"La chambre interdite", labyrinthe spectral pour cinéphiles

jeudi 17 déc. 2015 | Marco Pierrard

Dans un sous-marin qui voit ses réserves d’oxygène diminuer dangereusement, l’équipage voit débarquer de nulle part un bûcheron qui leur explique avoir échappé à des hommes des cavernes. Voici le début improbable du nouveau film de Guy Maddin, un patchwork hypnotique et surréaliste qui  rend hommage aux films perdus du 7ème art.

À bord du sous-marin SS Plunger, l'inquiétude grandit au sein de l’équipage au fur et à mesure que l’oxygène se fait de plus en plus rare. Alors que le compte à rebours vers une mort certaine est enclenché, les hommes cherchent fébrilement leur capitaine disparu, seule personne pouvant les sauver. Soudain, un bûcheron perdu (Roy Dupuis) surgit de manière impromptue dans le sous-marin. Incapable d’expliquer comment il est arrivé jusqu’ici, le forestier raconte comment il a échappé à un redoutable clan d’hommes des cavernes ayant enlevé sa bien-aimée (Clara Furey).

Cette histoire surréaliste donne le ton du nouvel opus de l’excentrique réalisateur canadien Guy Maddin. Composé de fragments de films hétéroclites, La chambre interdite est une expérience cinématographique et sensorielle ; un voyage hypnotique dans un monde imaginaire, constitué de films qui n’ont jamais vu le jour.

Séances de spiritisme au centre Pompidou

La chambre interdite est le fruit d’un étonnant projet nommé Séances, pour lequel Guy Maddin a co-écrit avec John Ashbery une série de cent courts-métrages qu’il a ensuite réalisés et tournés en public aux quatre coins du monde. En France, le réalisateur s’est installé en 2012 au Centre Pompidou et s’est entouré de nombreux acteurs - Mathieu Amalric, Amira Casar, Charlotte Rampling, Udo Kier, Géraldine Chaplin, Arianne Labed ou encore Adèle Haenel - qui ont joué en direct et en public dans des conditions très particulières.

Lors de ces séances occultes nommées Spiritismes, Guy Maddin a dirigé les acteurs avec l’aide d’un voyant en tentant d’établir le contact avec les esprits qui habitent les films perdus de réalisateurs renommés : Hitchcock, Lang, Lubitsch, Ozu, Murnau, Ford, Borzage, Stroheim… En transe - réelle ou non -, les acteurs jouaient alors de courtes scènes inspirées de ces films fantômes dont il ne reste que des photos de tournage, des bouts de pellicule ou des articles rédigés à l’époque de leur production.

Après trois semaines de tournage en France, Guy Maddin est retourné au Canada au Centre Phi à Montréal et a renouvelé l’expérience mystique avec les comédiens canadiens Clara Furey, Roy Dupuis ou encore Louis Negin. C’est à partir du matériau brut constitué par ces étranges séances de tournage que le réalisateur a fabriqué ce kaléidoscope envoûtant.

Patchwork poétique et vertigineux

Il est difficile de se repérer dans le dédale hallucinogène de Guy Maddin, tant les histoires hétéroclites qui composent La chambre interdite se suivent et s’entremêlent avec malice. Dans ce jeu de poupées russes scénaristique, tous les genres du cinéma semblent s’être donnés rendez-vous : film d’aventure, western, film de guerre, péplum, psychodrame, conte de fées… Le film débute même par un drôle de documentaire farfelu sur l’art de prendre un bain.

Ces histoires qui s’imbriquent sans cesse les unes dans les autres - Inception est un petit joueur en comparaison - donne au film un côté totalement hypnotique. Dans ce grand déballage poétique, les différentes scènes trouvent tour à tour leur origine dans un article de journal, une histoire racontée par un personnage ou même le rêve… d’une moustache ! On arrête très vite de compter les digressions qui semblent infinies et on finit par se laisser porter par cette succession d’histoires et de flashbacks incroyables.

Décalé dans la forme, ce voyage pour cinéphiles avertis l’est également dans le ton, à l’image du passage dans lequel un homme obsédé par les fesses des femmes (Udo Kier) se fait lobotomiser par un chirurgien “spécialiste du désir” (André Wilms) pour tenter d’échapper à cette terrible addiction. La scène, parfaitement accompagnée par le titre The Final Derriere du groupe Sparks, est l’un des moments fort réjouissants de ce film à la fois très fragmenté et étrangement cohérent.

Le paradis vaporeux des films disparus

Si le parti pris de Guy Maddin risque de perturber les spectateurs les plus conformistes, il faut reconnaître qu’il a réussi à obtenir, avec son co-réalisateur Evan Johnson, un film qui se tient, et ce malgré la folie de ses différents segments. Dans cet hommage au cinéma invisible, évoquant ces films perdus ou en passe de disparaître car leurs bobines en nitrate se transforment peu à peu en vinaigre, l’unité passe par le traitement des images et leur montage.
Alors que les différents segments du film ont été tournés en numérique, le réalisateur a réussi à donner un aspect “vieux films” aux scènes, rajoutant du bruit, du flou ou même des distorsions d’image qui sont habituellement l’effet d’une pellicule abîmée. Le résultat est d’autant plus surprenant que ces scènes, diverses tournées sur fond vert, assument les effets spéciaux incrustés a posteriori. Le traitement des images permet de composer de véritables tableaux qui rendent un bel hommage aux pratiques naïves et encore maladroites d’un cinéma naissant.

Guy Maddin joue avec les genres et n’hésite pas à les mélanger, comme lorsqu’il mixe les intertitres propres au cinéma muet avec les techniques du cinéma parlant. Le travail sur le son est également remarquable et achève de faire de La chambre interdite une expérience de cinéma inédite, à voir sur grand écran pour en apprécier au mieux toute sa folie.

Film monstrueux, La chambre interdite est une expérience sensorielle qui a de sérieux arguments ludiques et plastiques pour charmer les cinéphiles en quête d’aventures inédites. Après les salles obscures, le projet ambitieux de Guy Maddin continuera ensuite son destin d’œuvre protéiforme, cette fois-ci sur Internet.  Sur un site dédié, les internautes pourront assembler les fragments éparses pour créer à l’infini des histoires éphémères et faire leur propre cinéma.

La chambre interdite (The Forbidden Room), réalisé par Guy Maddin et Evan Johnson, Canada, 2015 (2h10)

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