"Miss Hokusai", une fille aux contours mal définis

mercredi 2 sept. 2015 | Marco Pierrard

Décevant

Au début du XIXème siècle, le célèbre artiste Hokusai réside avec sa fille O-Ei dans la ville d’Edo, où ils réalisent des œuvres qui marqueront l’histoire de l’art. Miss Hokusai rend un bel hommage à la jeune femme dans l’ombre de son père mais manque d’un fil conducteur pour pleinement convaincre.

En 1814, Tetsuzo, plus connu sous son nom d’artiste Hokusai, a 55 ans et une renommée déjà établie dans tout le Japon. Peu intéressé par l’argent, il réside dans un atelier aux allures de taudis dans la ville d’Edo (l’actuelle Tokyo) avec O-Ei, l’une de ses filles, âgée de 23 ans. La jeune femme a hérité du caractère bougon de ce "fou du dessin", comme il se définit lui-même, mais également de son sens artistique. Ensemble, ils réalisent à quatre mains des estampes et peintures aujourd’hui célèbres dans le monde entier. Jeune femme indépendante et éprise de liberté, O-Ei contribue dans l’ombre du grand maître à forger une œuvre considérable, tout en cherchant sa propre voie.

© Miss Hokusai // 2014-2015 Hinako Sugiura – MS.HS / Sarusuberi Film Partners

Une équipe talentueuse…

Basé sur la bande dessinée Sarusuberi de la mangaka Hinako Sugiura, "Miss Hokusai" – nouvelle aventure du studio Production I.G, dont sont issus notamment Ghost in the shell (1995) ou plus récemment L’île de Giovanni (2014) [lire notre chronique]  – réunit une équipe d’artistes confirmés. Le réalisateur Keichi Hara, qui a déjà prouvé sa maitrise avec la jolie fable écologique Un été avec Coo (2007) et le touchant Colorful (2010), retrouve certains collaborateurs ayant travaillé sur ses films précédents. Les noms présents au générique de ce nouvel anime ont participé notamment aux films d’animation : Le vent se lève (2013), Les enfants loups, Ame & Yuki (2012), Summer Wars (2009), Lettre à Momo (2011), ou encore Le Conte de la Princesse Kaguya (2013) [lire notre chronique]. Tous ces talents donnent à voir un film visuellement agréable même si, dans l’ensemble, il se dégage un sentiment confus d’inachevé.

Si certaines séquences oniriques ou fantastiques – faisant parfois des clins d’œil aux œuvres de Hokusai comme sa plus illustre Sous la Vague au large de Kanagawa – sont réussies, le retour au réel signifie le retour à une animation plus simple qui paraît alors trop basique. Le film paie le prix de son ambition : il est difficile de mettre en perspective l’œuvre du maître – et de sa fille – qui écrase ici naturellement par sa singularité et sa force l’écrin qui tente de la contenir. Ce manque de souffle dans l’animation des scènes du quotidien est également mis en exergue par la construction du récit. Déceler un propos structurant le film s’avère impossible, les pistes narratives proposées n'étant souvent qu’esquissées.

…pour un tableau déconcertant

"Miss Hokusai" est traversé par plusieurs thématiques qui se croisent tout au long du film, mais aucune n’aboutit vraiment. La principale est la relation d’O-Ei avec son père et son implication dans son œuvre, qui a séduit et inspiré les plus grands : Degas, Monet, Van Gogh, Klimt, Debussy ou encore Baudelaire. Alors que très peu d’informations nous sont parvenues concernant O-Ei, fille issue du second mariage de Hokusai, certaines sont même contradictoires. Si sa date de naissance fait encore débat, une chose est certaine : la jeune femme avait un grand talent. Cependant, peu d’œuvres portent sa signature car il était toujours plus rémunérateur de vendre un tableau ou une estampe portant la signature de Hokusai. O-Ei a pourtant collaboré sur de nombreuses œuvres attribuées au célèbre peintre. Selon les disciplines du Maître, celui-ci était expert dans les tracés et la composition, alors que sa fille excellait dans les dessins de bijinga (belles femmes) et shunga (dessins érotiques). Si le film nous montre les conditions de travail, plutôt rudimentaires, de ce couple créatif, la relation filiale et artistique entre les deux personnages reste plutôt en retrait.

Parmi les autres pistes abordées puis laissées à l’abandon : l’amour secret d’O-Ei pour Hatsugoro, un charmant apprenti de son père, son affirmation en tant que femme indépendante, ou encore le destin de O-Nao, quatrième fille de l’artiste et petite sœur d’O-Ei. Née aveugle, cette petite fille à la santé fragile vit dans un temple où des religieuses prennent soin d’elle. Si O-Ei lui rend régulièrement visite, Hokusai la délaisse. De toutes ces thématiques présentes dans le récit, aucune ne s’impose et le film donne au final l’impression d’un collage composé de scènes de la vie quotidienne et de feux d‘artifices oniriques qui reprennent le peu d’informations et d’anecdotes qui nous sont parvenues. L’ensemble est divertissant mais également un peu frustrant.

Difficile d’être à la hauteur du gigantesque héritage de l’incontournable Hokusai. 'Miss Hokusai' peine à se hisser sur les épaules du géant mais a le mérite de rétablir un fait peu connu du grand public, la place de sa fille O-Ei dans son œuvre. Si le résultat est plutôt brouillon au niveau du récit, l’intention originale est assez séduisante pour se laisser tenter par cet anime, à condition d’accepter que la jeune femme au caractère bien trempé conserve une grande part de mystère.

Miss Hokusai (Sarusuberi: Miss Hokusai), réalisé par Keiichi Hara, Japon, 2015 (1h33)

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