"Béliers", liberté, bovidés, fraternité

mercredi 9 déc. 2015 | Marco Pierrard

Très bon

Dans une vallée islandaise isolée, Gummi et Kiddi, deux frères éleveurs de moutons qui ne se parlent plus depuis quarante ans, vont devoir s’allier pour faire face à la terrible maladie qui menace leurs troupeaux. Une attachante comédie dramatique où deux frères ennemis sont réunis pour affronter un monde en mutation.

En conflit depuis quarante ans, les deux frères Gummi (Sigurður Sigurjónsson) et Kiddi (Theodór Júlíusson) vivent à quelques mètres l’un de l’autre dans une vallée isolée d’Islande, sans jamais s’adresser la parole. Lorsqu’ils se croisent au concours local du plus beau bélier où chacun présente son champion, les deux frères s’ignorent totalement. Quand le bélier de Kiddi gagne le concours, son frère se rend compte en examinant le ruminant que celui-ci présente les signes précurseurs de la tremblante du mouton. En alertant les service sanitaires, Gummi va déclencher la colère de son frère qui pense qu’il agit par vengeance personnelle. Mais lorsque la menace est avérée la situation devient très vite incontrôlable.

Pour contenir l’épidémie au sein des troupeaux, les services sanitaires décident d’abattre toutes les moutons de la vallée. La décision, catastrophique pour les éleveurs, va réunir les deux frères ennemis, prêts à tout pour sauver leur héritage laineux.

Béliers © Arsenal Filmverleih

Comme des bêtes

Dans leurs fermes isolées du monde moderne rappelant les paysages des westerns, Gummi et Kiddi vivent à quelques pas l’un de l’autre, sans communiquer depuis quatre décennies suite à un conflit qu’ils n’ont jamais voulu dénouer. Dans cette vallée islandaise loin de tout, pas question de prétendantes qui viendraient tenir compagnie aux éleveurs comme dans L’amour est dans le pré. Ici, la solitude est totale et assumée par ces deux frères qui font tout pour s’ignorer.

Les moutons de Gummi et Kiddi sont ces enfants qu’ils n’ont jamais eus : cette race unique de bovidés est leur descendance directe, la seule raison qu’ils ont de se lever chaque matin. Le lien est tellement fort entre ces deux hommes solitaires et leur bétail que la comparaison, invoquée par le réalisateur Grímur Hákonarson, est inévitable. Comme des béliers, les deux frères ennemis sont têtus - 40 ans sans tenter d’instaurer un dialogue cela force le respect. Ils foncent tête baissée dans l’affrontement et ces grands gaillards barbus et hirsutes semblent invincibles.

Pourtant, derrière cette illusion d’indestructibilité, cette paisible communauté va basculer à cause d’une maladie qui fait trembler les moutons. Et cette fois, le parallèle entre les hommes et leurs bêtes devient cruel : le mode de vie de toute la vallée est menacé de disparaître en même temps que les derniers représentants de cette race si particulière de moutons.

Extinction imminente

Pour pallier à la catastrophe qui s’annonce, la fratrie va devoir s’unir pour sauver leurs bêtes. Devant l’adversité, le lien fraternel est ainsi réactivé et sa nature est interrogée par le réalisateur. Le rapprochement entre les deux hommes est d’autant plus touchant que leur initiative est désespérée. La sauvegarde de leurs troupeaux est non seulement illusoire mais pourrait également mettre en péril les autres cheptels de la vallée. En s’opposant aux services sanitaires qui viennent abattre leurs moutons, Gummi et Kiddi se lancent dans un combat aussi vain que dangereux. C’est justement parce que la bataille pour sauver leurs animaux - et donc eux-mêmes - semble perdue d’avance qu’elle emporte le soutien du spectateur, malgré la folie de la démarche.

Totalement déraisonnable, ce combat engagé par les deux frères touche, tant il semble être la seule option envisageable. Face à cette malédiction, la résistance est la seule réponse, comme le bélier qui fonce tête baissée sur l’adversaire. Et peu importe si l’issue du combat est jouée d’avance. Si leur monde s’écroule autour d’eux, Gummi et Kiddi puisent leur force dans le fait d’être enfin ensembles.

Vainqueur du Grand Prix "Un Certain Regard" au dernier festival de Cannes, Béliers charme par sa simplicité et l’esprit de résistance qui s’en dégage. Accrochez-vous aux cornes, les béliers islandais sont plutôt nerveux.

Béliers (Hrútar), réalisé par Grímur Hákonarson, Islande - Danemark - Norvège - Pologne, 2015 (1h33)

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