Greenpeace, 40 ans de coups de poing

mercredi 7 déc. 2011 | Juliette Pic et Anthony Renaud

Greenpeace a refait parler d'elle cette semaine avec l'introduction de militants dans un réacteur à la centrale de Nogent-sur-Seine (Aube) pour dénoncer la vulnérabilité des centrales nucléaires françaises. Au cours de ses quatre décennies de lutte, l'organisation écologiste ne s'est pas uniquement attaquée au nucléaire, mais aussi aux OGM, à la déforestation et à la surpêche. Gros plan sur les actions les plus spectaculaires - ou les plus efficaces - de cette structure internationale, créée en septembre 1971.

 

La première expédition : un échec mais quel succès !

Septembre 1971. Un vieux bateau de pêche, le Phyllis Cormack, s’élance de Vancouver (Canada) en direction de l’île d’Amchitka, un refuge d’espèces animales rares, au large de l’Alaska. A son bord, treize1 volontaires (médecin, avocat, chercheur, géographe, etc.), des activistes pacifistes, membres de l'organisation Don’t make a wave ("Ne faites pas de vagues"). Chez ces militants écologistes, une seule idée en tête : faire cesser les essais nucléaires souterrains américains en s’approchant le plus près possible de la zone où se déroulent les expérimentations.

Même si cette première expédition se révèle être un échec à court terme – le chalutier n’arrivera pas jusqu’aux côtes et devra rebrousser chemin le mois suivant – l’initiative de ces téméraires aura l’effet escompté l’année suivante. Grâce aux images réalisées par les journalistes qui sont à bord, l’opinion publique prend conscience des dégâts causés par ces essais nucléaires, notamment sur la faune. Leur action dépasse les frontières et alerte le monde entier. En 1972, la commission de l'énergie atomique américaine décide de stopper tout essai nucléaire à Amchitka. Malgré des débuts modestes et pas forcément spectaculaires, c’est le premier grand succès pour l’équipage qui a su mobiliser et interpeller le public. Une stratégie qui se révélera efficace à de nombreuses reprises. La dénomination Greenpeace sera officielle cette même année 1972.

 

L'affaire du Rainbow Warrior

C'est LE scandale qui a marqué à la fois l'histoire de l'organisation écologiste Greenpeace... et l'Histoire de France. Le 10 juillet 1985, le bateau appartenant à Greenpeace mouille non loin d'Auckland, en Nouvelle-Zélande. Son but est d'emmener des manifestants sur l'atoll de Mururoa pour manifester contre les essais nucléaires français. Mais pendant la nuit, le navire est coulé, tuant au passage Fernando Pereira, un photographe portugais.
Très vite, on découvre des empreintes digitales sur un canot pneumatique qui aurait servi à conduire trois nageurs chargés de placer des explosifs sur le Rainbow Warrior. Deux jours après, à la frontière suisse, les « faux époux Turenge » sont arrêtés. Il s'agit en réalité de deux agents spéciaux français de la DGSE et d'un troisième homme, le pilote « l'homme au bonnet rouge » qui serait a priori le frère de Ségolène Royal.

Les faux époux sont inculpés de meurtre le 23 juillet, mais la France n'est pas directement mise en cause (diplomatiquement parlant, ça ne se fait pas). Un rapport est même commandé par François Mitterrand qui mettra, un mois plus tard, la France hors de tout soupçon. C'était sans compter sur le travail des journalistes du Monde qui, le 17 septembre, fait rebondir l'affaire et prouve la culpabilité de la DGSE. Le ministre de la Défense, Charles Hernu, démissionne ; le patron de la DGSE est limogé et Laurent Fabius finit par avouer du bout des lèvres que le Rainbow Warrior avait bien fait l'objet de surveillance.
En 1986, la France fait des excuses officielles et offre une réparation de 7 millions de dollars à la Nouvelle-Zélande ; et de 8,16 millions de dollars, l'année suivante, à Greenpeace.

Un chalutier, Rainbow Warrior II, a été mis en service en 1989 puis offert à une ONG au Bengladesh, l'an dernier, lors de la construction du troisième Rainbow Warrior. Il sera transformé en hôpital flottant a été renommé Rongdhonu, soit « arc-en-ciel », en Bengali.

 

1995 : Quand Greenpeace a la peau d'une compagnie pétrolière

Le 20 juin 1995 reste une date importante dans l'histoire de Greenpeace puisqu'elle a réussi à faire plier un géant pétrolier. Tout a commencé lorsque la compagnie Shell décide de saborder sa plateforme pétrolière de stockage, la Brent Spar, dans les eaux profondes (2 500 mètres) de l'Atlantique Nord, à 240 kilomètres des côtes écossaises. Un projet soutenu à l'époque par le gouvernement britannique.

Opposée à toute immersion de déchets dans la mer, Greenpeace réclame un démantèlement sur terre de la structure désaffectée. Trop coûteux, répond Shell qui précise que les conteneurs sont vides depuis 1991. Pourtant, il resterait à bord 5 500 tonnes de pétrole et 130 tonnes de produits chimiques divers, d'après les chiffres avancés par l'organisation écologiste (des données dont Greenpeace a reconnu depuis qu'elles étaient erronées2).

Une campagne de protestation et de sensibilisation débute rapidement en Grande-Bretagne, et surtout en Allemagne et aux Pays-Bas (Shell étant une compagnie anglo-néerlandaise). Greenpeace appelle au boycott des stations-service et des produits de la firme au coquillage. Ce boycott de plusieurs semaines entraîne une baisse de plus de 30 % du chiffre d'affaires de Shell en Allemagne et le titre de la compagnie pétrolière chute à la bourse d'Amsterdam.

La médiatisation de l'affaire bat son plein lorsque Greenpeace décide d'arrimer quatre de ses militants à la plateforme. Le Solo, navire de l'organisation, ne lâche plus les remorqueurs de la Brent Spar. Les opérations de remorquage sont pratiquement suivies en direct sur les chaînes allemandes. De l'autre côté du Rhin, les syndicats, le chancelier Kohl et même l'Eglise s'opposent au projet du pétrolier. Shell, inflexible au début, finit par craquer devant le risque de contagion du boycott à toute l'Europe. Le 20 juin 1995, la compagnie décide d'abandonner l'immersion de cette installation pétrolière de 14 000 tonnes et opte pour le démantèlement sur terre. Efficacité totale.

 

2007 : Livraison de maïs OGM au candidat Sarkozy

Si aujourd'hui, Nicolas Sarkozy s'oppose avec plus ou moins de force à la culture des organismes génétiquement modifiés (OGM) en France, il n'en a pas toujours été ainsi. En 2007, le candidat UMP à l’élection présidentielle est le seul à ne pas s'être prononcé pour un moratoire contre la culture des OGM. Qu'à cela ne tienne ! Greenpeace déverse devant son QG de campagne, rue d'Enghien à Paris, plusieurs tonnes de maïs transgénique, en expliquant : « Si Nicolas Sarkozy souhaite des OGM, en voilà pour lui »

 

A l'époque, le candidat souhaite poursuivre, y compris en plein champ, la culture des plantes OGM, n'excluant pas la possibilité qu'un jour (ou l'autre), les OGM servent l'humanité et l'écologie. N'ayant aucune preuve du danger des cultures transgéniques pour la santé, Nicolas Sarkozy préfère la prudence. Hélas ! Justement, quelques jours avant, le 13 mars, Greenpeace et le Criigen (Comité de recherche et d'information indépendantes sur le génie génétique) publient justement une étude démontrant la toxicité des produits Monsanto.

Un coup pour rien ? Non, car même si les militants sont restés entre deux heures et une journée en garde à vue, l'année suivante, le gouvernement mettait en place le fameux moratoire demandé, et suspendait la culture de l'une des espèces développées par Monsanto. C'est cette suspension que le Conseil d'Etat vient d'annuler le 28 novembre, au grand dam des organisations écologistes... Et de Nicolas Sarkozy, de nouveau candidat, qui affirma la semaine dernière à l'Express « que le gouvernement maintenait son "opposition" à la culture du maïs OGM Monsanto sur le territoire français. »

 

David contre Goliath : les spectaculaires actions contre les baleiniers

Le combat paraît bien inégal. Petit zodiac contre gigantesque navire. Les actions menées en mer par Greenpeace contre les chasseurs de baleines sont parmi les plus spectaculaires. Il faut dire que le rapport de force est bien déséquilibré. Depuis sa création, l'organisation écologiste mène un combat intense, demandant l'arrêt complet et définitif de la chasse baleinière industrielle. Une pratique pourtant interdite, depuis 1986, par un moratoire international, mais dont la Norvège, l'Islande et le Japon ne tiennent pas compte. Au nom de la recherche scientifique. La pêche étant alors tolérée par la Commission baleinière internationale.

Greenpeace passe à l'attaque. Avec ses moyens, c'est-à-dire en prenant un maximum de risques, à bord de petits pneumatiques. Pour marquer les esprits. Les scènes de course-poursuite avec ces immenses navires sont nombreuses. Greenpeace multiplie notamment les actions contre les navires japonais. Comme ce jour de janvier 2008, dans l'océan Antarctique, lorsque l'Esperanza, le navire de Greenpeace, réussit à repousser une flotte de baleiniers japonais, parmi lesquels le Nisshin Maru.
L'objectif est simple : s'interposer, obliger le baleinier a quitté la zone de capture... pour qu'il rentre au port. Au moins temporairement. La réussite est maximale lorsque les militants parviennent à s'enchaîner au bateau, une fois la baleine harponnée... Seule solution pour les chasseurs ? Repousser les activistes avec des canons à eau. Impressionnant !  

 

KitKat, deux doigts franchement coupe-faim

Au printemps 2010, Greenpeace a obtenu de Nestlé de cesser de s'approvisionner en huile de palme auprès d'entreprises impliquées dans la déforestation en Indonésie. Et pour se faire, l'organisation internationale n'y est pas allée de main morte ! Comme à son habitude depuis ces quelques dernières années, Greenpeace a décidé de passer par un matraquage vidéo.

L'huile de palme est présente un peu partout à la fois dans notre alimentation et nos cosmétiques, et son omniprésence est l'une des principales sources de déforestation mondiale (Pour en savoir plus, voir Shi-zen 8 – avril 2010, « La palme d'or » par Florence al Talabani). Pour lutter contre ce fléau (l'équivalent d'un stade de foot détruit toutes les 15 secondes !) et forcer une multinationale telle que Nestlé à se passer d'huile de palme - qui l'utilise pourtant allègrement dans ses barres chocolatées - Greenpeace n'y est pas allée par quatre chemins. L'organisation a modernisé et mis en pratique un vieil adage : une bonne vidéo vaut mieux qu'un long discours. Attention, âmes sensibles s'abstenir.

Oui hein, ça fait mal, on vous avait prévenu. Il y a de quoi vous dégoûter de toutes les barres chocolatées du monde. Mais Greenpeace ne s'est pas arrêtée en si bon chemin et, en avril, des militants manifestent, déguisés en orang-outang devant le siège de Nestlé, et un "twitterwall" (un écran géant transposant les messages de twittos mécontents à Nestlé) est installé à Francfort, devant... la Bourse. Ils sont joueurs chez Greenpeace.

  1. 1. Greenpeace retient le chiffre de douze, le Canadien Paul Watson - qui affirme pourtant avoir été de l'expédition - étant exclu de l'organisation en 1977. Il n'est plus considéré, depuis cette date, comme un membre fondateur...
  2. 2. Dans une lettre adressée à Shell le 5 septembre 1995, Greenpeace présente ses excuses à la compagnie pétrolière. Elle reconnaît avoir surestimé le risque après s'être fiée à de mauvais prélèvements. Il y aurait eu au maximum 100 tonnes de pétrole à bord.
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