« Le genou d’Ahed », défouloir sentimental

« Le genou d’Ahed », défouloir sentimental

« Le genou d’Ahed », défouloir sentimental

« Le genou d’Ahed », défouloir sentimental

Au cinéma le 15 septembre 2021

Y., cinéaste israélien, doit présenter un de ses films dans un village reculé du désert. Soumis à la censure du ministère de la Culture, le réalisateur mène deux combats désespérés : l'un contre la mort de la liberté d'expression, l'autre contre la mort de sa mère. Charge virulente contre la politique d'Israël, Le genou d'Ahed met en scène le désarroi du réalisateur Nadav Lapid face à une dangereuse dérive gouvernementale. Une œuvre très personnelle et intense dont la radicalité remue.

Réalisateur israélien, Y. (Avshalom Pollak) met en pause le tournage de son nouveau film consacré à Ahed Tamimi, adolescente palestinienne contestataire, pour répondre à une invitation. Il se retrouve dans un village reculé au bout du désert pour la projection d’un de ses films dans une bibliothèque suivie d’une séance de questions-réponses avec les spectateurs.trices.

Sur place, Y. rencontre Yahalom (Nur Fibak), une jeune fonctionnaire du ministère de la Culture, qui lui demande de signer un document avant la projection. Le cinéaste doit s’engager à ne pas évoquer certains sujets sensibles aux yeux du gouvernement israélien lors de l’échange d’après séance.

Y. décide de se rebeller contre cette censure qui marque pour lui une nouvelle étape de l’écroulement d’un pays qu’il ne reconnaît plus. Errant dans le vide désertique, l’esprit du cinéaste est également préoccupé par un drame plus intime : la mort imminente de sa mère.

Le genou d'Ahed © Pyramide films

La gifle

Symbole de son opposition à la politique menée par le gouvernement israélien, le titre du nouveau film de Navad Lapid fait référence à Ahed Tamimi. Cette adolescente palestinienne habite dans un petit village de Cisjordanie et a toujours connu l’occupation israélienne.

En 2018, lorsqu’un groupe de soldats a voulu entrer dans sa maison, elle a giflé l’un d’eux. Arrêtée, la jeune fille alors âgée de 16 ans se retrouve emprisonnée pendant neuf mois. Elle devient une héroïne pour les Palestiniens, une terroriste pour certains Israéliens. Sur Twitter, un député israélien propose qu’on tire dans le genou de l’adolescente pour la rendre handicapée.

Dans la fiction, l’histoire de la jeune Ahed est l’inspiration pour le nouveau film de Y., réalisateur désabusé mais combatif. Ce genou menacé est naturellement le titre du nouveau film de Navid Lapad qui partage les mêmes angoisses que son alter ego fictif. Car, à y regarder de plus près, Y. est une copie quasi conforme de Navid Lapad. Un artiste transpercé par le même désarroi à fleur de peau.

Le genou d'Ahed © Pyramide films

Document taire

Le genou d’Ahed s’inspire directement d’une expérience vécue par Nadav Lapid. Comme Y., le cinéaste a été invité par une jeune fonctionnaire du ministère de la Culture. Dans les villages israéliens où il n’y a plus de cinémas ni de théâtres, les bibliothèques sont devenues des centres artistiques et culturels essentiels.

Cette directrice adjointe des bibliothèques d’Israël l’a invité à présenter son film L’institutrice (2014) à la bibliothèque de Sapir, minuscule village dans la région de la Arava. Comme son personnage, Nadav Lapid est invité à remplir et signer obligatoirement un document officiel. Il doit promettre de n’évoquer que les sujets autorisés. Évidemment rien de trop engagé politiquement, trop sensible.

Face à cet affront à la liberté d’expression, Nadav Lapid contacte alors un journaliste qui lui propose d’enregistrer à son insu la jeune fonctionnaire. Le but est d’avoir la preuve de la pression exercée sur les artistes par le gouvernement. Un pas que Nadav Lapid ne franchira pas. Contrairement à Y., son jumeau fantasmé. Avec Le genou d’Ahed, le cinéaste semble explorer une réalité alternative et exorcise au passage son profond malaise face à la politique de son pays.

Le genou d'Ahed © Pyramide films

L’amère patrie

Dans le film, la mère mourante de Y. avec qui il communique par téléphone est co-scénariste de tous ses projets. Dans la vraie vie, Era Lapid, mère de Navad, était la monteuse de tous ses films. Elle est décédée d’un cancer début juin 2018.

Exutoire à une perte douloureuse, le cinéaste ressuscite ici sa mère – jamais visible à l’écran – si importante dans son œuvre. Un présence apaisante et touchante au sein d’une charge politique par ailleurs violente. Les deux combats, contre la politique gouvernementale et la mort inévitable de sa mère, semblent se répondre. Le genou d’Ahed est le cri dérangeant d’un orphelin, de mère et de patrie.

Chronique à fleur de peau d’un double deuil insupportable, le nouveau film de Navad Lapid a été écrit vite, guidé par un sentiment d’urgence. Juste après la mort de la mère du cinéaste. Le scénario a été bouclé en une quinzaine de jours, alors que l’écriture de Synonymes (2019), son film précédent, avait pris plus d’un an. Cette fébrilité créatrice se ressent dans les scènes du film qui osent l’instabilité de la caméra et l’éruption de monologues rageurs.

Le genou d'Ahed © Pyramide films

Désaxé

Le genou d’Ahed alterne entre une tension allant grandissante et des respirations déconnectées. Dans ces moments de déconnexion étonnants, la musique populaire rythme le récit. En plein désert, Y., casque sur les oreilles, danse ainsi sur le tube Be my baby de Vanessa Paradis avant la projection de son film. Décalage assuré avec le sérieux du sujet.

Nadav Lapid capte ces instants salvateurs avec des axes de caméra insolites. Au bout d’une perche, l’objectif effectue des rotations déroutantes autour du personnage s’octroyant un court moment de répit musical.

Un parti pris esthétique qui a de quoi déstabiliser mais qui symbolise le profond malaise vécu par le personnage. Par moments nerveuse, cette réalisation désaxée annonce la tempête à venir.

Le genou d'Ahed © Pyramide films

Histoire géo

« À la fin, c’est la géographie qui gagne. » Voici ce que la mère de Nadav Lapid aimait répéter à son fils. Une phrase qui condamne Israël, pays en guerre éternelle, englué dans une réalité géo-politique impérieuse. Le genou d’Ahed est parcouru par ce sentiment de destinée inéluctable, de tragédie écrite d’avance. Un combat impossible dans lequel Y. se jette pourtant à corps et à cris. Et des cris, le cinéaste n’en manque pas.

Y. est mû par le désespoir et l’impuissance mêlés à la tristesse d’une mort imminente. Ce mélange explosif pousse le cinéaste à manifester bruyamment son opposition à ce qu’il ne peut contrôler. Y. crie fort pour ne pas s’effondrer.

L’impossible débat

Le genou d’Ahed est une charge violente contre la politique d’Israël, sur le plan culturel mais pas seulement. Y. étend ses critiques contre la politique générale du gouvernement israélien. De quoi déclencher la polémique, au point que certains s’empressent déjà de dénoncer le cinéaste comme un traître à son pays.

Avec ce film, le cinéaste avoue tenter de sortir du cliché voulant que « la réalité est toujours complexe » lorsque l’on évoque la situation politique israélienne. Mais Navad Lapid, trop pessimiste ou trop réaliste, ne cherche probablement pas à renverser ce qu’il considère comme une chape de plomb étouffant un vrai débat.

Probablement trop radical pour vraiment rétablir une discussion entre des positions a priori devenues irréconciliables, Le genou d’Ahed démontre à quel point le sujet est explosif. Ce qui n’empêche pas Navad Lapid, citoyen écœuré et inquiet, d’allumer la mèche dans un geste désespéré.

Volontairement provocateur, Le genou d’Ahed ne manquera pas de diviser pour son propos sans concession. Prix du jury au dernier Festival de Cannes, cette œuvre à la fois intime et politique dénonce une dérive que le cinéaste considère comme fasciste. Un périple désertique résolument aride et polémique, à l’image d’une poignée de sable jetée dans les yeux.

> Le genou d’Ahed (Ha’berech) réalisé par Nadav Lapid, France – Allemagne – Israël, 2021 (1h49)

Le genou d'Ahed (Ha'berech)

Date de sortie
15 septembre 2021
Durée
1h49
Réalisé par
Nadav Lapid
Avec
Avshalom Pollak, Nur Fibak
Pays
France - Allemagne - Israël