"The Last Family", fascinantes frasques familiales

mercredi 17 janv. 2018 | Marco Pierrard

Très bon

Passionné de nouvelles technologies, le peintre surréaliste polonais Zdzisław Beksiński a documenté pendant des décennies le quotidien mouvementé de sa famille très particulière. En équilibre entre fiction et documentaire, The Last Family a absorbé les incroyables archives de l'artiste et restitue sur près de trente ans une fresque familiale totalement déroutante et absolument passionnante.

Assez… spéciale, la famille Beksiński ne ressemble à aucune autre. Le père, Zdzisław (Andrzej Seweryn), est un peintre surréaliste qui vit cloîtré chez lui, réfugié le plus souvent dans son atelier où il compose des toiles aux tonalités apocalyptique et fantastique. Sa femme, Zofia (Aleksandra Konieczna), douce et bienveillante, doit composer avec son artiste de mari et surtout Tomasz (Dawid Ogrodnik), leur fils ingérable. Impulsif et suicidaire, le rejeton ne manque jamais une occasion de venir troubler le calme de la cellule familiale qui accueille également en son sein les mères de Zdzisław et Zofia.
Mêlant reconstitutions et véritables archives vidéo, The Last Family est une chronique intime sur près de trois décennies d'une famille hors norme — certains diront dysfonctionnelle — mais étrangement attachante.

The Last Family © Hubert Komerski / Aurum Film

Famille surréaliste

Dès les premières minutes, The Last Family intrigue et dérange en mettant en scène un entretien entre un journaliste et le peintre qui confesse un fantasme sexuel pour le moins… original. Et ce n'est que le début ! Il faut dire que la famille Beksiński est composée de personnalités étonnantes qui forment ensemble un mélange hétéroclite particulièrement explosif. Pourtant, malgré la stupéfaction, ces personnages décalés deviennent attachants, voire fascinants. Entre l'artiste au caractère renfermé et son fils instable, Zofia, d'une douceur réconfortante, tente de maintenir un semblant de normalité dans le chaos que Tomasz finit irrémédiablement par créer. Car c'est bien le fragile équilibre de cette cellule familiale et non l'œuvre de l'artiste qui est au cœur du film de Jan P. Matuszyński. Le cinéaste s'écarte de la forme habituelle du biopic consacré à un peintre — les tableaux du peintre sont présents en fond, accrochés au chevalet ou sur les murs, mais ne sont jamais commentés pour leur valeur artistique — pour plonger le spectateur dans le quotidien familial mouvementé de l'artiste. Une distance par rapport à l'œuvre qui permet d'apprécier le film que l'on connaisse ou non le peintre et peut donner envie de le (re)découvrir par la suite pour tenter de mettre en parallèle ses toiles et le tumulte de sa vie privée. Pour les spectateurs franciliens curieux, une exposition intitulée "In hoc signo vinces" consacrée à l'artiste est d'ailleurs visible à la galerie Roi Doré sur Paris jusqu'au 8 février prochain et le peintre sera également l'invité d'honneur du Salon du dessin et de la peinture à l'eau au Grand Palais du 14 au 18 février 2018.

Dans le travail surréaliste teinté de fantastique du peintre la mort est omniprésente et semble également roder autour des membres de la famille. Avec un fils suicidaire il est évident que la thématique s'impose mais qualifier l'atmosphère du film de morbide serait passer à côté de l'humour — certes noir mais bien présent — qui accompagne la destinée de cette famille intrigante. Symbole du décalage entre les drames familiaux et un aspect plus léger, Tomasz, animateur radio et DJ à ses heures perdues, a également été traducteur et le premier à adapter la série Monty Python's Flying Circus en Pologne. Tout le film oscille entre le drame et une sorte de désinvolture ironique face à la finitude des choses qui le rend si troublant. Au sein de ce casting parfait, Dawid Ogrodnik incarne magistralement ce fils génial mais instable qui refuse le monde tel qu'il est. Avec sa fougue incontrôlée et sa fragilité extrêmement touchante, Tomasz synthétise à lui seul cette tension omniprésente entre création et destruction présente tout au long du film.

The Last Family © Hubert Komerski / Aurum Film

Tempus fugit

Pour préparer son premier long métrage de fiction qui emprunte finalement énormément au documentaire, Jan P. Matuszyński a plongé dans l'incroyable masse d'archives laissée par le peintre. Sur un magnétophone à cassettes dès 1957 — soit un an avant la naissance de son fils — puis à l'aide d'une caméra VHS, Zdzisław Beksiński a immortalisé quasiment quotidiennement la vie de sa famille. Une obsession pour l'image qui l'a même poussé dans un réflexe macabre à filmer les dépouilles de ses proches qui venaient de décéder. Certains de ces journaux intimes vidéo immortalisés par l'artiste sont d'ailleurs visibles actuellement sur Internet. Basé sur ces sources visuelles et sonores, le réalisateur a recréé cette incroyable saga familiale de 1977 à 2005, date de la mort dramatique du peintre. Il a également pu utiliser les confidences faites par l'artiste à un journaliste qui ont fait l'objet d'un livre au grand désespoir de sa femme, atterrée de voir à l'époque des éléments privés ainsi exposés au monde entier.   

Film familial, The Last Family est également le témoin discret des changements de la société polonaise dans la deuxième moitié du XXème siècle à travers le prisme des intérêts de la famille Beksiński. Point de chute du mur de Berlin ni de conflits civils de  la Pologne, le cinéaste a écarté ces grands évènements considérant que le famille n'était pas vraiment intéressée par la grande histoire en marche. Le temps qui passe est marqué par des évènements plus discrets et l'évolution physique des membres de la famille. La transformation la plus radicale étant celle de Tomasz qui passe au fil des décennies d'une tignasse et barbe très fournies au crâne chauve et rasé de près dans les années 2000. Zdzisław et Tomasz étant passionnés de musique — plutôt musique classique pour le père et musique de son époque pour le fils —, le temps qui passe irrémédiablement est également marqué par la bande son du film : Yazoo, Ultravox, Nick Cave… Associée à la disparition progressive de ses protagonistes, cette musique qui évolue au fil des années qui passent confronte à cette mort omniprésente que le peintre avait décidé de provoquer en archivant jour après jour sa vie. L'existence de ce film est une preuve que cette volonté de tout archiver ainsi — aussi incongrue qu'elle puisse paraître — n'a finalement pas été vaine. S'il existe encore quelque part sous une forme ou une autre, Zdzisław Beksiński doit certainement savourer l'ironie de son rôle de co-metteur en scène au sein de cette saga exposant les frasques de sa propre famille.

Trip temporel à la saveur surréaliste, The Last Family explore l'intimité familiale de Zdzisław Beksiński à travers un biopic dense et innovant qui brouille habilement la frontière entre fiction et documentaire. Une œuvre étrange, parfois dérangeante et absolument fascinante sur l'art, la famille, la mort et le temps qui passe.

> The Last Family (Ostatnia rodzina), réalisé par Jan P. Matuszyński, Pologne, 2016 (2h03)

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