Voisines de palier dans un immeuble qui prône la vie en communauté, Violette (Laurence Leboeuf) et Florence (Karine Gonthier-Hyndman) s’observent depuis leur balcon respectif. En congé maternité, Violette, réduite à un rôle de mère nourricière, est à fleur de peau. En arrêt de travail, Florence, mère d’un adolescent, consomme des antidépresseurs pour oublier qu’elle ne ressent plus rien. Leur rencontre vient chambouler leur solitude et leur regard sur les hommes. Et si le sexe était une porte de sortie honorable à ce mal-être qui les accable ? Pour s’en assurer, Violette et Florence décident de ne plus être sages avec des hommes de passage.
La ruée vers l’or
Deux femmes et quelques hommes, le titre choisi en France pour le film de Chloé Robichaud, ressemble plus à celui d’un film porno que le titre original, plus sage : Deux femmes en or. Et pourtant, cette comédie de mœurs libérées, avec son propos audacieux et libérateur, possède un regard plus juste et pertinent – parce que féminin probablement – que l’œuvre qui l’a inspirée sur cette réjouissante révolution sexuelle.
Retour en 1970. Deux femmes en or de Claude Fournier est un immense succès populaire du cinéma québécois qui va dominer le box-office du Québec pendant trente ans ! Le distributeur français ayant sûrement peur que les français ratent l’aspect coquin du film, celui-ci sort dans l’hexagone sous un titre plus évocateur : Deux filles perverties. On note au passage la condamnation morale induite par ce nouveau titre. Dans le film, les deux voisines se retrouvent d’ailleurs au tribunal pour cause d’une sexualité trop active accusée d’avoir causé la mort d’un amant.
La comédie érotique est décriée pour le voyeurisme d’une nudité jugée gratuite et son côté burlesque. Heureusement l’honneur est finalement sauf pour les deux voisines officiellement déclarées « femmes en or » par un juge qui vient contrebalancer in extremis un male gaze dont le terme n’est pas encore explicité à l’époque mais bien ressenti par les détracteurs du film.
Film de fesses 2.0
Ce « film de fesses » selon le terme utilisé à l’époque pour ce genre de productions, Chloé Robichaud l’a vu à l’école de cinéma. La cinéaste estime que le film a marqué l’imaginaire québécois « pour le meilleur et pour le pire ». Elle retient cependant son aspect revendicatif assez moderne malgré tout auquel elle souhaitait rendre hommage. Pour cela, la cinéaste s’appuie sur le travail de Catherine Léger qui a dépoussiéré le film d’origine avec une adaptation théâtrale récente. Scénariste du film, elle a aidé Chloé Robichaud à retranscrire à nouveau cette attachante histoire de voisines au bout du rouleau à l’écran.
Tourné en 35mm avec des références visuelles des années 60 et 70, Deux femmes et quelques hommes joue avec la dualité d’un récit qui fait des clins d’œil à l’œuvre originale remise au goût du jour avec les mœurs actuelles. Fini le mal gaze, la nudité est ici au service du désir des deux femmes. Qu’elle s’observe nue dans un miroir ou s’exhibe à la fenêtre pour le plus grand bonheur d’un employé perché sur un poteau électrique, Florence le fait pour elle, en dehors de toute pulsion scopique masculine. La sexualité du film est résolument joyeuse et, osons le dire, féministe.
L’aspect désuet des références visuelles et de cet immeuble de Coopérative à l’aspect carcéral dans lequel les voisins prennent des décisions en commun renvoie à une époque révolue mais est-ce vraiment le cas ? Du choix démocratique de mettre en place et de gérer collectivement une serre à la dynamique de chaque couple, les processus ont-ils vraiment changé depuis 50 ans ? Le décalage induit entre l’image et la modernité audacieuse des aventures des deux voisines révèle en creux ce qui ne change pas vraiment, à commencer par une charge mentale et maternelle. Le retour actuel des trad wifes n’est-il d’ailleurs pas le signe qu’à l’instar de la mode tout finit par revenir ?
Beaucoup de bruit pour rien ?
Le rapprochement entre les deux voisines débute avec une discussion sur un son à la provenance inconnue qui sert de fil rouge mystérieux et drolatique tout au long du film. Les sens en ébullition, Violette entend un bruit provenant, semble-t-il, de chez sa voisine Florence. Ce qu’elle décrit pudiquement comme le cri d’une corneille pourrait très bien être celui de sa voisine s’adonnant aux plaisirs de la chair avec son mari David (Mani Soleymanlou). Mais Florence nie en bloc, sa libido est au point mort, tout comme celle de Violette dont le mari Benoit (Félix Moati) est souvent absent pour son travail, une bonne excuse pour coucher avec sa collègue Eli (Juliette Gariépy).
Ce bruit obsédant à la cause inconnue plane sur le film. Même le hamster de Florence – qui s’appelle Florence, un hommage selon son mari – est suspecté. Le son fantôme est pour Violette une possible hallucination sonore qui concrétise sa frustration sexuelle mais aussi un prétexte parfait pour faire entrer dans son intérieur un exterminateur (Maxime Le Flaguais), premier d’une longue liste d’hommes de passage dans la vie des deux voisines. Des incursions dans leurs foyers respectifs tournées en dérision en parodiant la rencontre entre la femme désœuvrée et le plombier venu prendre soin d’une fuite qui arrange tout le monde.
Chloé Robichaud le reconnaît, la mise en scène malicieuse de ces hommes, qu’ils viennent pour exterminer un animal imaginaire, faire le ménage, installer le câble ou toute autre activité virile, a été inspirée par la période de Covid où l’ennui a laissé libre court aux fantasmes les plus tapageurs. Deux femmes et quelques hommes détourne avec humour ces rencontres dignes de films pornographiques où l’artisan est nécessairement bien outillé et enclin à rendre service au-delà de ses compétences professionnelles. Mais le film dépasse ces parties de jambes en l’air libératrices pour évoquer le sujet plus profond d’une certaine solitude.
L’amour poly
Deux femmes et quelques hommes offre un portrait décalé mais juste de couples déphasés. Violette passe ses journées en compagnie d’un tire-lait pendant que son mari batifole dans des hôtels avec une collègue. Florence arrête les antidépresseurs pour retrouver une libido. Hélas, son mari, inquiet qu’elle retombe en dépression, commence lui à en prendre et perd la sienne. Histoire de vases communicants qui se sont pas synchronisés, le film de Chloé Robichaud évoque la polygamie comme solution miracle à tous leurs malheurs.
Au cœur de leur réflexion, l’essai Luttes fécondes de Catherine Dorion dont les idées sont assez présentes à Montréal. L’autrice y propose d’autres modèles de relation, notamment le polyamour. Violette et Florence en sont persuadées, la monogamie a été inventée par les hommes. Leur révolution sexuelle est donc une façon de lutter contre cette horrible machination patriarcale.
Mais les deux voisines ne vont pas jusqu’à appliquer cette thèse du polyamour car elles ne proposent pas l’option à leurs compagnons. Le film se garde bien d’ailleurs d’en faire un remède miracle à la lassitude qu’elles traversent. Derrière la valse des hommes qui défilent dans leurs foyers, c’est la question de la reconnexion à soi-même qui émerge de cette révolution sexuelle improvisée par Violette et Florence. Une remise en cause du couple mais avant tout de ses propres désirs pour reconnecter avec l’autre, s’il est encore temps.
Hommage à une comédie iconique du cinéma québécois, Deux femmes est quelques hommes réussit à dégager une complexité relationnelle sous l’aspect d’une comédie de mœurs débridée où l’on se déshabille pour se mettre littéralement à nu et mieux se retrouver.
> Deux femmes et quelques hommes (Deux femmes en or), réalisé par Chloé Robichaud, Canada, 2025 (1h39)