Il y a neuf ans...

jeudi 21 avr. 2011 | Anthony Renaud
Le 21 avril 2002, le Front national accédait au second tour de l'élection présidentielle. Une situation inédite dans la vie politique française. Ce matin, un sondage donne Marine Le Pen qualifiée au second tour, quels que soient ses adversaires, réveillant les craintes d'un nouveau séisme dans douze mois. Retour sur ce "dimanche noir", un soir de 2002.
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Le podium à l'issue du premier tour. | Montage Sophie GuilleminLe décor du FN, lors d'un meeting de son chef. | Photo OP, Wikimedia Commons.Les affiches de campagne.Le slogan du candidat Chirac.L'affiche de campagne de Lionel Jospin.La photo de Jean-Marie Le Pen ayant servi pour son affiche de campagne.Un duel inattendu Chirac-Le Pen.Les résultats du premier tour de l'élection présidentielle de 2002. | Illustration Sophie GuilleminLa Une de Libération, le lendemain du séisme.La Une de l'hebdomadaire anglais The Economist, paru la semaine après le premier tour.Une campagne anti-Le Pen a très vite été lancée sur internet.L'agression de Paul Voise, 72 ans, trois jours avant le scrutin, a été très médiatisée.

Séisme. Choc. Cataclysme. Les termes étaient variés, mais tous signifiaient la même chose : une grosse secousse dans la société française bien au-delà du cadre de la vie politique. C'était il y a neuf ans, le 21 avril 2002. Jacques Chirac (RPR), avec 19,88 % des suffrages exprimés devançait Jean-Marie Le Pen (16,86 %), le fondateur et candidat du Front national (FN). Pour la première fois dans l'histoire de l'élection présidentielle, un parti d'extrême droite parvenait à se maintenir au second tour. Conséquence directe : le candidat de gauche ne figurait pas parmi les deux finalistes, pour la deuxième fois sous la Ve République 1. Lionel Jospin (PS), avec ses 16,18 %, était éliminé. 

A cet état de choc, s'ajoutait la stupéfaction. Même si les sondages des derniers jours montraient une tendance régulière à la hausse des voix en faveur du FN 2, la surprise fut totale. Le contexte était pourtant marqué par des faits divers très médiatisés : la tuerie de Nanterre en mars, et surtout l'agression d'un septuagénaire, Paul Voise, à Orléans, trois jours seulement avant le vote. Les candidats ne se privant pas d'exploiter le thème de l'insécurité. Un terrain fertile pour Le Pen qui, grâce à 194 600 voix supplémentaires, mettait fin aux espoirs du Parti socialiste dès le premier tour. Lionel Jospin n'avait pas imaginé un seul instant ne pas être au deuxième tour ; il décidera de se retirer de la vie politique suite à ce « coup de tonnerre ».

Le Premier ministre comptait pourtant sur son bilan à la tête du gouvernement. Les électeurs de gauche ne le voyaient pas ainsi. Accusé d'avoir fait, dès le début, une campagne au centre en vue du deuxième tour, il s'est éloigné de l'électorat de base du Parti socialiste. Lionel Jospin a également fait les frais de la multiplication des candidatures à gauche (Jean-Pierre Chevènement, Christiane Taubira, Noël Mamère et Robert Hue), s'ajoutant à celles de l’extrême gauche. Dès le 18 avril 2002, Le Pen avait même lâché, au micro du journaliste John Paul Lepers : « je vois déjà les titres de la presse le lendemain de l'élection, "Jospin tué par sa majorité plurielle" ».

28,40 % d'abstention, un record

Cet éparpillement des candidatures (seize candidats déclarés au total, un record) et le sentiment que les jeux étaient déjà faits ("un affrontement droite-gauche, au second tour, c'est comme d'habitude") ont abouti à un désintérêt des citoyens pour cette élection, habituellement sacrée. Et puis, un deuxième tour Chirac-Jospin revenait à un duel entre le président sortant et son Premier ministre. Les deux mêmes qui cohabitaient depuis 1997. Résultat ? Le taux d'abstention, 28,4 %, n'a jamais été aussi élevé (21,6 % en 1995, 16,23 % en 2007). Même le score de Jacques Chirac (19,88 %), pourtant arrivé en tête, fut historiquement bas pour un président sortant.

La perspective d'une opposition RPR-FN au deuxième tour a aussitôt déclenché des manifestations spontanées. Dès la connaissance des résultats, ce 21 avril 2002. Et pendant plusieurs jours, entre le 21 avril et le 5 mai, une mobilisation de la rue et des politiques visera à bâtir un "front républicain" pour barrer la route au Front national. La réélection de Jacques Chirac n'était qu'une formalité. Restait à savoir avec quel score. Avec 82,21 % des suffrages exprimés, le pensionnaire de l'Elysée distançait aisément Jean-Marie Le Pen, même si ce dernier gagnait près de 700 000 électeurs par rapport au premier tour (5,5 millions de voix).
Celui qui avait rencontré des difficultés pour réunir les 500 parrainages nécessaires pour se porter candidat à la présidence de la République a réussi son coup. Montrer que le FN peut exister à côté -et menacer électoralement- des partis traditionnels de gouvernement.

Un scénario identique le 22 avril 2012 ?

Arrivé en quatrième position, avec 10,44 % des suffrages (soit 3 834 530 électeurs) lors du premier tour de la présidentielle de 2007, le FN n'a pas pu reproduire l'onde de choc de 2002. En perte de vitesse depuis 2007, il a refait surface d'abord aux élections régionales de 2010 et surtout lors des dernières élections cantonales. Mais désormais, c'est la fille du capitaine qui est à la barre : Marine Le Pen, élue en janvier dernier lors du Congrès de Tours. Avec un score national de 11,7 % et deux sièges de conseillers généraux remportés, le parti des Le Pen a confirmé sa poussée. Et voilà que rejaillissent les craintes d'un Front national au second tour, le 22 avril 2012.

Que le séisme redouté soit à l'endroit (UMP-FN) ou à l'envers (PS-FN), la classe politique commence sérieusement à s'inquiéter. Et ce n'est pas le sondage Harris Interactive pour Le Parisien, publié ce matin, qui va la rassurer. Selon l'institut de sondage, la nouvelle présidente du FN arriverait en tête au premier tour en 2012, dans tous les cas de figure, sauf si le candidat de gauche est Dominique Strauss-Kahn. Avec 30 % des intentions de vote, le directeur général du FMI devancerait Marine Le Pen (21 %). Nicolas Sarkozy lui (avec 19 %), se qualifierait pour le second tour uniquement si le PS était représenté par Ségolène Royal (15 %, contre 22 % pour Le Pen).

La stratégie de rénovation et de dédiabolisation du FN, lancée par la fille de Jean-Marie Le Pen, semble porter ses fruits. Faire passer l'idée que le Front national serait devenu un parti fréquentable, « un grand parti politique républicain », comme elle l'a affirmé lors de son investiture en janvier dernier. Les électeurs ne doivent plus avoir de complexe en mettant un bulletin FN dans l'urne. La présidente du parti d'extrême droite a même tenté de séduire tous les préfets de France en leur adressant un courrier de deux pages. Objectif ? Les rassurer si elle arrive au pouvoir en 2012.

Avec un Président de la République au plus bas de sa popularité (30 % d'opinions favorables, ce mois-ci, selon un sondage Paris-Match-IFOP réalisé après les cantonales), surfant sur les thèmes de l'immigration et des socialistes qui se tirent déjà dans les jambes alors que les primaires n'auront lieu qu'à partir de juin, le Front national peut se frotter les mains. Et attendre. Pour déclencher un deuxième séisme. Dix ans après.

  1. 1. Le précédent : le duel Georges Pompidou - Alain Poher, en 1969.
  2. 2. Les derniers sondages, effectués les 17 et 18 avril 2002, donnaient ces résultats. CSA : 19,5 % pour Jacques Chirac, 14 % pour Jean-Marie Le Pen et 18 % pour Lionel Jospin. Ipsos : 20 %, 14 % et 18 %. LCI/Sofres : 19,5 %, 13,5 % et 17 %. Sondage confidentiel : 18 %, 14,5 % et 17 %.
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