Fred, un chevalier des temps modernes

mardi 22 nov. 2011 | Dorothée Duchemin

Depuis plus d’un an, les petits personnages de Fred le Chevalier peuplent les murs de Paris, et sont partis à l’assaut de nombreuses autres villes. Attachants et bienveillants, on les rencontre avec plaisir au détour d’une rue. Citazine a rencontré Fred le Chevalier qui fait une entrée poétique dans le monde du Street Art.

Fred le Chevalier nous a donné rendez-vous dans le quartier du Marais, à Paris. Il est attablé de manière à garder un œil sur la porte et boit un chocolat chaud. Il a 38 ans, en paraît bien 10 de moins. Allure juvénile, modérément rock'n'roll, absolument romantique. Si le nom de scène ne vous dit rien, Fred le Chevalier, vous connaissez sans doute ses collages. Beaucoup se trouvent sur les murs de Paris, mais aussi à Tours, Toulouse, Angoulême, Nantes, etc. « Je n’arrive plus à aller dans une ville sans poser un collage. Et même, ces derniers temps, je trouve un prétexte culturel pour me rendre dans une ville et coller. »
Il a commencé à coller ses dessins voici plus de deux ans. Au départ, les sessions urbaines étaient très espacées, et nocturnes. Aujourd’hui, il colle deux à trois fois par semaine, en plein jour, sans se cacher.

Les Parisiens ont désormais l’habitude de croiser ses petits personnages attachants. Toujours noir et blanc, avec une ou deux touches de couleur vive, toujours les lèvres, parfois le cœur. Ils sont légers, aériens et très poétiques. « Mes personnages ont un côté très rétro. J’utilise le noir et blanc, parce que je trouve que ça leur donne un aspect daté qui leur va très bien. » Des trais fins et délicats, « de tout petits pieds et des petites oreilles aussi ».

Un alter ego de papier

Le personnage de Fred le Chevalier est central dans sa création. Alter ego de papier, le petit homme évolue au rythme de son créateur. Il règne sur une galerie de personnages, qui sont des variantes du Chevalier. On trouve aussi toute une famille flanquée de bandages, une série sur la mythologie grecque avec des cyclopes et des guerriers, un bestiaire. Il y a du monde dans la tête de Fred le Chevalier, un monde optimiste où les mots occupent une place importante. Souvent, une petite phrase accompagne les personnages. « On y trouve de l’encouragement, de l’élan. On avance. »

Une forte identité se dégage de tous ses personnages qui vous embarquent dans une rêverie douce, mélancolique mais jamais triste. On les aperçoit une fois, ils nous sont déjà familiers. Puis on les retrouve aux coins des rues, présences rassurantes et bienveillantes. Qu’ont-ils fait depuis la dernière fois ? Quelle musique jouent-ils ? C’est aussi pour inciter aux interprétations personnelles que Fred le Chevalier ne révèle pas son identité. « On parle de moi de plus en plus, il y a de plus en plus de photos de mes personnages sur les blogs. Je n’ai pas envie de parler de moi, j’aime parler de mes dessins, qu’on en parle et qu’il reste cette part d’interprétation. Un jour, j’ai lu que mon trait était typiquement lesbien et que j’étais forcément une femme. » L’anonymat, c’est aussi pour entretenir le mystère.

Fred le Chevalier est bien un homme, veste noire, jean noir, chaussures noires, chevelure noire et pattes qui s’épanouissent le long des oreilles. Il travaille dans l’Education nationale, un lycée, en banlieue nord de Paris. Un travail fait de tensions, de conflits, de confrontations, loin, très loin de ces personnages délicieusement surannés. Il ne prononce pas le mot, mais tout de même, il semble blasé par ce travail qui le frustre. « Les élèves ont besoin de temps et d’attention et nous, nous sommes toujours pressés. » Une activité prenante, difficile, dont il s’échappe avec le dessin et le collage. « Depuis que je le fais, je ne connais plus le vide et l’ennui dans ma vie. » Dès qu’il a un moment, il dessine, il colle, ça lui prend de plus en plus de temps. Il est frustré, il n’a pas assez de temps, et il faut bien travailler. « C’est compliqué. Mon travail me prend beaucoup de temps désagréable. Alors que mon temps libre, très agréable, devient aussi très dense. »

Fred le Chevalier ou Fred le fonctionnaire de l’Education nationale mène une double vie. Il est un peu schizophrène, mais raisonnablement. Un peu monomaniaque aussi, mais raisonnablement. « Depuis un moment, je rêve avec mes personnages dessinés. »
Au Loir dans la théière, salon de thé où il nous attendait, il est entouré, à droite, de grandes affiches enroulées les une dans les autres. Dans un grand sac de voyage, à gauche, se trouvent le pinceau pour la colle, la brosse à maroufler, un grand pot de colle. Et c’est comme ça à chaque fois qu’il se déplace ou presque. « Là, je dois aller chercher du matériel à Ivry, c’est pour ça que j’ai un sac si grand », assure-t-il. Tout de même, il ne voyage pas léger Fred le Chevalier. Il a repéré de jolis murs à Ivry, il est content, jubile presque. Un joli mur n’est pas un mur d’une blancheur immaculée. C’est un mur qui a vécu, avec de la matière, des trainées, d’autres collages, des dessins.

Ernest Pignon-Ernest et le punk

Il aime cette liberté de pouvoir coller ce qu’il veut où il le veut, au hasard de ses longues promenades dans la ville. Ephémère et gratuit, des qualités qui lui parlent. Il cite Ernest Pignon-Ernest, l’une de ses grandes influences : « un monsieur qui collait des sérigraphies très belles, détaillées et à taille humaine dans la rue. Son portrait d'Arthur Rimbaud est très connu mais il y a eu aussi des collages assez politiques, dénonciateurs comme ceux au sujet de l'apartheid. J'ai été marqué par le contraste entre la qualité de son travail et la gratuité, le choix de les poser sur des murs, de façon éphémère donc. » Le précurseur du Street Art n’est pas seul à l’inspirer. En vrac, Max et les Maximonstres. Ludovic Debeurme et David B., bédéistes underground.

Mais aussi le punk. « J'ai découvert la musique avec ce courant, le punk anglais, américain et les années rock alternatif en France. Il y avait beaucoup de pochettes de disques, d'affiches, de fanzines faits à la main avec des collages, dessins, photographies. Beaucoup de créativité de façon très libre, spontanée, hors des paillettes et avec une énorme envie d'échanges, de liberté. Le punk, ça a été la musique, la communication à la portée de tous, sans maîtrise technique ni piédestal entre le groupe et le public. Dans la démarche que je suis, je retrouve cette spontanéité là. Comme dans le punk, chacun pouvait dessiner, écrire, créer le collage est à la portée de tous, que ce soit par des mots, des dessins, des photos, sans nécessairement se sentir artiste. »

Fred le Chevalier, « romantique, Don Quichotte et vieille France »

Initialement petits, les personnages ont gagné en taille ces derniers temps. Leur mignon minois culmine à un mètre de hauteur. On parle d’eux, de plus en plus, pour être les personnages centraux d’une exposition, notamment. « Il y a deux ans, je bottais en touche quand on me parlait d’expo. Je trouvais que mon travail n’était pas assez abouti, d’ailleurs je ne parlais pas de travail. Maintenant, je suis fier de certains de mes dessins et prêt à les montrer. Mais je n’ai pas encore assez de matière. Il faut que je dessine sur des formats plus grands. » Actuellement, il dessine sur des petits carnets. Puis, il scanne ses dessins, les agrandit et les imprime. Pour une expo, il faudra laisser tomber les petits carnets. Des projets d’expo mais aussi un projet de bouquin. D’abord sur lui, Fred le Chevalier. C’est ce qu’il maîtrise le mieux, après on verra.

Pourquoi ce nom d’artiste ? « Je gardais un petit enfant qui aimait beaucoup les histoires. J’avais trouvé un surnom disgracieux pour chacun des membres de sa famille, comme papa le cochon. Sauf pour moi, j’ai choisi un surnom prestigieux. Mais je tourne aussi en dérision mon côté romantique, Don Quichotte, vieille France aussi. » On l’imagine gamin, à dévorer seul dans sa chambre les aventures épiques du comte de Monte-Cristo. On le sent aussi regretter d’être né au XXe siècle et pas au XIXe, où il aurait pu être une figure emblématique du romantisme. N’importe quoi. « Je ne me sens pas bien dans mon époque, mais le XIXe siècle, ce n’est pas que les beaux costumes et le parfum, avec ou sans rouflaquettes. Etre mineur de fond au XIXe, ça ne devait pas être romantique. Et ma famille est plutôt du genre à être mineur de fond. Donc, je préfère cette époque, il y a eu de l’ascension sociale. »

Il ne peut pas quitter le quartier sans laisser une trace de son passage, ce jour-là, dans le quartier du Marais. Il pose ses affaires, devant une façade de l’espace des Blancs Manteaux. Expert, l’opération est rapide. Il déroule, colle, maroufle, découpe la petite phrase, photographie. En ce moment, c’est l’un de ses dessins préférés.

Fred le Chevalier va conquérir d’autres contrées. Il part, sac de voyage et rouleaux de dessins dans les bras. C’est un chevalier des temps modernes.

 

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