Le sexe, une addiction comme les autres

mardi 30 nov. 2010 | Dorothée Duchemin

La dépendance sexuelle est-elle une addiction parmi d'autres ? Rencontre avec Laurent Karila, psychiatre au Centre de traitement des addictions de l'hôpital Paul-Brousse de Villejuif (94).

Laurent Karila est psychiatre au Centre des addictions de l'hôpital Paul-Brousse à Villejuif (94), dirigé par le professeur Michel Reynaud. Spécialisé dans le traitement des dépendances, celles liées aux drogues surtout, il s'intéresse à la dépendance sexuelle à la fin des années 2000. Il publie avec Michel Reynaud, On ne pense qu'à ça, en 2009, où il est question d'addiction au sexe, entre autres. La même année, il ouvre une consultation pour les dépendants sexuels.
Ses patients ne s’appellent pas Tiger Wood ou David Duchovny. Ils et elles proviennent de toutes les classes sociales. Ne penser qu’au sexe, est-ce une véritable maladie ? Ceux qui vident leur compte en banque au profit de rapports sexuels tarifés, ne peuvent plus aller travailler pour cause de masturbation compulsive ou développent une obsession pour un support sexuel, ces personnes ne voient pourtant plus le sexe comme un plaisir. Laurent Karila évoque une profonde souffrance et de lourdes conséquences sociales. Pour s’en sortir, il faut se désintoxiquer.

Qu’est-ce que la dépendance au sexe ?
Les crises sont liées la plupart du temps à des manifestations extérieures. La simple vue d’une jupe trop courte peut déclencher une crise et le dépendant sexuel ne pense plus qu’à ça jusqu’à ce qu’il rentre chez lui pour se masturber, pour regarder un porno. Les dépendants au sexe en ont un besoin compulsif et obsessionnel. Le patient développe ce que j’appelle une second life. Les hommes sont dépendants à des supports sexuels comme la cybersexualité ou les relations sexuelles tarifées. La première est beaucoup plus fréquente que la deuxième, parce qu’elle est beaucoup plus simple à mettre en place. Ils peuvent aussi pratiquer la masturbation compulsive, environ quinze fois par jour. Les femmes, quant à elles, multiplient les partenaires sexuels et développent une addiction aux réseaux sociaux. Elles chassent sur Internet.

Est-ce une maladie très contemporaine liée aux évolutions de la société ?
C’est une bonne question. Le sexe dans la société évolue en même temps que la société. Les comportements sexuels ont été modifiés ces vingts dernières années. Le sexe est beaucoup moins tabou, le sex toy est devenu un objet tendance et l’accès à la pornographie est très simple, via Internet. Pour les individus qui sont vulnérables, la facilité d’accès au sexe constitue un risque. A mon avis, sur cent personnes, huit seront vulnérables à un support sexuel, comme le porno sur Internet. Ils peuvent voir ce qu'ils veulent. Tout est légal et immédiatement. Par contre, il s’agit plutôt d’une pathologie masculine.

Existe-t-il un type de public concerné ?
Je reçois des hommes et des femmes de 20 à 65 ans, qui proviennent de toutes les classes de la société. On observe sans conteste une surreprésentation des hommes. On compte environ une femme pour cinq hommes mais, même si la dépendance est plutôt masculine, il me semble que ces chiffres ne sont pas représentatifs de la réalité. Les femmes ont encore aujourd’hui plus de mal que les hommes à venir consulter pour se soigner de leur dépendance sexuelle. Elles ont des difficultés à venir en parler. Mais nous ne savons pas encore pourquoi les hommes sont davantage concernés. Je ne crois pas qu’ils pensent plus au sexe que les femmes. En ce moment, on mène une étude d’imagerie cérébrale sur les addictions au sexe, on pourra alors comparer les cerveaux des hommes et les femmes.

Comment prenez-vous en charge cette addiction ?
La prise en charge est basée sur une thérapie comportementale, avec des exercices à effectuer. Dès que les patients s’approprient leur programme de soin, on voit tout de suite une réduction nette de leur consommation sexuelle. On leur prescrit aussi des antidépresseurs. Ceux-ci ne sont pas utilisés contre la dépression mais pour lutter contre les comportements compulsifs. Même si, souvent, on retrouve des troubles dépressives ou des troubles anxieux chez les addicts au sexe. Le programme dure un an. Je les revois un mois après leur avoir donné de nombreux d’exercices pour évaluer leur état et ensuite, je les vois tous les 15 jours.

L’abstinence n’est-elle pas le seul moyen de se guérir d’une addiction, même sexuelle ?
Je ne vise pas l’abstinence. On n’est pas dans le même type de programme que pour les drogues. Le sexe est un comportement naturel et une récompense de base, comme la nourriture et les boissons. Les patients ont connu du plaisir avec le sexe, le but est de les aider à retrouver le plaisir qu’ils avaient avant de basculer dans l’addiction. L’idée est de ne plus aller sur YouPorn (accès à la pornographie gratuit sur Internet, ndlr), ne pas se faire accrocher par des rues où se trouvent des peep shows, etc. Cela fait bien sûr partie de la stratégie de prévention de rechute. Il faut qu’ils aient du plaisir en ayant les mêmes rapports sexuels qu'avant la dépendance ou en se masturbant de manière modérée.

La notion de plaisir sexuel disparaît-elle totalement une fois qu’on a basculé ?
Oui, elle disparaît et les addicts consomment pour ne pas souffrir. J’avais un patient qui me disait : "A chaque fois que je suis angoissé, je me masturbe". Donc il se masturbait vingt fois par jour, il n’arrivait plus à travailler. Une des conséquences sociales.

On a l’impression qu’il s’agit d’une maladie de stars hollywoodiennes…
Cette idée de la maladie people vient des Etats-Unis : c’est la même chose que les rehab (désintoxication, ndlr). Aller en "désintox" dans des cliniques super chics est devenu très branché. C’est hollywoodien. Ces gens-là ont de l’argent et des histoires de couples complexes, Tiger Wood, Michael Douglas, David Duchovny. Ils ont peut-être de vrais problèmes d’addiction au sexe mais cette rédemption très publique est vraiment différente des histoires personnelles des patients qu’on voit en consultation.

Mais le fait d’en parler aussi souvent dans les magazines les aide sans doute à venir en consultation ?
Non. Les premières questions que je pose au patient sont : son âge, ce qu’il fait dans la vie, et qui l’adresse. C'est effectivement grâce aux médias qu'ils connaissent l’hôpital ou moi-même. A chaque fois qu’on fait un passage médiatique, il y a des demandes et aujourd'hui, celles-ci sont constantes. Ces personnes viennent parce qu’elles voient des reportages sur notre centre. Le passage médiatique est un motif récurrent, de même que les recherches via Internet. Mais jamais les stars ne sont un déclencheur.

 

Le dernier livre de Laurant Karila : Une histoire de poudre, 2010, Flammarion.

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