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Deux reporters expatriés à Juba, au Soudan, pour couvrir le referendum d'indépendance du sud du pays, le 9 janvier 2011.

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L’interview à la mode Sud-Soudanaise
samedi 22 janv. 2011
Quand ils le veulent, les Sud-Soudanais ont l'art et la manière de rendre obsolète une interview.

Le terrain avait pourtant été balisé. Lundi, discussion avec les responsables des dockers. L’entretien s’achève : « Tu viens samedi à 10 heures. Tu pourras parler avec les dockers. Aucun problème. »

« Aucun problème », après près de trois mois passé ici, mes synapses traduisent immédiatement : « Bon, tu (oui, mes synapses me tutoient) vas galérer. Obligé. Mais, au final, tu devrais en tirer quelque chose. Mais, surtout, ne te pointe pas à 10 heures. »

Samedi. 10 heures : je prends mon café (Nescafé, what else ?). Réveil tranquille. Je me pointe au rendez-vous : 10h30. Encore trop à l'occidental, les portes sont fermées. Deux syndicalistes sont là : « On attend la personne qui a les clés pour ouvrir le local. » Comment se font-ils que ces deux Sud-Soudanais soient à peu près à l’heure ? Ils ont des montres... 11h30 : Le préposé aux clés arrive. On m’assure que les travailleurs sont sur le chemin. Effectivement, ils arrivent. « Bonjour, on va commencer par vos noms, s’il vous plaît. » Ou pas.

Débarque un autre gars qui me demande de le suivre. Direction : le local de sécurité du port. Là, j’ai le droit au rituel : « Il faut toujours passer par nous d’abord. En plus, tu le sais. On s'est déjà vu (ah merde, tu t’en souviens, une histoire de photos prises de matériel militiaire). » Jusqu’ici que du normal : c’est fou le pouvoir d’attraction qu’ont les journalistes envers l’espèce des forces de l’ordre, militaires comme policiers. Alors que nous, on aurait plutôt tendance à les fuir. Vérification des autorisations. En règle. Je me lève de ma chaise, prêt à partir. Et là, refrain encore jamais entendu : « Tu vas faire tes interviews. Tu vas écrire pour ton journal (euh, en fait, je vais essayer de vendre l’article, et ce n'est pas gagné, parce que je suis indépendant, mais bon, je suppose, qu’à ce stade, tu t’en fous). Tu vas avoir de l’argent (si seulement). Mais la personne que t’interroges, elle n'aura rien (on sera deux comme ça)… » Grand moment de solitude. Je bafouille un « le pouvoir de l’information… Aider les gens… Faire prendre conscience de vos problèmes… » qui n’a même pas dû convaincre le lézard qui passait par là…

Retour au local. Ils sont onze à m’attendre. Dans le désordre : des responsables du syndicat, des membres de la sécurité du port, des gens non identifiés et des dockers. Et c’est parti pour l’interview. Une interview dans ces conditions, c’est comme le jeu du toro au football. Tu vois la balle (les gens qui parlent) mais tu ne la touches jamais. En gros : je pose une question. « S’il avait la possibilité, quel métier il voudrait exercer ? », le traducteur la reformule en arabe, la personne interrogée commence à y répondre, très vite, il se fait interrompre par un dirigeant qui se fait bientôt interrompre par un autre, etc. Ca dure pendant facilement deux bonnes minutes. Pause. Le traducteur se tourne vers moi et répond d’un laconique : « Il voudrait devenir mécanicien. » Grand moment de solitude bis.

Je tente de passer outre : « Pourquoi mécanicien ? Il a fait des études pour cela, etc… » Même cinéma. Réponse : « s’il a la possibilité, il fera mécanicien. » Ok. Changement d’approche.
- Au moins cinq personnes ont pris la parole. Qu’est-ce qu’elles ont dit ?
- Rien qui ne concerne ta question.

Take it easy, pal (« Ne t’énerve pas ! » Mes synapses aiment me parler en anglais). Je persévère. Je me suis quand même levé avant midi, un samedi, autant que ça serve (un peu).
 

L’interview s’achève. Grand sourire chez tout le monde. On distribue eau et soda. Chacun se remercie (le « Choukrane », je commence à le maîtriser pas mal). Et puis, deux syndicalistes me lancent en guise d’au revoir : « Nous apprécions qu’un journaliste se préoccupe des problèmes des travailleurs. Tu es la bienvenue quand tu veux. » Alors qu’ils ont passé l’entretien à parler en arabe, ces paroles sont énoncées dans la langue de Shakespeare. J’expire de rage. Comme une impression de m’être fait avoir dans les règles de l’art sur ce coup là. Pas glop.

PS : Ce n’est évidemment pas la première interview réalisée mais c’est la première fois où tous les problèmes liés à cet exercice au Sud-Soudan surgissent. Frustrant, pour le moins.

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