"Le pont des espions", la parole à la défense

mercredi 2 déc. 2015 | Marco Pierrard

Très bon

Au début des années 60, James Donovan, habile avocat de Brooklyn, se retrouve au centre du conflit qui oppose les États-Unis et l’URSS. Il doit alors user de sa faconde et met ses convictions à l’épreuve pour tenter de dégeler la guerre froide qui oppose les deux nations.

James Donovan (Tom Hanks), talentueux avocat dans une compagnie d’assurance, se retrouve plongé au cœur de la guerre froide lorsqu’il accepte de défendre Rudolf Abel (Mark Rylance), un agent du KGB arrêté sur le sol américain. Malgré un procès biaisé, l’avocat de Brooklyn arrive à sauver la peau de son client, qui échappe de peu à la peine de mort. Remarqué pour son éloquence, Donovan est approché par la CIA qui lui demande d’accepter une mission quasi impossible : négocier la libération de Francis Gary Powers (Austin Stowell), un pilote d’avion d’espionnage américain U-2 condamné par les autorités soviétiques après le crash de son engin.

Inspiré de faits réels, le nouveau Spielberg nous renvoie à une période où le patriotisme se teint de paranoïa, aux côtés d’un homme qui défend ses convictions malgré la suspicion de ses concitoyens.

Le pont des espions © DreamWorks II Distribution Co., LLC and Twentieth Century Fox Film Corporation

L’ennemi intérieur

L’incroyable — et véritable — histoire de James Donovan débute lorsqu’on lui demande, sans véritablement lui laisser le choix, de défendre Rudolf Abel, un homme accusé d’être un espion à la solde des soviétiques. Porté par son devoir d’avocat qui lui dicte que tout homme a le droit d’être défendu, Donovan accepte ce cas qui semble pourtant désespéré. Dans cette première partie du film, Spielberg dépeint une Amérique proche de l’hystérie, tellement tendue en cette période de guerre froide qu’elle n’hésite pas à condamner toute personne suspectée de sympathie avec l’ennemi, cet autre qui pourrait attaquer l’Amérique en larguant l'arme atomique.

Parce qu’il défend l’idée que Rudolf Abel n’a fait que son travail et qu’il est fidèle à son pays comme le sont d’autres espions américains, James Donovan cristallise la peur et l’incompréhension d’une population qui voit en lui un traître. Plaidoyer pour le droit à chacun d’être défendu quelque soit son crime, le procès d’Abel révèle également la paranoïa de cette époque lorsque les Américains construisaient dans leur jardin des abris antinucléaires et que leurs enfants terrifiés découvraient en classe les effets dévastateurs d’une potentielle attaque. En prenant la défense de l’espion, Donovan se lie d’amitié avec son client et un respect mutuel s’installe entre les deux hommes. Un rapprochement qui les expose lui et sa famille à la vindicte populaire - parfois violente - relayée sans aucun discernement par des médias qui ont choisi leur camp : celui de l’accusation. Spielberg montre habilement comment un pays, aveuglé par la peur d’un conflit qu’il pense imminent, peut s’en prendre au défenseur d’un droit fondamental, celui d’être jugé de façon équitable.

Le pont des espions © DreamWorks II Distribution Co., LLC and Twentieth Century Fox Film Corporation

La guerre folle

Malgré cette tempête qui s’abat sur lui, l’avocat parvient à éviter la peine de mort pour son client mais se retrouve très vite rattrapé par le cours de l’Histoire. Remarqué pendant ce procès hors du commun, l’avocat spécialisé dans les assurances se voit alors confier une mission par la CIA : mener une négociation pour échanger l’espion russe contre Francis Gary Powers, un jeune pilote qui a eu la mauvaise idée de se faire capturer alors qu’il effectuait des vols de repérage à bord d’un avion d’espionnage U-2. N’écoutant que son patriotisme, Donovan accepte cette mission incongrue, sans se douter qu’il va se retrouver au beau milieu d’un sac de nœuds diplomatique entre les États-Unis et l’Union soviétique, dans lequel va s’inviter la RDA.

"Le pont des espions" porte bien la marque de Steven Spielberg : une histoire focalisée sur un homme ordinaire se battant seul pour défendre ses idées qui flirte aisément avec le sentimentalisme. En revanche, le scénario, coécrit par Matt Charman et les frères Coen, porte bien la patte de ces derniers. Moins loufoque que certains films qu’ils réalisent eux-mêmes, Ethan et Joel Coen distillent néanmoins dans ce thriller historique une pointe subtile de second degré et des bons mots qui nous rappellent l’étrangeté de cette époque où les deux grandes puissances s’observaient à distance avec une méfiance paranoïaque. L’absurdité de la période est ainsi montrée par quelques séquences surréalistes et ironiques qui prêtent à sourire alors que d’autres, comme la construction du mur dans un Berlin divisé, nous rappelle jusqu’où une idéologie alimentée par la peur peut mener.

Avec "Le pont des espions", Spielberg signe un thriller efficace rendant justice à l’incroyable histoire de cet avocat qui a su préserver ses convictions dans un univers hostile et prendre courageusement la place d'Etats incapables de communiquer car enfermés dans leur torpeur et méfiance respective.

Le pont des espions (Bridge of Spies), réalisé par Steven Spielberg, États-Unis - Inde - Allemagne, 2015 (2h21)

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