Attiré par le monde de la création, Elliot (Cooper Hoffman), jeune homme ambitieux mais crédule, n’en revient pas d’avoir décroché un poste d’assistant pour l’influente Erika Tracy (Olivia Wilde), figure provocatrice de la scène artistique. Et la surprise ne s’arrête pas là car la créatrice incontournable lui propose d’être soumis à ses moindres désirs. Pour Elliot la proposition est très alléchante, il y voit l’occasion de réaliser ses fantasmes les plus fous.
Mais le jeune homme n’a pas les codes de cet univers dans lequel il est plongé et Erika ne fait rien pour le mettre à l’aise, bien au contraire. La relation est entraînée peu à peu vers un tourbillon de désirs obsessionnels où le pouvoir et la manipulation vont de pair avec la trahison la plus perverse.
50 nuances de fantasmes
Cette histoire de relation SM aux limites mal définies est en gestation depuis plus de dix ans dans la tête du réalisateur Gregg Araki. Dès 2014, le maître du new queer cinema reçoit un scénario original signé Karley Sciortino, autrice du blog Slutever décliné en série télévisée et co-autrice depuis avec le cinéaste de la série Now Apocalypse (2019). L’histoire se veut une version humoristique du célèbre 50 nuances de Grey, roman plus navrant que véritablement excitant. Karley Sciortino parodie dans son scénario cette romance faussement subversive et remplie de clichés commise par E. L. James qui dévoie les codes SM au point d’être problématique. Un succès mondial lui-même très fortement « inspiré » par le film La secrétaire (2002) de Steven Shainberg, savoureux récit de soumission et jeu du chat et de la souris entre James Spader et sa docile secrétaire Maggie Gyllenhaal.
Directes ou indirectes, ces références planent sur le script de Karley Sciortino qui a évolué en conservant son esprit décalé mais dont le rapport de force a été inversé. Le temps est en effet passé et Gregg Araki ne se sentait plus de réaliser cette histoire de soumission entre une stagiaire et son patron après la déflagration #MeToo. Avec la libération de la parole comme point de bascule, le récit a évolué pour éviter de mettre en scène une femme, même consentante, dans une position de totale soumission, sexuelle autant que professionnelle.
Enquête de sensations
I Want You Sex assume cette inversion avec une femme puissante en position de domination menant à la baguette son jeune assistant, ravi d’être l’objet – et le jouet – de son attention malgré les avertissements d’un employé qui lui confie qu’il n’est pas le premier et certainement pas le dernier. Mais le film débute sur la preuve que cette alerte ne sera pas prise en compte. Le récit s’ouvre sur Elliot, hagard et dans une tenue peu professionnelle, sortant du manoir tape à l’œil de sa maîtresse pour découvrir son corps nu et inanimé flottant dans la piscine.
De quoi ouvrir une enquête et le pauvre Elliot, que l’on plaint déjà sans savoir comment il s’est mis dans ce pétrin, se retrouve suspect face à deux inspecteurs lui demandant d’expliquer sa relation avec l’artiste. Cinéphile joueur, Gregg Araki emprunte au mystère de Boulevard du crépuscule (1950) et à l’ambiance thriller de Seven qu’il cite comme inspirations et s’amuse à mélanger les genres dans cette comédie dramatiquement sexy qui se joue de la naïveté fébrile du jeune homme. Mais cette inconsistance de l’assistant est paradoxalement louée par le cinéaste qui ne se moque jamais frontalement de son enthousiasme qui l’aveugle face à un rapport de forces clairement déséquilibré.
Une vision peu étonnante pour un réalisateur qui a maintes fois prouvé son attrait voire sa fascination pour l’adolescence au fil de sa filmographie. Désormais âgé de soixante ans, Gregg Araki pose un regard attendri sur les merveilleuses « erreurs » de jeune homme qu’il a commises et qui ont fait de lui l’homme qu’il est désormais. Le cinéaste l’assure, coucher avec la mauvaise personne, se planter ou encore avoir le cœur brisé n’est pas un drame en soi. Sous le vernis d’une relation sado maso discutable, I Want You Sex porte un regard amusé et bienveillant sur une forme d’inconscience aventureuse de la jeunesse qui rendent les déboires d’Elliot attendrissants.
Désirs qui font désordre
Ce regard qui évite le jugement sur ce duo mal assorti s’explique par le lien du cinéaste avec ces deux extrêmes. Gregg Araki assure se retrouver en Elliot, alter ego de l’artiste en devenir d’une vingtaine d’années qu’il était cherchant sa place dans le milieu. Mais le cinéaste affirme également être proche d’Erika dont certains propos sur le sexe ou encore la provocation par l’art dans le film s’inspirent de choses qu’il a pu dire en interview au fil des années.
Olivia Wilde, actrice et réalisatrice du réjouissant Booksmart (2019) et du thriller féministe Don’t Worry Darling (2022), prend un plaisir manifeste à camper ce rôle qui pousse les curseurs de la domination. Son alchimie déséquilibrée avec Cooper Hoffman – révélé par le nostalgique Licorice Pizza (2021) de Paul Thomas Anderson et vu plus récemment dans Saturday Night (2024) de Jason Reitman – fonctionne à merveille. Le rôle d’Elliot installe un peu plus dans notre estime l’acteur, fils de Philip Seymour Hoffman, dont la nonchalance hébétée rappelle l’un des facettes irrésistibles de son talentueux et regretté père.
Pour contrebalancer cette relation mouvementée, Charli XCX incarne Minerva, la petite amie d’Elliot peu intéressée par le sexe. Un petit rôle pour la chanteuse qui a inauguré son premier rôle principal avec Eruption (2025) qui, contrairement à son titre, ne dégage pas grand chose et ne lui donne pas grand chose à jouer. Apple (Chase Sui Wonders), la colocataire d’Elliot qui se retrouve dans un improbable plan à trois dirigé par Erika, vient ajouter un contrepoint extérieur sur l’étonnante relation de l’assistant avec sa patronne. Ces personnages périphériques dressent un joyeux kaléidoscope de la relation au sexe et font de cette comédie portée par les fantasmes un trip punk et pop divertissant qui charme par sa liberté de ton détournant les attentes du propos habituel sur les rapports de force.
Plus léger dans l’esprit que les films de la trilogie Apocalypse Teen qui ont fait sa renommée mais toujours porté par l’exploration d’une soif d’expériences, I Want Your Sex est décrit par Gregg Araki comme une « déclaration d’amour à la génération Z ». Et il n’y a pas de doute qu’il y a beaucoup de tendresse dans cette quête des limites qui porte pour qui veut s’en saisir une réflexion sur les rapports de domination et reste un moment drôlement sexy pour tous les autres.
> I Want Your Sex réalisé par Gregg Araki, États-Unis, 2025 (1h30)