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Deux reporters expatriés à Juba, au Soudan, pour couvrir le referendum d'indépendance du sud du pays, le 9 janvier 2011.

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Attente, backchich et délivrance
mardi 8 févr. 2011
Demander son visa pour Khartoum depuis Juba, parce que les complications, on aime ça.

 

Pour cause de censure éhontée, nous avons décidé de reporter la publication de ce billet pour éviter à nos proches de trop s’inquiéter. Alors je vous propose un jeu : à partir de maintenant, nous sommes le lundi 31 janvier au soir, au moment de l’écriture de ce billet. Bonne lecture.

« Tunis, ça a pété ; Le Caire, ça pète ; Saana, ça va péter (?), Khartoum, ça… » (à scander sur l’air du Bruit du pe-pom de Seth Gueko). Depuis quelques jours, une seule question taraude les journalistes présents à Juba : Et maintenant que vais-je faire ? (pour ceux qui préfèrent Bécaud au rap) La fièvre monte dans les pays arabes aussi rapidement que lors d’une première nuit de malaria. Ici, c’est calme. Très. Trop. A peine, si les médias internationaux se sont intéressés aux résultats préliminaires annoncés à Juba dimanche. Time to move.

Le Suisse veut Le Caire. L’Italien ne rêve que du Yémen. L’Italienne avait choisi Yambio, capital de l’Etat de l’Equateur occidental, pour se reposer. Mauvaise pioche. Quelques jours après son départ, l’ennui la gagne. Et résume d’un très joli « Yambio paradise, Yambio suicide ». Et nous ? Khartoum. Pourquoi ? Parce que, dimanche, alors que le sud célèbre ses 99,57% de « oui » à l’indépendance, les policiers de Khartoum réprimaient une manifestation d’étudiants qui appelait le gouvernement à démissionner.

Donc « Salam Alekoum » Khartoum. Avant cela, se procurer le visa. Résumé de la journée de lundi en 12 étapes. L’épreuve a été tellement rocambolesque qu’il a fallu un débriefing de cinq minutes pour s’accorder sur le déroulement de ces sept heures, entre 9 et 16 heures.

Précision : les citations sont remaniées (je n’ai pas pris des notes non plus, faut pas déconner), mais l’esprit y est. Promis.

1- Bureau des migrations : « Bonjour, comment peut-on obtenir le visa pour Khartoum ? » Le policier examine nos permis du Sud-Soudan. La réponse claque : « Vous ne vous êtes pas enregistrés ici quand vous êtes arrivés. Vous devez d’abord vous enregistrer ici. C’est 10 SDG (environ 3$) par jour de retard. » On est là depuis presque trois mois, on vous laisse faire le calcul. Et là, un autre uniforme porte l’estocade : « Il vous faut une lettre d’un organisme. » Ok, direction la sortie. Sonnés.

2- Web-café le plus proche : Pour Emilie, reprise d’une lettre de recommandation de l’AFP (avec qui elle travaille depuis un mois). Pour Mathieu, création free-style d’une lettre d’accréditation aussi vrai que les Rolex vendus dans les rues aux abords de la gare du Nord à Paris. Deux signatures. Et voilà.

3- Service des douanes de l’aéroport : Après de trois mois à Juba, nous voilà en train de nous enregistrer. On s’attend à tout, sauf à ça. Le préposé nous donne le formulaire, fait les photocopie, récupère les formulaires remplis et… nous laisse partir. Sans rien dire. Sans chercher à nous mettre des bâtons dans les roues. On en aurait la larme aux yeux…

4- Bureau de migration : On tend les lettres. Le policier, dubitatif, nous amène dans le bureau du chef. Ce dernier : « Il n’y a pas de tampon sur ces lettres. Je veux un tampon. » Un tampon ? Tu vas en avoir.

5- Chez nous : Quelques semaines auparavant, nous avions demandé une lettre de recommandation au consulat français pour une autre destination. Emilie les sort d’une chemise jamais ouverte depuis des jours. Ouf, elles sont là. Ca devrait faire l’affaire. Oui, à ce stade, nous – enfin surtout Emilie – sommes encore optimistes.

6- Bureau du chef : Définitivement le Lieutenant-colonel M. aime les tampons. Et celui du consulat de France est à son goût. Il tamponne à son tout notre demande et nous dit : « Maintenant, il faut aller au bureau de sécurité de l’aéroport ». Bof, là ou un autre bureau…

7- Bureau de sécurité de l’aéroport : Le préposé examine nos papiers (passeport, permis du Sud-Soudan, lettre du consulat).
- Vos cartes d’identité, elles sont où ?
- Vous avez nos passeports.
- Non, celles qui me disent que vous êtes journalistes.

On les lui tend. Lui, ce qu’il aime c’est les papiers : « J’ai besoin d’une photocopie de tout. » Séquence : massacre d’arbres. On tend toutes les photocopies. Satisfait, il sort son tampon (ah bah tiens, il aime les tampons aussi). Youpi.

8- Bureau du chef : Il contemple le nouveau tampon (pour la petite histoire, ce tampon est vert). Il fouille son tiroir. Et sort… un tampon. Différent du premier, faut suivre un peu. Ca n’en fera que trois sur une feuille.
Note pour plus tard : lancer un commerce de tampons à Juba.

9- Bureau des migrations : « Il faut faire des photocopies de tout ça ». Cette fois-ci, c’est clair : les Sud-Soudanais aiment le comique de répétition. Jacques Tati se serait régalé.

10- Bureau de la comptabilité : « Pour les visas c’est 100 $ plus 135 livres soudanaises. Par personne ». Pourquoi payer en dollars et en livre soudanaise ? Pas vraiment envie de poser la question à ce moment-là.

11- Bureau des migrations : « Ok, la personne qui a les clés du tiroir qui contient les visas est sortie. Il va arriver. Il faut attendre. » Ca faisait longtemps, tiens…

Petit aparté : Impossible de se souvenir quand exactement à eu lieu cet échange. Donc je le case là.
Bureau des migrations : « Pour vous, le fait de remplir les papiers, c’est 70 livres soudanaises pour vous deux. » Sitôt les billets tendus, sitôt ont-ils disparus dans la poche de sa chemise. Vous avez dit corruption… Bon, avouons que nous avons sciemment corrompu les deux employés du bureau avec des Pepsi-cola.

12- La délivrance : "La personne qui a les clés du tiroir qui contient les visas" arrive finalement. Après moult hésitations, façon scène dramatique de cinéma. Vous savez le genre où le héros s’apprête à boire le verre empoisonné puis le repose, discute, le reprend. Boira, boira pas ? Collera, collera pas le visa ? Et oui, il le fait !!!!!

Ensuite, achat des billets d’avion. Tout est bien qui finit bien.

Sauf que :
1- La compagnie Marsland est connue pour avoir les pires pilotes du Sud-Soudan (enfin selon certains).
2- Notre visa ayant été fait à Juba, il est très probable que les douaniers du nord refusent de le reconnaître et nous empêchent de rentrer à Khartoum…

Epilogue : l’avion ne s’est pas écrasé, aucun problème à l’aéroport de Khartoum. Emilie est même rentrée à Juba quand vous lirez ces lignes. Mathieu (oui, moi quoi, j’aime bien utiliser la troisième personne) est encore à Khartoum et rejoindra Juba demain. Inch’Allah.

 

 

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