des réfugiés politiques, entre cynisme et insuffisance coupable.

Officiellement, Marie-José Tubiana, née en 1930, est une ethnologue à la retraite. Pourtant, les journées de cette spécialiste reconnue du Darfour sont bien remplies. Dans son appartement parisien envahi d’archives historiques, des réfugiés viennent demander son aide. Quotidiennement, l’ethnologue reçoit des hommes et des femmes dont elle écoute les témoignages d’une vie brisée pour les authentifier.

L’enjeu est important : ces réfugiés ont besoin de son expertise pour compléter leur dossier de demandeur d’asile. Très souvent, son analyse doit tenter de renverser un premier rejet d’asile politique de la part des autorités françaises. Leur sort entre ses mains, Marie-José écoute patiemment, note scrupuleusement tous les détails. Elle confronte les récits de ces vies déchirées à son expertise rare et continue ainsi inlassablement le combat d’une vie dédiée à autrui.

La combattante © Minima Productions - KMBO

De Calais à Paris

L’été 2015 est marqué par l’omniprésence de la « jungle » de Calais dans les débats politiques et médiatiques. Derrière ce terme, le drame de l’accueil – ou plutôt la gestion – des migrants économiques et des réfugiés demandeurs d’asile sur le territoire français. Sur place, le réalisateur Camille Ponsin rencontre des hommes et des femmes qui lui racontent leur parcours, à l’exception des Soudanais du Darfour qui opposent un silence poli ou gêné. Intrigué mais peu surpris par cette pudeur partagée par tout rescapé de génocide, le cinéaste décide d’en apprendre plus sur leur drame national.

Dans ses mains, les ouvrages de l’ethnologue Marie-José Tubiana datant des années soixante lui permettent de découvrir le Soudan avec un regard bien particulier. Derrière la rigueur scientifique, Camille Ponsin est surpris par la fraîcheur de ton de l’ethnologue. Alors que les écrits scientifiques peuvent parfois paraître abscons pour le néophyte, il est surpris par la « poésie discrète » des récits de Marie-José Tubiana.

Au début de l’année 2017, le documentariste prend contact avec l’ethnologue. Chez elle, il découvre Marie-José Tubiana, légèrement voûtée sur une chaise, prenant des notes face à deux survivants du génocide qui lui soumettent leur témoignage. Au fil des visites, l’envie de réaliser un court métrage prend de l’ampleur. Finalement, La combattante prend le temps de dresser le portrait inspirant de l’ethnologue infatigable et esquisse à travers elle l’Histoire du Soudan.
La combattante © Minima Productions - KMBO

La grande Histoire

Essentiellement constitué de rencontres entre Marie-José Tubiana et des réfugiés, La combattante dresse le portrait touchant d’une femme passionné par autrui. Dans son appartement et sa cave débordant d’archives, l’ethnologue conserve le travail de toute une vie. Au cœur de ces documents, le Darfour qu’elle découvre en 1965.

Les photos de Marie-José Tubiana prises avec son appareil Leica et ses films en 16mm qui parsèment le film donnent à voir le Darfour en période de paix. Visions d’un passé tristement révolu, ces images datant des années 1950 à 1970 tranchent avec les récits éprouvants du génocide de 2003 lors de la Guerre du Darfour. Au-delà d’une certaine nostalgie, ces archives constituent la base d’une histoire commune aux réfugiés demandeurs d’asile. Un socle indispensable pour authentifier leurs récits.

Autour de la table de Marie-José Tubiana, le récit du périple pour arriver jusqu’en France varie mais ces réfugiés sont tous liés par les atrocités d’un génocide qui laisse des marques indélébiles. Meurtre, torture, viol… Les réfugiés qui défilent chez l’ethnologue portent les stigmates des crimes perpétrés par les milices Janjawids soutenues par le gouvernement soudanais pour écraser la rébellion. Une politique de la terre brûlée dont les conséquences se font encore ressentir lors de leur demande d’asile.

La combattante © Minima Productions - KMBO

Demande refusée

Avec patience et une rigueur toute scientifique, Marie-José Tubiana demande des détails pour constituer son attestation. Son expertise est un dernier recours pour ces réfugiés qui ont été recalés par les services attribuant le droit à l’asile politique. Régulièrement, l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et apatrides) remet en doute ces récits considérés comme trop confus ou manquant de faits étayés.

L’organisme peut ainsi opposer au réfugié que son village est inconnu car il n’existe pas sur la carte. En réalité, le village n’existe plus car lors du génocide, les villages attaqués ont été systématiquement rayés de la carte. Alors, inlassablement, Marie-José ressort ses cartes, certaines qu’elle a réalisées elle-même, et authentifie le village et l’ethnie du réfugié pour contrer la réponse de l’organisme aussi absurde que glaçante pour sa négation du traumatisme subi.

Souvent très difficiles à entendre, ces entretiens permettent de dépasser les termes « migrant » et « réfugié » qui, envisagés comme une masse, déshumanisent celles et ceux qui ont fui l’horreur. L’expertise précieuse de l’ethnologue interroge sur le sort des demandeurs d’asile politique qui semble décidé de façon assez aléatoire par une administration qui ne semble pas maîtriser complètement le sujet. Sur le même plan politique, le documentaire rappelle également que l’Union Européenne a versé des millions d’euros au gouvernement soudanais pour couper à la source le flux des migrants. Cet argent qui finance un État autoritaire complice d’un génocide renforce le malaise éprouvé devant une politique migratoire d’un cynisme abyssal.

La combattante © Minima Productions - KMBO

Héritage mémoriel

Le nez plongé dans ses notes, Marie-José Tubiana le concède : elle aimerait par moment arrêter. Mais elle ressent une dette envers les Soudanais qui lui ont tant donné au cours de sa vie. Et si elle arrête, qui prendra le relais ? La question du passage de relais plane sur le documentaire car l’ethnologue qui a aujourd’hui 92 ans est l’une des rares à pouvoir réaliser ce travail d’expertise.

Alors Marie-José Tubiana envisage de transférer sa précieuse documentation, des archives personnelles qui sont le fruit de toute une vie. Dans cette perspective de transition, La combattante est également une bouteille à la mer. Avec la sortie du film, Camille Ponsin espère qu’il y aura des personnes pour prendre contact avec l’ethnologue. Des avocats ou de jeunes collègues qui voudraient s’emparer de cette question et continuer ce travail d’expertise qui permet à ces exilés de se réapproprier leur histoire. Et sauve des vies.

La combattante © Minima Productions - KMBO

En immortalisant le travail de Marie-José Tubiana, La combattante rend un hommage touchant à cette ethnologue passionnée dont la retraite paraît bien relative. Les destins brisés qui hantent son salon recentre la question de l’immigration à un niveau personnel et humain trop souvent gommé par l’ampleur du drame. Le contexte général n’est pour autant pas oublié et permet de prendre de la hauteur pour contempler le cynisme d’une politique d’immigration aux rouages grinçants.

> La combattante, réalisé par Camille Ponsin, France, 2020 (1h34)

La combattante

Date de sortie
5 octobre 2022
Durée
1h34
Réalisé par
Camille Ponsin
Avec
Marie-José Tubiana
Pays
France