Jane Evelyn Atwood, la fille au Leica

vendredi 26 août 2011 | Diane Saint-Réquier

Depuis 35 ans, Jane Evelyn Atwood nous donne à voir des mondes qui la fascinent, à travers des photographies où transparaissent toute la nuance et l’humanité de ces vies en marge que l’on se contente souvent d’ignorer. Pas forcément militante, mais toujours absorbée, elle se donne le temps de voir, de comprendre aussi. Pour la première fois, une rétrospective lui est consacrée à la Maison européenne de la photographie. L’occasion de faire plus ample connaissance avec la photographe et ses sujets : les femmes incarcérées, les enfants aveugles, les prostituées de la rue des Lombards, les victimes de mines antipersonnel, le sida ou encore Haïti.

Sur la route

Il y a des expositions qui vous changent, subtilement, en s’insinuant dans vos pensées. Un visage ou une lumière qui remonte et vous attrape aux tripes… La rétrospective Jane Evelyn Atwood est de celles-là, et il y règne un silence grave où l’on se trouve comme en apesanteur, hors du temps. Un premier couloir prépare le spectateur à entrer crescendo dans l’univers de l’artiste. Des photos troublantes comme ce transsexuel alangui (clin d’œil manifeste à la seule inspiration que se reconnaît l’artiste : Diane Arbus et ses clichés de « gens qui étaient considérés vraiment comme des monstres – mais moi je n’aime pas ce terme ») ou poignantes à l’instar de cette silhouette esseulée à qui la misère a creusé les épaules, baignée par la lumière ténue d’un lampadaire. Puis arrive la photographie d’une route, gravée au premier plan du mot « Love », c’est le signal du départ, du décollage, du plongeon.

Blondine, la vie devant soi

La première série que l’on atteint marque aussi les débuts de Jane Evelyn Atwood en tant que photographe. Avant le milieu des années 70, elle possédait un petit Instamatic avec lequel elle « jouait » selon ses propres termes. « Je ne me suis jamais dit que je voulais en faire mon métier. C’est arrivé tout naturellement une fois que j’ai commencé à travailler, les sujets me sont venus et ce sont les sujets qui me demandaient de les faire. »

Heureusement, lorsque sa première fascination s’éveille, l’Instamatic a été remplacé par un Nikkormat, puis un Leica, une marque qu’elle ne quittera plus jamais. Cette rencontre fondatrice, c’est celle entre Atwood et Blondine, une prostituée de la Rue des Lombards, présentée par une connaissance autour d’une flûte de champagne. La toute jeune Jane admire cette femme aux vêtements de star et au maquillage outrageux, qui chuchote aux hommes qui passent, cette femme « tellement extraordinaire tellement généreuse », « la seule dans le groupe au 19 rue des Lombards qui n’avait pas de proxénète ».

Une relation de confiance et de respect se noue, avec Blondine qui protège celle qui reste une « cavette », gardant ses distances tout en lui ouvrant les portes de son monde. Ce sont ces journées mais surtout ces nuits qu’on découvre dans la série, où des scènes intimistes et presque bohèmes côtoient les éternels passages : rue, escalier ; et l’attente, omniprésente. Jamais de voyeurisme, même lorsque l’on voit des corps enchaînés, fatigués et impatients. La justesse et l’intimité des photos ont ouvert la porte à bien des critiques mais Jane Evelyn Atwood les rejette en bloc : « je n’ai jamais fait une mise en scène de ma vie ! ». Au contraire, pour elle, « le plus important, la chose la plus importante, c’est de faire un témoignage qui est honnête ». Aujourd’hui, les deux femmes se voient encore, mais « les rôles ont changé, elle est devenue plus âgée, en mauvaise santé et là, je l’ai aidée autant que je pouvais, les rôles ont changé et elle l’accepte, on a évolué tout naturellement comme il le fallait ».

Trop de peines

On entre ensuite dans la partie la plus importante de l’exposition. Et pour cause, les femmes détenues ont représenté dix années de la vie de Jane Evelyn Atwood, quarante prisons visitées en France, en Russie, en Europe, en Europe de l’Est et aux Etats-Unis. D’emblée, un texte explique la curiosité qui a animé la photographe, puis la surprise, le choc, la stupeur et la rage devant ce qu’elle découvre. C’est d’ailleurs ce qui explique en partie la durée de ce reportage colossal. « Je pense que c’est comme ça qu’on a la vraie histoire, on n’a pas la vraie histoire si c’est fait en très peu de temps. C’est un peu comme une psychanalyse, ça prend le temps nécessaire pour le faire, on ne peut pas le faire plus vite. Les prisons c’est un bon exemple parce que j’ai appris au début, après deux ou trois prisons, que je pouvais publier un livre de quatre-vingts photos que j’aurais fait dans une seule prison, mais je n’aurais pas toute l’histoire. Je n’aurais pas la fille qui accouche menottée 1, je n’aurais pas la fille qui est morte d’une crise d’asthme 2 dans une prison française, je n’aurais pas le bébé en Russie qui allait partir et la mère le rendre, etc. Tous ces petits éléments qui, ensemble, font un patchwork, et cet ensemble fait l’incarcération féminine. »

Les photographies sont sublimes, toujours anguleuses entre les murs et les barreaux, striées par cet enfermement. Ici une madone carcérale prise à l’atelier des Baumettes, là des femmes en cage, même en plein air. On voit, on ressent les humiliations, les souffrances terribles (jusqu’à la torture psychologique des condamnées à mort qui entendent les essais de la chaise électrique qui les attend). Mais on a malgré tout le sentiment que la vie triomphe dans des moments de grâce : des amoureux s’enlacent au parloir, un couffin est posé au milieu du béton… Et puis bien sûr, la condamnation à mort de Gaile Owens, commuée en peine de prison tout récemment comme l’explique une série de documents qui nous révèle aussi qu’au 1er janvier 2010, soixante-et-une femmes étaient dans le couloir de la mort.

Des yeux sans regard et des corps mutilés

Deux séries très différentes révèlent l’intérêt d’Atwood pour les corps abîmés, que l’on découvre habités et transcendés. Les enfants aveugles d’abord, chez qui elle voit « une grâce extraordinaire, la façon dont ils bougent, ils avancent avec précaution parce qu’ils ne veulent pas se heurter contre quelque chose, rien que ça, le langage du corps d’un enfant aveugle est différent de celui des autres enfants, les autres enfants qui sont déjà très beaux de toute façon…Ce n’est pas moi qui fabrique la beauté, la beauté elle est là. »

« Je pense aussi que, parce que j’aime vraiment ces gens que je photographie, je les photographie avec cet amour. C’est Diane Arbus qui l’a dit des gens qu’elle a photographiés, qu’eux étaient de vrais aristocrates, parce qu’ils étaient nés avec le drame3. C’est un peu comme ça avec les aveugles, ils étaient nés comme ça… Ce n’est pas moi qui vais leur apprendre quelque chose, c’est eux qui vont m’apprendre quelque chose ». Ainsi les visages défilent et défient parfois l’objectif avec ces yeux sans regard, ces gestuelles empruntées. On reconnaît les deux sœurs jumelles, unies dans un portrait de pied aux allures victoriennes et on découvre d’autres gamins, d’autres moments comme l’éveil à l’art du bout des doigts…

 

La sujet autour des mines est en revanche beaucoup plus militant, un de ces objets est d’ailleurs exposé dans une petite vitrine, à côté de ce texte de Ryszard Kapuscinski : « Dans ces guerres, les ennemis se rencontrent moins fréquemment face à face. Ils meurent en marchant, alors qu’autour d’eux tout est désert et silencieux. La mort les prend à la dérobée, elle les guette tapie sous le sable, sous une touffe d’épines noires. La terre était autrefois source de vie, un grenier à blé, quelque chose de désirable. Aujourd’hui, dans ces régions, l’homme la regarde d’un air soupçonneux, méfiant, avec crainte et horreur. »

D’Angola, du Kosovo ou d’Afghanistan, Jane Evelyn Atwood a ramené ces paysages humains : forêts de jambes et de prothèses enchevêtrées, terres explosées et volatiles, quotidiens courageux. Même à ce père de famille ayant perdu deux jambes et un bras, elle a su préserver sa dignité grâce à un travail d’editing scrupuleux « Il ne faut pas que ça soit mièvre. Il faut que ça soit fort et vrai, mais aussi que la beauté et la dignité qui existent, restent intactes. »

Jean-Louis, pour donner un visage au sida

Après un détour par Haïti, un pays dont la photographe est tombée amoureuse, on termine l’exposition avec Jean-Louis, premier malade du sida en Europe à accepter d’être pris en photo pour la presse, en 1987. C’était, à l’époque, le premier travail militant d’Atwood, qui voulait donner un visage à cette maladie. Une maladie qui tuait alors déjà par milliers mais que l’on appelait « la peste gay » et sur laquelle les rumeurs les plus folles couraient. Après un an et demi de recherches et quelques essais infructueux, elle rencontre Jean-Louis : « parce qu’on avait si peu de temps, tout le "bullshit" comme on dit en anglais, tous les accessoires, sont tombés à côté, il n’y avait pas le temps pour ça et on est passés tout de suite à l’essentiel et on est devenus très amis ».

Elle le suivra jusqu’à sa mort, quatre mois plus tard, et en sort éplorée. « Ce qui me sauve c’est que c’était sa volonté, que ce travail soit publié, vu, et publié dans le monde entier. » Et en effet, après une première vague de publications au moment de ce reportage qui ont contribué à changer le regard du public sur la maladie, et surtout les malades, ces photographies continuent, aujourd’hui encore, à être publiées.

Jane Evelyn Atwood est à l’image de ses photographies. Intemporelle, on l’imagine aisément il y a vingt ans, armée de son Leica. Empreinte d’une grande mélancolie, les traces laissées sans doute par les souffrances dont elle s’est fait une obligation de les documenter visuellement. Mais aussi surprenante, un éclat de rire au coin des lèvres qui nous rappelle l’incroyable résilience que nous portons tous en nous.

 

> Rétrospective Jane Evelyn Atwood jusqu’au 25 septembre à la Maison européenne de la photographie. 5/7 rue de Fourcy , 78004 Paris, Métro Saint-Paul. Du mercredi au dimanche, 7 euros/4 euros (tarif réduit).
L’artiste présente et accompagne le public dans les salles de son exposition, le jeudi 8 septembre à 18h. Accès libre sur présentation du billet d'entrée.

  1. 1. Depuis 2000, onze Etats ont voté des législations restreignant l’utilisation d’entraves sur les femmes enceintes incarcérées suite à de nombreux avis médicaux très négatifs concernant cette pratique.
  2. 2. Corinne Hellis, 27 ans, est morte d’un défaut de soin alors qu’elle était incarcérée pour un chèque sans provision.
  3. 3. Citation complète et en VO : « Most people go through life dreading they'll have a traumatic experience. Freaks were born with their trauma. They've already passed their test in life. They're aristocrats. »
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