"Le Voyage au Groenland", deux potes sur la banquise

mercredi 30 nov. 2016 | Marco Pierrard

Intéressant

À Paris, Thomas et Thomas, deux potes comédiens, cumulent les difficultés. Pour souffler un peu, les deux trentenaires décident de s'envoler pour Kullorsuaq, l'un des villages les plus isolés du Groenland où s'est installé Nathan, le père de l'un deux. Au sein du village inuit, les deux amis vont découvrir les joies des traditions locales et vont éprouver leur amitié à moins 35 degrés.

Le voyage au Groenland © Envie de Tempête Productions - UFO Distribution

Dépaysement frigorifique

Cette histoire de deux amis en vadrouille au Groenland, Sébastien Betbeder, réalisateur 2 automnes, 3 hivers (2013) et Marie et les naufragés (2016), est allé la chercher dans son entourage proche. Tout débute lorsque Nicolas Dubreuil, le frère de son producteur, qui est explorateur et vit la moitié de l'année à Kullorsuaq annonce que Ole et Adam, deux habitants du village vont venir en France. C'est la première fois qu'ils quittent leur village du grand nord et Nicolas Dubreuil veut garder une trace du séjour. Peu inspiré pour réaliser un pur documentaire, Sébastien Betbeder décide alors de mélanger le réel et et la fiction. Devant sa caméra, il fait se rencontrer les deux touristes et deux acteurs Thomas Blanchard et Thomas Simeca. Leur visite à Paris est immortalisée dans le court métrage Inupiluk (2014) à la fin duquel Ole et Adam invitent les deux Thomas à venir leur rendre visite dans leur village.

Deux ans plus tard, l'invitation deux deux Groenlandais à venir découvrir Kullorsuaq devient réalité, c'est le sujet de ce Voyage au Groenland dans lequel le réalisateur continue à mêler habilement fiction et réalité dans un film hybride entre le documentaire qui peut faire penser — du moins au premier abord — à l'émission Voyage en terre inconnue et la fiction pure. Même dans la part de fiction le réel n'est jamais loin, les deux Thomas jouent en effet des comédiens. Une amusante mise en abîme, associée au ton très naturaliste du cinéaste qui donne l'impression d'un film tourné sur le vif, même si les magnifiques images le trahissent, tout cela est très écrit et structuré. Voici donc les deux amis à Kullorsuaq, petite communauté d'un peu plus de 400 habitants, un des derniers villages de chasseurs du Groenland où la pêche au narval et la chasse au phoque et à l'ours sont le quotidien de ces habitants. Dépaysement assuré pour nos deux intermittents du spectacle parisiens.

Le voyage au Groenland © Envie de Tempête Productions - UFO Distribution

Le froid initiatique

Le Voyage au Groenland traite plusieurs sujets en parallèle. Ce périple au pays des ours polaires possède plusieurs facettes, il explore évidemment la rencontre entre les deux amis et la population de Kullorsuaq à travers la découverte de leur mode de vie mais également, à un niveau plus personnel, le lien entre les deux amis et celui de Thomas avec son père Nathan (François Chattot) qu'il ne voit jamais. La description du village ne tombe jamais dans la simple exploration ethnographique : conseillés par Nathan, déjà adopté par les habitants, les deux Thomas prennent part tout naturellement aux différentes activités. Les scènes de chasse, activité vitale pour les habitants de Kullorsuaq, sont d'ailleurs déconseillées aux âmes sensibles, elles sont en effet filmées avec grand réalisme. Les rapports entre les deux Thomas et les habitants sont toujours dans la co-construction, dans la participation à la vie de la communauté à travers la pêche et la chasse, ce qui évite le regard "touristique" sur une réalité qui reste dure au quotidien. La confrontation des deux mondes offre par ailleurs des moments cocasses, où la simplicité de la vie des habitants contraste avec notre mode de vie occidentale.

Et parfois ce sont les habitants du village qui découvrent les drôles de coutumes des deux Thomas. Dans l'une des scènes les plus amusantes du film, les deux Thomas, qui viennent de se rendre compte qu'ils doivent déclarer leurs cachets mensuels auprès de Pôle Emploi, luttent avec une connexion Internet très approximative sous les regards incrédules des habitants. Si le thème de l'homme face à l'immensité de la nature toute puissante et de la déconnexion de la modernité est en fond du récit, celui-ci ne va pas titiller cette corde pour se concentrer sur les rapports entre les deux Thomas et Nathan, ce père fantomatique qui vit si loin et donne si peu de nouvelles. Il y a beaucoup de non-dits entre ce père et ce fils qui comprend lors du voyage que la santé de celui-ci est vacillante. Les silences entre le père et le fils offrent au film de jolis moments pudiques sur les rapport de filiation. Si les effets comiques ne fonctionnent pas tous, les deux comédiens sont très sympathiques et on passe un bon moment à découvrir à leur côté cet enfer blanc où il fait jour six mois par an. Si ce petit monde si loin de tout semble protéger de la folie extérieure, Sébastien Betbeder glisse, au détour d'une scène, les menaces qui pourraient troubler le quotidien séculier des habitants. Avec le découverte de pétrole et l'arrivée d'internet et des réseaux sociaux — ayant déjà entraîné une hausse de suicide chez les adolescents de la communauté —, le monde moderne frappe brutalement à la porte de la petite communauté de Kullorsuaq. Une raison de plus pour aller voir ce monde en mutation avant qu'il n'évolue, on n'ose dire disparaisse.

Périple rafraîchissant dans le grand nord, Le Voyage au Groenland séduit par sa simplicité, son humour et le regard curieux et bienveillant qu'il pose sur la vie des habitants de Kullorsuaq. Déconnexion assurée !

Le voyage au Groenland, réalisé par Sébastien Betbeder, France, 2016 (1h38)

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