Perspectives communes

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Une sombre histoire de Luc
mercredi 8 juin 2011
Au royaume des aveugles silencieux.

Étant entendu que l'affaire DSK occupera encore de longs mois la sphère médiatique, je subodorais que mon premier billet (cf Citizen Kahn) sur ce crime supposé s'éclairerait d'un jour nouveau au fur et à mesure des différentes étapes de la procédure engagée aux États-Unis, et qu'il aurait ainsi une suite, mais dans quelques mois seulement.

C'est pourtant en France, depuis déjà une grosse semaine, que se joue le deuxième acte: dans une France au milieu du gué où la rive des notables et des puissants agrégés en une corporation fait face à une rive de l'opinion stupéfaite de l'impunité et de l'amoralité dont jouissent ceux qui président aux destinées communes.

Ça a commencé avec Georges Tron, maire de Draveil, ancien député et alors encore secrétaire d'Etat chargé de la fonction publique : deux femmes ont porté plainte à son encontre pour viol et agression sexuelle. Dans le cadre de ses fonctions, et en dehors, M. Tron aurait prodigué à ces jeunes femmes des massages de pied sous couvert de réflexologie, pour ensuite (d'après les plaignantes) dériver vers des attouchements sexuels et des viols. La teneur des plaintes diffusées dans la presse est on ne peut plus glauque, et la justice suit son cours.

Plutôt que d'entrer dans le détail en vous contant par le menu les jeux érotico-fétichistes dont est accusé M. Tron, je me bornerai à vous renvoyer à l'excellent Journal d'une femme de chambre d'Octave Mirbeau dans lequel Celestine, femme de chambre de son état, nous décrit avec force détails crus et lucidité les turpitudes et les bassesses des classes dominantes, jusque dans l'alcôve, jusqu'à devenir actrice de leurs jeux sexuels: « Ah ! Dans les cabinets de toilette, comme les masques tombent !... Comme s'effritent et se lézardent les façades les plus orgueilleuses ! ». Les esprits pressés que des centaines d'excellentes pages rebutent pourront à défaut se tourner vers l'adaptation au cinéma par Luis Bunuel, avec Jeanne Moreau et Michel Piccoli, notamment pour la savoureuse scène de fétichisme autour des bottines de la dame. DSK, puis Tron, le climat sexuel délétère est donc posé entre ceux d'en haut jouissant de ceux d'en bas. C'est l'opportun moment choisi par Luc Ferry, ancien ministre de l'éducation nationale, pour lâcher un "pavé dans la mare".

 

M. Ferry, qui finalement ne fait qu'étayer une brève du Figaro Magazine, tiendrait donc cette allégation « des plus hautes autorités de l'état », dont un ancien premier ministre, et estime donc ses sources orales suffisamment crédibles pour évoquer l'affaire en direct à une heure de grande écoute. Évidemment, la toile, la presse, le microcosme politique, puis la justice s'emparent de cette affaire, mais pour dire quoi ?

Dans un premier temps, pour dire qui : trois ou quatre noms de suspects vont fuser, surtout sur le net, donnant beaucoup de fil à retordre aux modérateurs pour empêcher les diffamations. Plus crédible, Thierry Desjardins (ancien directeur du Figaro) osera donner un nom sur son blog, avant que ledit blog ne devienne inaccessible, puis le billet censuré. Quant à la presse et aux politiques, beaucoup vont prendre leurs distances avec les propos de Luc Ferry, l'accusant de propager une rumeur participant de la décridibilisation de la classe politique, d'en avoir trop dit selon les uns et pas assez selon les autres.

Peut-être êtes-vous également tombé sur ces tribunes et prises de positions dans les journaux, sur internet, à la télé fustigeant le « demi-philosophe mondain » propagateur de rumeurs nauséabondes, celui qui soulève le couvercle des poubelles et propose à tout le monde d'y plonger le nez : quand le message n'est pas agréable, on tire sur le messager.

Et pourtant, même s'il risque de recevoir moins d'invitations aux soirées mondaines désormais, Luc Ferry a été habile. Il a fait l'implacable démonstration de l'impossibilité de dire le soupçon, l'amoralité, l'omerta, en dehors de preuves directes. Bien sûr qu'un climat permanent de suspicion, de délation envers les politiques causerait du tort au débat démocratique, mais les politiques sont là pour incarner les vœux du citoyen et nul ne pourrait nier que les torrents médiatiques déversés depuis quelques jours sont une marque forte de l'émoi suscité par ces affaires dans l'opinion française et, partant, d'un désir accru de transparence.

 

On peut à bon droit estimer chacune de ces affaires comme un cas isolé et, comme le prescrivent nombre de commentateurs : « circulez y'a rien à voir », mais ce serait éluder le fond de l'affaire.François Mitterrand avait une fille cachée, un cancer en phase terminale, un de ses ministres des affaires étrangères avait pour maîtresse la fille d'un ministre syrien de la défense, veuve d'un marchand d'armes, DSK aimait les femmes d'une manière troublante, Tron est accusé de viol, un ministre pédophile aurait été pris en flagrant délit puis couvert par les autorités de deux pays, un autre faisait du tourisme sexuel en Thaïlande... N'en jetez plus, on ose à peine imaginer la teneur de la partie encore immergée de l'iceberg.

Que savions nous de tout ça ? Rien, alors que pour chacun des cas évoqués, des politiques et des journalistes étaient au courant. Les politiques étant par définition « responsables », et les journalistes ayant le devoir d'informer, il est plus que temps que les passe-droits d'Ancien Régime soient relégués au rang des vieux souvenirs, et que le cas échéant la justice intervienne lorsque les faits constatés tombent sous le coup de la loi.

Fort heureusement, et bien loin des considérations médiatiques et ronds-de-jambe à la française, deux associations marocaines de protection de l'enfance ont décidé de porter plainte, souhaitant obtenir la vérité sur cette sombre affaire de pédophilie. On aurait souhaité que d'autres plaintes viennent également de France, sur la foi des déclarations de Luc Ferry, d'Yves Bertrand (ancien patron des renseignements généraux qui corrobore dès 2008 la version de Ferry) et du Figaro Magazine.

 

D'aucuns estiment que Ferry fait du tord aux politiques avec cette sombre affaire. J'estime que ceux qui font du tord aux politiques ce sont les complices de la loi du silence, première condition à l'impunité des quelques voleurs, violeurs, tricheurs de la classe politique.

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