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Deux reporters expatriés à Juba, au Soudan, pour couvrir le referendum d'indépendance du sud du pays, le 9 janvier 2011.

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Des différences culturelles entre l'occidental et le Sud-Soudanais
dimanche 19 déc. 2010
"Il faut de tout pour faire un monde" philosophait le générique d'Arnold et Willy. La preuve par trois.

« J’ai détaché ces premières [considérations], pour essayer le goût du public ; j’en ai un grand nombre d’autres dans mon portefeuille, que je pourrai lui donner dans la suite [ou pas]. »

Un plagiat éhonté de Montesquieu en guise d'intro pour mieux faire passer ce billet, succession de clichés. Mais tous les clichés ne sont pas forcément faux...

Où il est question de perception visuelle
Le Sud-Soudanais est tactile, très tactile. Dans la rue, les lieux publics, il n’est pas rare de voir des hommes Sud-Soudanais se tenir par la main. Un signe d’amitié. Seulement d’amitié. En fait, si on regarde de plus près, l’un des deux agrippe le doigt de l’autre ou le poignet. Cette pratique peut faire sourire l’occidental. Sauf que, bizarrement, quand ce sont deux militaires qui manifestent ainsi leur virile amitié, AK 47 en bandoulière, on sourit moyen.

Où il est question perception sonore
Larsen est l’ami de tous les Sud-Soudanais. Aucune soirée digne de ce nom possible sans lui. Pour les Sud-Soudanais, quand Larsen est là, c’est signe de modernité. Mais Larsen n’aime pas l’occidental. Son entrée se fait toujours de manière tonitruante. Dès qu’il veut faire connaître son point de vue, Larsen interrompt tout le monde. Les occidentaux s’en offusquent à chaque fois. Il faut dire que Larsen s’en prend à chaque fois à l’occidental. Il prend un malin plaisir à le maltraiter. Le Sud-Soudanais semble, lui, totalement immunisé contre la malveillance de Larsen. L’effet de la malaria touche indistinctement noirs et blancs, mais, il faut croire, que l’effet Larsen n’affecte que les oreilles des occidentaux. Etonnant, non ?

Où il est question de perception spatio-temporelle
Depuis Einstein, on sait que les notions de temps et d’espace sont très relatives. Les Sud-Soudanais le savent et poussent ce concept de relativité jusqu’à son extrême limite. On a parlé dans un précédent billet des bodas-bodas, moyens de locomotion le plus usité à Juba. N’essayez même pas de lui expliquer où vous voulez aller avec des termes comme « nord », « sud », etc. Une carte ? Il n’en a jamais vu. S’il ne connaît pas le lieu, il faut juste lui indiquer quand tourner. Mais si on ne connaît pas le lieu ? Alors là préparez-vous à faire trois fois le tour de la ville, à vous arrêter pour demander votre chemin tous les 300 mètres, éventuellement, à changer de boda-boda en cours de route. Car, dans la très grande majorité des cas, le Sud-Soudanais ne dira jamais qu’il ne sait pas. Pas par malveillance mais par gentillesse. Trop de gentillesse. Il voudra absolument vous aider.

Résultat, vous serez en retard pour votre rendez-vous. En fait, pas du tout. C’est là que la puissance de raisonnement sud-soudanaise se révèle immense. La notion d’espace, ils n’en sont pas friands, ok, mais ils ne sont pas plus à cheval sur la notion de temps. Un rendez-vous à dix heures. Pfffff, ne vous pointez pas avant 11h30 à moins de vouloir passer pour un occidental de base.

Voici deux exemples vécus cette semaine :
- Mercredi, une voiture du ministère de l’Education devait venir nous chercher à 5 heures du matin pour aller visiter une tribu nomade située à plus de 6 heures de voiture. On est parti à 7 heures. Même pour les plus hauts responsables, le temps est distendu.
- Vendredi soir, première d’un film. Bon, là quand même, obligé que ça commence plus ou moins à l’heure. « Tu peux te brosser Martine », dirait l’autre. Prévue à 20 heures, la projection a débuté à 22 heures. On explique à l’un des responsables qu'en Europe ça serait impoli. Il me regarde avec des yeux façon « bah quoi, elle a eu lieu la projection, alors il est où le problème. Et quand bien même, elle n’aurait pas eu lieu aujourd’hui, on l’aurait fait demain ou après-demain, ou un autre jour, cette projection. »

Conclusion : Pour se considérer comme Sud-Soudanais, il faut se rendre à une soirée en tenant le doigt de mon pote avec deux heures de retard et ne pas ciller quand Larsen fera son apparition.

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