Dans sa tête

vendredi 21 janv. 2011 | Dorothée Duchemin

Speedy Graphito, une figure de l'art urbain depuis le début des années 80. Nourrie à la pop culture et marquée par les idoles de la société de consommation, sa peinture est une porte vers les souvenirs, dynamique et colorée. Rencontre avec un artiste qui n'aime pas le vide.

Zorro, Les mystères de l’Ouest, les trains fantômes et les maîtres. Ses inspirateurs sont nombreux et hétéroclites. Speedy Graphito se souvient d’un épisode de la série culte qui a participé à son parcours initiatique. James West est alors à la poursuite du méchant Miguelito Loveless. Celui-ci entre à l’intérieur de tableaux et en ressort, pour échapper à son poursuivant. « C’était exactement ce que je voulais faire. Je voulais moi aussi peindre des tableaux dans lesquels on pouvait entrer et sortir. Le tableau est une sorte de téléportation qui emmène vers un univers qui lui est propre. » Ses toiles sont en deux dimensions mais se rient des lois de la physique ; on navigue dans les méandres de la multidimension. Une couche succède à un autre qui succède à une autre… « C’est comme une boule à facettes qui reflète plusieurs éléments mais qui appartient à un même monde cohérent ». Speedy Graphito superpose des couches très différentes les unes des autres. « Je démarre d’une surface très abstraite et superpose, en étant de plus en plus concret. » Parfois, la quasi-totalité d’une couche disparaît mais elle doit exister pour inspirer la suivante. Speedy Graphito connaît rarement le visage du tableau fini, mais ressent à chaque fois la sensation d’avoir répondu à une question qu’il se posait inconsciemment.

Celui qu’on découvre plus intellectuel que ludique (on s’attendait à l’inverse), n’aime pas les cases ni les frontières. Il mélange Picsou et Astro le petit Robot, Donkey Kong et Les Trois petits cochons. Il additionne les couches comme s’il cherchait le tableau infini. Les Mystères de l’ouest et les grands maîtres ne sont pas hiérarchisés dans ses sources d’inspiration. « Je me sens citoyen du monde, pour moi il n’y a pas de frontière ». Au-delà du discours embrumé d’un néo-hippie, cette phrase a du sens dans la bouche de Speedy Graphito. Un nom qui claque comme un logo et sonne "international". « J’aime cette idée d’art universel dans mon travail. Un art qui peut être compris par tous, peu importe leur culture. » Il constate que le monde devient uniforme. Pas un jugement, juste une observation.

Speedy Graphito, c’est la signature d’Olivier Rizzo. Un gamin qui attrapait fusains et pinceaux dès qu’il en avait l’occasion. A 14 ans, il vend son premier dessin au pharmacien du coin. « C’était un enfant qui dormait paisiblement, une publicité pour un anti-moustiques ». Deux écoles d’art et un BTS expression visuelle l’ont d’abord mené à la publicité. Son temps libre était consacré à la peinture. Rapidement, il laisse tomber la réclame. En 1984, première expo, et première année qu’il vit de la peinture.

Babar côtoie sans complexe un Pokemon

Les multiples dimensions de ses œuvres participent également à un égarement du spectateur. Son travail est saturé de couleurs piquantes et intenses, et d’éléments graphiques. Dans ce monde, personnages de Disney, héros des mangas japonais et logos de marques célèbres se tirent la bourre. Les grilles de lecture sont multiples et il faudra s’y reprendre à deux fois pour cerner l’ensemble de la toile. « J’aime saturer mes tableaux, sans doute par peur du vide. On s’attache à un détail. Une autre fois, on s’attachera à un autre détail et le tableau sera alors différent. » L’œil est perdu entre idoles de la pop culture et icônes de la consommation de masse. Dénonciation ou fascination ? Speedy Graphito semble en équilibre entre les deux. « Je peins ce que je vois. Nous sommes entourés de marque. Ses produits, que l’on connaît bien, sont rassurants et renvoient souvent à des souvenirs personnels ». Le surpeuplement brouille les repères spatiaux tout comme les repères temporels. Ainsi, Babar côtoiera sans complexe un Pokemon. « Je m’adresse à une grand-mère comme à son petit-fils. »


Avant de se la jouer solo, le peintre participe au collectif pochoiriste X-Moulinex, pétillant et vibrionnant, qui sévit dans la rue en 1983. Mais le costume est trop petit, Olivier est à l’étroit. Speedy Graphito vient alors au monde et s’exprime seul. Il continue à poser ses peintures dans la rue, une bonne façon d’être vu quand on n’a pas de galeries. Celles-ci sont remplies par les artistes de la figuration libre. « Et pour nous, il n’y avait pas de place ». Speedy Graphito devient alors l’une des têtes de proue de l’art urbain. Et très vite, il pousse la porte d’une galerie.

Avant ça, il griffe les palissades autour des premières fondations du Centre Pompidou. « L’atelier a toujours été mon lieu de travail. Même si la rue m’offrait des grands formats, c’était avant tout une vitrine. » Et, quand les grapheurs ou autres pochoiristes investissent un peu trop les artères de la ville, Speedy Graphito préfère aller voir ailleurs. L’art urbain a aujourd’hui le vent en poupe et Speedy est toujours perçu comme "le mentor", "l’homme qui a ouvert la voie". Est-il fier ? Silence. Force est de constater qu’Olivier Rizzo assis sur le canapé est beaucoup plus silencieux que son double, tapageur, volubile et tape-à-l’œil. Mais finalement, il avoue : « C’est vrai que je suis content d’avoir donné une envie, une étincelle créatrice, à d’autres. Et j’ai eu la chance de pouvoir en vivre très jeune. Je suis content de moi, en toute modestie ».


Il aura 50 ans cette année. Il n’a jamais perdu l’envie de peindre, malgré une éprouvante traversée du désert au début des année 90. « La peinture était devenue ringarde. On préférait la photo, la vidéo et les installations ». Squatteur sans le sou, il a continué à peindre, « je ne peux pas faire autrement ». Il a bien fait, il n’a jamais autant vendu.

Dans d’anciens bureaux qu’il a transformés en atelier, aux Lilas (Seine-Saint-Denis), l’entretien se déroule devant une peinture. Entrelacs de formes, nœuds et étirements, on ne retrouve ni logo, ni personnages de notre enfance. « Je travaille en ce moment sur des paysages abstraits, comme des projections de la pensée. » Il a besoin de rentrer à l’intérieur de tout, Speedy Graphito. Dans les tableaux, dans Zorro, dans la tête d’Olivier Rizzo.

 

Speedy Graphito, par Patrick le Fur, Critères Editions, collection Opus Délits, 2010.
Fast Culture, Speedy Graphito, Editions Alternatives, 2008.

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