Le rock, mauvais en politique
lundi 6 juin 2011 | Dorothée Duchemin
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Bono au G20, c’est devenu une habitude. A tel point qu’on se demande si le rock n’est pas devenu politique. Pour Julien Demets, auteur de Rock et Politique, l’impossible cohabitation, le rock politique, c’est « un oxymore ». Et l’a toujours été.

Rock et politique ne vont pas bien ensemble. L’un est léger, l’autre est sérieux. Et pourtant depuis la guerre du Viet Nam, nombreux sont les rockers qui investissent le discours politique. Pour la paix dans le monde, contre la faim, la guerre et le Sida, les décennies se succèdent et les causes se ressemblent. C’est la manière qui évolue. Du charity rock des années 80 à aujourd’hui, les rockers ont troqué leur perfecto contre des costumes trois pièces. Ils ont quitté les larsen de la scène pour s’introduire dans l’ambiance feutrée des sommets du G20 et du forum de Davos. Julien Demets, journaliste et passionné de rock, s’est penché sur le cas du rock politique dans un livre, "Rock et Politique, l’impossible cohabitation". Dans cet ouvrage très documenté, Il y dissèque les relations cahotiques de ces deux entités, qui ont au moins un point commun, celui d'avoir su façonner la société. Ce rock qui veut dîner à la même table que les grands de ce monde a-t-il une vraie légitimité ? N’est-il qu’un objet hybride, en déséquilibre constant ?

A quoi ressemble actuellement le rock engagé ?
Aujourd’hui les rockers engagés sont carrément devenus des hommes politiques. Ils vont aux G20 au G8, ils mettent la musique de côté pour faire de la politique. Depuis le début des années 2000, on a vu apparaître Bob Geldof, Bono, Damon Albarn (des groupes Blur et Gorillaz, ndlr), Brian Eno, ou encore Peter Garrett, le chanteur de Midnight Oil. Des tas de rockers se présentent à des élections ou s’investissent à fond dans des causes.

Qu’est-ce qui a changé entre le charity rock des années 80 et le rock réellement engagé en politique d’aujourd’hui ?
Il s’agit toujours des mêmes causes. Entre le Live Aid de 1985 et ce que font Bono et Geldof, on est dans la même idée. Il faut aider les pauvres et l’Afrique, récolter des fonds pour la lutte contre le Sida. La différence est la manière de le faire qui aujourd’hui est moins symbolique, et moins musicale, en fin de compte. On organise moins de grands concerts, ou s’ils ont lieu, sont davantage critiqués. Aujourd’hui, les rockers s’asseyent avec les grands de ce monde et leur serrent la pince.

À l'ère du Charity Rock

Qu’est-ce qui est le plus efficace entre ces grands concerts et le nouveau costume d’homme politique ?
La période grand concert avait un côté un peu vain et purement symbolique. C’était, pour beaucoup, de la bonne conscience. Les artistes s’y pliaient mais finalement ça ne les engageait pas à grand-chose. Ils donnaient des concerts comme ils l’auraient fait pour des tournées. Mais le procédé avait l’avantage de marquer les esprits. Tout le monde se souvient de Live Aid, une chanson comme Do they know it’s Christmas  rentre dans le quotidien et dans le salon des gens. Ils ont immédiatement accès au message, même si ça ne change rien.
C’est à partir de ce constat d’impuissance qu’ils ont décidé d’être plus sérieux, comme de vrais hommes politiques. De ce point de vue, ils peuvent certainement espérer avoir plus de résultats parce qu’au moins, c’est concret. Mais maintenant, il n’y a plus la résonnance d’une chanson, la résonnance d’un concert. Bono qui discute à la Maison Blanche avec le responsable de je ne sais quel pays, ça ne fait pas rêver. Il n’y a plus ce lien avec le public qu’offrait le concert. L’action est plus concrète mais la résonnance est moindre.

 

Rock et sérieux sont des mots qui vont ensemble ?
Ce que fait Bono, comme Geldof ou Damon Albarn, c’est très ennuyeux. Avant, le rock avait beau être vain, au moins, il faisait rêver. Même si on ne comprenait rien à la politique on pouvait acheter une chanson. C’était de la politique glamour. Les mecs avaient les cheveux longs, leur guitare. Eux restaient rock n’ roll en parlant de politique. Voir Bono traîner au forum de Davos ne fait pas rêver. Le voir fréquenter Bill Gates, l’antithèse du sexe, du rock n’ roll, le binoclard premier des geeks ne fait pas rêver !

Ce n’est pas la mégalomanie qui les pousse à fréquenter les hautes sphères du pouvoir ?
Je ne veux pas leur faire de procès d’intention, je pense que certains sont sincères. Ce qui est vrai c’est qu’un mec comme Bono est content de se voir à la télé et de se sentir puissant. Il met un tel soin à se montrer, c’est un vrai chef d’entreprise, general manager d’un fonds d’investissement !

Mais pour revenir à la mégalomanie, je pense qu’ils ont plutôt senti leur impuissance. « Je fais une chanson et je sauve le monde » ne suffit plus. Avant quand les rockers donnaient des concerts, c’étaient frappant et marquant. Ils étaient les seuls à occuper la scène musicale. Même à l’époque du Live Aid, le hip-hop n’en est qu’à ses balbutiements. Et à partir du moment où le rocker n’est plus tout seul, ce qu’il fait ne suffit plus. Il lui fallait retrousser ses manches et faire des choses plus concrètes alors que le rock est fondamentalement léger et rigolo.

Et existe-t-il encore aujourd’hui des rockers légers et rock n‘roll ?
Des rockers rigolos et rock n’ roll, il en existera toujours parce que c’est la nature du rock n’ roll mais ils ne parlent pas de politique. Le rock cool en France, c’est les Wampas. Ils sont drôles et cool. Ils ne parlent pas de politique. La chanson Chirac en prison n’est pas à prendre au premier degré.
Green Day avant de parler de politique étaient accusés d’être très crétins. Mais le rock a toujours été très crétin. Elvis Presley n’a jamais visé un prix Nobel. Le rock est très futile et c’est pour ça qu’on l’aime.

Oui, cette futilité, vous en parlez beaucoup dans le livre ?
Le rock est une musique de crétin, ce n’est pas une critique. J’aime le rock, parce que les chansons durent 2 min 30, que c’est intense, stupide et secoué. Le rock qui se prend au sérieux perd son charme. Tous les rockers qui font de la politique ne sont pas chiants. Je peux citer les Clash. Mais il y a une manière intelligente de le faire, une façon de ne pas donner de leçon. Par essence le rock ne doit pas donner de leçons. C’est la musique des rebelles contre l’autorité parentale. Il ne peut se permettre de dire : « fais-ci ou fais pas ça » !

Vous racontez dans le livre que durant la campagne Rock the Vote, une campagne de sensibilisation au vote, le public n’appréciait pas que Springsteen lui dise quoi faire.
Oui, c’est dur de faire de la politique en étant léger et sans être donneur de leçon. Les chansons qui se transforment en communiqué politique, c’est horrible. Surtout dans le rock parce que c’est complètement contradictoire !

Quand on se retourne sur l’histoire du rock, on s’aperçoit que dès la guerre du Viet Nam, les groupes sont engagés. L’engagement fait donc partie de son histoire ?
Non, je crois que la guerre du Viet Nam est une illusion. Elle est le symbole du rock engagé mais pendant plus de trois ans, le rock n’en a rien eu à foutre de la guerre du Viet Nam. Les rockeurs n’étaient pas plus politisés que maintenant. Je doute que des crétins comme Keith Richards ou Keith Moon (batteur de The Who, ndlr) qui ne pensaient qu’à se taper des filles par dizaine ou à se droguer, aient été des hommes politiques éclairés. Je pense que cette période correspond à un mouvement générationnel plutôt qu’à un mouvement politique. L’émancipation de la jeunesse est passée par le rock. C’était un moyen de trouver sa place mais je ne crois pas qu’il y avait un fond idéologique et politique là-dedans. La plupart des rockers n’ont jamais refait de politique après. Ils avaient besoin de s’affirmer mais sitôt que Woodstock a été fait, c’était terminé. La culture jeune était instituée et il n’y avait plus besoin de l’imposer. Le Viet Nam était plus une couverture qu’autre chose. Il représentait une opposition et un contre-courant, une fracture entre la jeunesse et la société. Mick Jagger n’est jamais devenu au fond de lui un militant, même l’engagement de John Lennon, j’en doute. Il a arrêté la politique dans les années 70 et il a avoué qu’il s’était engagé par bonne conscience, parce qu’il avait de l’argent !

Les rockers sont schizophrènes

En fait, ils essaient mais les rockers ne savent pas faire de politique !
Les rockers n’arrivent pas à faire de la politique parce qu’elle représente l’ordre adulte. Rock et politique sont comme deux aimants qui s’opposent. Naturellement rebelle et subversif, le rock ne peut pas aller avec la politique, adulte, carrée, ordonnée. Le public attend autre chose du rock. Si mes rockers préférés se mettent à faire de la politique, ce n’est pas ce que je leur demande. La politique, c’est l’autorité.

Ne deviennent-ils pas un peu schizophrènes entre le sérieux de la politique et la légèreté du rock ?
Oui, ce mélange donne des trucs bancals. Et on oublie le message politique, comme pour Live Aid ou la fête de l’Huma. Le rock n’a rien à proposer, mais même au-delà de ça, fondamentalement, il ne s’intéresse pas à la politique. Dans les années 50, avec Elvis, le rock n’a aucun intérêt pour la politique. Il prône le défoulement et pas la réflexion. Le rock politique, c’est un oxymore !

Comment imaginez-vous le rock du futur ?
Maintenant il va y avoir un vrai fossé entre les Bono, Damon Albarn, Thom Yorke, Chris Martin qui s’impliquent, vont au G20, soutiennent des ONG, participent à des voyages officiels. Ils sont des politiques à part entière et de temps en temps, ils font du rock. Il existe, de l’autre côté, une réaction à ça. Des rockers qui reviennent aux fondamentaux et trouvent détestables ces rockers qui se prennent au sérieux. Eux reviennent à l’essence du rock, comme les White Stripes. Ils revendiquent l’héritage des Ramones, fondamentalement idiots et fiers de l’être.

Un rock élitiste à la française

Dans le livre, vous citez le cas français. C’est une exception ?
Le rock français est une exception oui. Il a mis du temps à s’intégrer en France, ne serait-ce que par rapport à la barrière de la langue. Et il est très politique. La plupart des rockers français sont de gauche, et de manière beaucoup plus explicite que les rockers anglo-saxons. Avec Noir Désir on a un groupe militant dont on ne peut séparer la musique de l’engagement politique. Il n’y a pas vraiment d’équivalent chez les Anglo-Saxons. Peut-être les Clash mais ils se sont politisés plus tard. Au début, c’est un groupe punk qui veut s’amuser.


C’est la raison pour laquelle le rock en France est souvent marginal ?
Comme souvent dans le discours de gauche, certains artistes voient une incohérence entre le fait de vendre des disques, qui est commercial et une acceptation du système, et le fait d’être de gauche. Etre populaire s’oppose aux idées de gauches. Pour les rockers c’est une maladie de vendre des disques ! En France, il y a un vrai complexe autour de ça. Ce côté alternatif : on ne veut pas passer à la radio ou alors sur des radios associatives. On est fier de gagner son public grâce à la scène. Noir Désir était complexé par le succès populaire de Sombres Héros de l’amer !
Et pourtant, commercial ne veut pas dire mauvais. Les Beatles n’étaient pas mauvais ! En France, il existe un vrai mépris à l’égard du beauf qui regarde le foot, TF1 et écoute Michel Sardou. Le rock ne veut pas lui plaire alors s’il vend des disques c’est qu’il s’est planté.
Dans les années 80, 90, le beauf était devenu un vrai fantasme ! Les Béruriers Noirs se sont sentis très mal quand une de leur chanson est passé sur NRJ !
Mais aujourd’hui ça va mieux. Miossec et Mickey 3D ont commencé à parler de foot dans leur chanson.

Parce que le beauf anglo-saxon écoute du rock lui ?
En France, le rock est une culture noble parce qu’il est rare. On se pique d’une certaine connaissance culturelle. Et on oublie qu’aux Etats-Unis, un père de famille, un chef d’entreprise, un mec qui va au stade et bouffe des hamburgers devant sa télé écoutent du rock ! Et c’est encore plus vrai en Angleterre où Rock et foot sont les piliers de la société ! Alors qu’en France, on oppose les deux. Le rock, c’est de la musique de beauf ! Mais en Angleterre, on regarde la télé réalité et on écoute du rock !

 

Rock & Politique, l'impossible cohabitation, Julien Demets, Autour du livre, coll. Les cahiers du Rock, 13 juin 2011.

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