“The Neon Demon”, la fascinante vacuité de la beauté

mercredi 8 juin 2016 | Marco Pierrard

Très bon

Lorsque Jesse, 16 ans, débarque à Los Angeles avec des rêves de mannequinat plein la tête, elle n'imagine pas à quel point son ascension fulgurante va cristalliser la haine de ses concurrentes. En accentuant à l'extrême les travers monstrueux de l'industrie de la mode, The Neon Demon révèle sa vacuité malsaine et plonge le spectateur dans une expérience troublante où la beauté est mortelle.

Quand elle arrive à Los Angeles, Jesse (Elle Fanning), jeune fille timide et inexpérimentée, n'a qu'un objectif : percer dans le milieu de la mode. Très vite, la beauté et la pureté de la jeune fille s'imposent dans les castings et celle-ci découvre que son succès attire les convoitises et les jalousies. Alors que certaines filles s’effacent, d'autres ne comptent pas laisser la nouvelle venue les détrôner d'une place durement acquise. Jesse va rapidement devoir se faire à l'idée que ces femmes sont prêtes à tout pour s'approprier sa beauté.

Du pur Winding Refn

Les fidèles du réalisateur de Drive (2011) ne seront pas dépaysés par ce nouveau film qui explore le milieu de la mode, en portant sur lui un regard désincarné et excessif. Il brouille les contours, pour mieux mettre à jour — comme dans un miroir déformant — l'insupportable futilité qui se cache derrière le mascara et les paillettes. Sous-jacente ou explosive, on retrouve dans The Neon Demon la violence sans fard qui traverse l'œuvre de Nicolas Winding Refn, et évidemment ces plans très travaillés et saturés de couleur. Ils sont associés ici à une musique électronique envoûtante pour laquelle Cliff Martinez — déjà auteur de la BO de Drive — a été reconnu meilleur compositeur au Cannes Soundtracks Awards cette année. Cette esthétique, jugée artificielle par les détracteurs du réalisateur et qui avait contribué à en dérouter plus d'un déjà dans Only God Forgives (2013), entre ici en osmose avec le sujet.

La réalisation stylisée et ses effets si peu naturels sont en parfaite adéquation avec ce milieu très fermé où le paraître se confond avec l'être, pour mieux le supplanter. La mise en scène participe, avec le subtil jeu des acteurs, de ce grand kaléidoscope aux contours aussi coupants que ceux d'un miroir brisé, qui plonge Jesse et le spectateur dans un abîme vertigineux. Magnétique, Elle Fanning — 18 ans seulement — s'impose magistralement dans chaque plan de ce rêve éveillé qui se transforme peu à peu en cauchemar, alors que le vide de ce milieu d'apparences aspire dangereusement la jeune fille.

The Neon Demon © Space Rocket Nation - Vendian Entertainment - Bold Films

Beauté en danger

Tout le monde s'accorde à le dire, tous les goûts sont dans la nature. La beauté serait donc une notion toute relative. Sauf qu'avec ce postulat simpliste, ni les mannequins ni l'art n'existeraient. Il faut bien nous résoudre alors à reconnaître qu'il existe une beauté absolue et implacable, un don qui a été offert à Jesse. Il sera aussi sa malédiction. The Neon Demon explore cette beauté fatale et la vacuité du milieu de la mode comme les deux faces d'une même pièce, en mettant en évidence la fascination exercée par les apparences. Un sentiment qui tourne à l'obsession pour les concurrentes de la jeune mannequin, et flirte avec la folie. Véritable beauté naturelle, Jesse représente pour ses adversaires un idéal impossible à atteindre et qu'il faut donc détruire. Fascinée par ce que la jeune fille dégage, ces femmes anxieuses en quête de perfection cherchent, telles des vampires, à s'approprier la beauté de Jesse.

Jesse définit sa beauté comme dangereuse, sans se douter qu'elle l'est également pour elle-même. Le réalisateur ne se contente pas en effet de dresser le portrait d'un milieu fantomatique vide de sens, il s'interroge également sur les conséquences de la beauté. Dans ce milieu où les filles s'habillent et se déshabillent à l'envi, elles changent sans cesse de peau. Mais au fond savent-elles ce qu'elles sont, si ce n’est belles ? Quand l'activité principale d'une personne est d'être attirante, quelles conséquences sur la construction personnelle ?

Au delà des rivalités entre mannequins, The Neon Demon pose, en creux, la fascinante question de l'existence de ces individus pour qui tout est facile, ou du moins simplifié, parce qu'ils sont nés — ou devenus — beaux. Il s'agit là de la discrimination ultime, certainement la plus injuste, celle qui ne sera jamais résolue : peu importe jusqu'où pourrait aller la discrimination positive, jamais des quotas de "personnes moins belles" ne seront instaurés dans les entreprises. Quelle construction mentale et quel rapport à soi quand son atout principal est son physique et la fascination qu'il exerce sur les autres ? Jesse est mise face à ce questionnement : beauté mise à part, qui est-elle ? Qui serait-elle dans une autre enveloppe charnelle ? Les réponses inaccessibles, ou effrayantes, sont pour la jeune fille aussi perturbantes que les menaces de ses rivales.

Troublant, The Neon Demon explore la beauté fatale, celle qui fascine tellement qu'elle peut rendre fous ceux qui ne peuvent en jouir. Derrière les podiums, jamais la haine n'a été si proche de l'amour et l'identité des anges si ambiguë.

The Neon Demon, réalisé par Nicolas Winding Refn, France - États-Unis - Danemark, 2016 (1h50)

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