Profil de tueur

Profil de tueur

Profil de tueur

Profil de tueur

28 juillet 2011

Anders Breivik, principal suspect de la tuerie survenue en Norvège le 22 juillet dernier, possède-t-il le profil typique d'un tueur de masse ? Qui sont ces criminels ? Stéphane Bourgoin, spécialiste des tueurs en série et tueurs de masse, répond à Citazine.

Peut-on parler d’un profil-type du tueur de masse ?

Le profil d’un tueur de masse, auquel répond tout à fait Anders Breivik, est quelqu’un qui tue un grand nombre de personnes en un laps de temps très court. Peu lui importe l’âge, le sexe ou l’ethnie des victimes, contrairement au tueur en série qui tue sur des années et ne cherche pas à se faire prendre. Alors que le tueur de masse, dans 75 % des cas, va chercher soit à se suicider, soit à être abattu par les forces de l’ordre après avoir commis son acte.
Cette personne est généralement isolée de la société, marginalisée. Elle a peu d’amis, pas de relation sentimentale, est passionnée d’armes à feu et est fascinée par la chasse ainsi que par toutes formes d’autorité. Elle s’adonne à des jeux vidéo violents, est marquée par une lourde tendance suicidaire mais ne se suicidera pas seule dans son coin. Elle veut marquer l’histoire et laisser une marque indélébile en se suicidant et en emportant le plus de victimes avec elle.

Alors, puisqu’il ne s’est pas suicidé, Andres Breivik fait-il figure d’exception ?

Un gros pourcentage d’entre eux, entre 25 et 30 %, ne se suicident pas au moment où ils commettent leurs actes. Andres Breivik l’annonce, dans la partie du journal intime, à la fin de son manifeste. Il n’avait pas l’intention de se suicider et veut témoigner à son procès.

Un code, depuis Columbine 

Anders Breivik est âgé de 32 ans. N’est-il pas bien plus vieux que la majorité des tueurs de masse ?
Il y a eu des tueurs de masse bien plus âgés qu’Anders Breivik. Cela n’a rien à voir avec l’âge. Les tueries de masse ont existé avant Columbine (Tuerie du lycée de Columbine, en 1999, perpétrée par Eric Harris et Dylan Klebold, ndlr). Mais depuis, un code et une imitation s’installent. Un code vestimentaire : les tueurs sont revêtus de noir, de treillis militaire ou uniforme de police. Avec ces vêtements, ils expriment le désir de toute puissance et la fascination des armes à feu. Ils s’imaginent être des héros dans une réalité virtuelle. Alors qu’ils savent que dans la réalité, ils sont des types qui n’ont jamais rien concrétisé dans leur existence. Le tueur de masse, et c’est important, commet un crime d’imitation. On le voit dans le cas de Breivik puisqu’il pompe des centaines de pages du manifeste de Théodor Kaczynski, Unabomber. Il se contente à certains endroits de remplacer le marxisme par multiculturalisme ou par islamisme. Il copie, c’est frappant. Pourtant, idéologiquement, ils sont à l’opposé puisque Unabomber est un terroriste écologique. Autre imitation, pour sa bombe, il utilise exactement la même recette de fabrication que Timothy McVeigh dans l’attentat de l’immeuble fédéral d’Oklahoma City, en 1995. Il a trouvé la recette sur Internet, sur des sites suprématistes blancs et de survivalistes américains.

Il se nourrit ça et là des tueries de masse de ses prédécesseurs.
Oui, tout à fait.

La majorité des ces tueurs agit-elle par revendications idéologiques ?
Non. Un certain nombre d’entre eux en ont, mais ils sont assez rares. J’estime à 10 % d’entre eux ceux qui manifestent des revendications idéologiques. Mais ce ne sont pas uniquement ces revendications idéologiques qui poussent Anders Breivik ou Timothy McVeigh à commettre de tels attentats meurtriers. C’est aussi une véritable haine de la société. Ils s’estiment victimes de la société parce qu’elle ne les a pas reconnus à leur juste valeur. Et ils souffrent de troubles psychologiques voire psychiatriques profond. Là, ce n’est pas le cas pour Breivik qui ne souffre pas de troubles psychiatriques, puisqu’une personne délirante et irresponsable n’est pas capable d’organiser des attentats d’une telle envergure et avec une telle minutie.

Deux lieux, deux armes

N’est-ce pas étonnant d’agir avec une bombe puis une arme à feu ?
Oui, c’est assez rare. En règle général, le crime se déroule en un lieu unique pour les tueurs de masse. Là, c’est un cas assez inhabituel. Il a choisi deux cibles qui cristallisent, l’une et l’autre, ses haines. Des immeubles du gouvernement norvégien qu’il juge responsable de l’immigration massive en Norvège et sa haine des marxistes avec le rassemblement des jeunes du Parti travailliste, qu’il savait sur une île isolée, où il pourrait commettre un carnage sans être dérangé.

Peut-il ressentir de la pitié, de la compassion et des remords ?
Absolument pas. Au moment où il commet son acte, on voit qu’il rit sur certaines images en abattant ses victimes. Il est à ce moment dans une transe et agit comme un robot. Lors de ses interrogatoires, il insiste sur le fait qu’il a effectivement commis « des actes cruels mais nécessaires » et plaide non coupable car il ne se sent pas responsable de ce qu’il a commis. Il n’éprouvera jamais de remords.

Est-il arrivé à commettre de tels actes après un long processus qui s’est mis en place petit à petit ou s’agit-il d’un déclic soudain ?
C’est un long processus. Il commence à écrire son manifeste en 2002. En 2007, il quitte le Parti du progrès, parti populiste d’extrême droite norvégien, et indique dans plusieurs forums que l’action politique et démocratique mène à une impasse et qu’il est temps de créer un choc et mener une révolution au sein de la société norvégienne. Sans parler ouvertement de son acte. En 2008, voire 2007, il pense déjà à commettre un tel attentat.
Il a loué cette ferme voici deux ans, uniquement pour qu’elle lui serve de couverture. Nullement pour subvenir à ses besoins, mais pour lui permettre d’acheter des engrais chimiques sans attirer l’attention. On sait par son journal intime qu’il avait terminé de fabriquer les engins explosifs vers le mois de mai. Il a alors attendu le moment favorable, cette réunion des jeunes du Parti travailliste où devait se rendre, avant finalement d’annuler, le Premier ministre.

Un phénomène contemporain ?

Pensez-vous que les meurtres de masse sont des phénomènes de notre époque ?
Tout à fait. Le phénomène est amplifié par les nouvelles technologies, notamment Internet. Depuis Columbine, les tueurs laissent tous un testament numérique. On a retrouvé de nombreuses vidéos où ils se mettent en scène, apprennent à tirer. Où ils tiennent un journal de bord. Idem pour le massacre de Virginia Tech, qui a fait une trentaine de victimes en 2007. Idem avec les deux tueurs allemands dans deux écoles (Erfurt en 2002, Winnenden en 2009, ndlr). Idem pour le tueur finlandais de Kauhajoki en 2008, etc.
Depuis le massacre de Colombine, c’est pareil pour tous les tueurs de masse : on laisse un testament en vidéo ou un long post sur un blog. C’est assez frappant. C’est un crime d’imitation. D’ailleurs, j’ajoute que les médias sont également un peu responsables de la prolifération de ce type d’acte criminel en raison de la place qu’ils accordent à ces criminels. Si, par exemple, les médias décidaient de ne jamais publier l’identité des auteurs ni leur texte ou leur vidéo, je pense qu’on verrait une réduction de ce type d’actes criminels. Ce que veulent ces individus, c’est passer à la postérité, or si on ne publie pas leur identité, la frustration sera extrême. La mégalomanie et le narcissisme d’un personnage comme Anders Breivik est éloquent ! Il voulait apparaître en uniforme lors d’un procès public, pour montrer au monde entier sa puissance.
Ils savent ce qui va se passer après les meurtres et s’en délectent à l’avance, comme se délecte Anders Breivik à l’idée de son procès, qui devrait se tenir d’ici un an et demi.

Ne peut-on pas y avoir une délectation d’ordre sexuel ?
Si, sans doute. J’ai interrogé quelques tueurs de masse survivants qui m’ont dit que quand ils abattaient leurs victimes, ils agissaient comme des sortes de robots et qu’ils en ressentaient une poussée d’adrénaline mais aussi une jouissance immense. Donc, on peut penser que ces meurtres peuvent avoir une connotation sexuelle. De toute façon, c’est un désir de toute puissance. Celle-ci peut s’obtenir par le sexe ou d’autres moyens.
De la même façon, les tueurs en série ne sont pas intéressés par le sexe en lui-même mais par l’envie d’humilier, de dominer leurs victimes.

Et pourquoi seuls des hommes sont-ils concernés ?
Sur 113 cas en vingt ans, il n’y a que deux femmes. Parce que les femmes ne sont pas fascinées par les armes à feu, ne vont pas ou peu s’adonner à des jeux vidéo violents, ne vont pas s’amuser à se déguiser en policier ou en soldat. Et il y a aussi fort peu de femmes tueuses en série.

Je me permets de revenir sur les jeux vidéo. La polémique

rejaillit

, comme à chaque fois en pareil cas, autour de la responsabilité des jeux vidéo. J’ai cru comprendre que vous les jugiez responsables ?
Une agence de presse a quelque peu exagéré et déformé mes propos. Ce que j’ai exactement dit sur le profil-type du tueur de masse, c’est que sur les 113 cas en vingt ans, 108 s’adonnaient quotidiennement voire parfois des heures entières à des jeux vidéo violents. Mais j’ajoutais, bien sûr, que ce n’est pas le fait de jouer à des jeux vidéo violents qui fait qu’on devient un tueur de masse.
Comme pour les tueurs en série, on retrouve la plupart du temps des cas de maltraitances physiques ou psychologiques et d’abandon parental, mais ce n’est parce qu’on est un enfant abandonné qui subit des maltraitances qu’on est un serial killer. Il y en aurait malheureusement des milliers. J’ajoutais aussi que pour un adolescent qui souffre de troubles psychiatriques ou psychologiques, le fait de s’adonner de manière frénétique à des jeux vidéo violents pouvait le mener à une désensibilisation à la violence. C’est exactement ce que j’ai dit.

 

> Stéphane Bourgoin est analyste au Centre international de sciences criminelles et pénales. Auteur de nombreux ouvrages sur les tueurs, il vient de publier aux éditions Grasset Serial Killers, enquête mondiale sur les tueurs en série. Il est également libraire et tient la librairie Au 3ème oeil.