Poésie en présence

Lumière sur la poésie comme pratique vivante

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Entretien avec Raphaël Poli
mercredi 26 sept. 2012
Et si la vision de l'immensité était partagée par tous ?
Il est des personnes qui échappent décidément aux catégories. Créateur par essence, aspirant Bodhisattva, Raphaël Poli vit dans l’élan poétique. S’il se défie de la poésie quand elle est tentée de devenir littérature, celle-ci infuse et accompagne toutes ses pratiques artistiques, qu’il peigne, écrive ou compose.
  
 
Convergence partielle (160cmx130cm)  
 
Anaïs Bon : Qu'est-ce pour toi que la poésie ? Dans ta vie ?
 
Raphaël Poli : Le mot poésie ne me plaît pas beaucoup. Il a tendance à me décourager. Pourtant il désigne quelque chose d'essentiel que je ne relie pas aux mots, quelque chose comme la vie. Le mot "vie" n'est pas non plus très pratique, parce qu'il s'oppose vite au mot "mort" alors que la vie inclut et dépasse la mort. Finalement un mot trop new age comme "énergie" désigne peut être plus la réalité de la présence qu'on appelle "poésie" et qui inspire les plus complexes comme les plus simples chefs d'œuvre. Sauf que le mot "énergie" évoque quelque chose de l'ordre de la passion, alors que la poésie tient plus d'une vibration imperturbable; le mot "vibration" n'est pas mal le mot "présence" est bien aussi. On va éviter de comparer tout cela à des êtres immatériel pour ne pas faire entrer le vocabulaire institué, qui risque de déclencher des débats de sophistes.  
Comme cette interview va utiliser des mots on va toujours devoir tout redéfinir, et ça risque d'être pénible à lire. Mais si l'on veut que la poésie de la vie s'inclue dans nos considérations, il va bien falloir "changer le système d'exploitation" comme dirait un drogué du vingtième (Terence McKenna ) qui me soulage souvent des myriades d'attaques de la malbouffe de la pensée, omniprésente, qui relègue la poésie aux livres de littérature.           
En fait c'est la poésie qui est omniprésente dans le monde, et même dans le moi, cette "prison" dont on voudrait tous s'évader, de fait la poésie nous évade en nous mettant en face de la beauté des murs même de notre enfermement: la beauté de nos imperfections, de nos défauts.
La poésie, dans ma vie, c'est souvent quelques lignes écrites le matin, qui cherchent à rester au plus proches de la vie, à exprimer plus par l'interaction du stylo avec la feuille, que par les mots en eux mêmes. Les mots sont infiniment digitalisables, beaucoup plus que la feuille, que l'encre. La poésie, la vraie échappe souvent à l'écran, devient illisible en numérique, ou déclenche la nostalgie de l'original, ce qui à mon sens est le plus bel effet numérique.
La poésie se dégage d'un vieux cahier d'écriture, et l'on a envie de tout y lire, serait ce de même avec une édition proprette pomponnée avec un bon logiciel? Peut être, j'ai là une vision de mon cahier institué en monument de littérature, et après tout tant que c'est aéré ça peut laisser de la place à une sainte vacuité. Mais doutons autant que possible de l'industrie du livre malgré les impératifs commerciaux.          
Sachant de toute façon que la poésie de littérature ne se vend qu'au compte goutte, n'aurions nous pas raison de la recharger de vie en se contentant d'exemplaires uniques impossible à soumettre à des éditeurs de par leur valeur inestimable?
 
page de carnet
 
Cette vie-là, qui germe et vibre sur ton cahier, tu la partages malgré tout avec autrui ?
 
J'adore montrer mon carnet, c'est un moment privilégié partagé en tête-à-tête. Mais ta question me renvoie à d'autres poètes. Je viens de lire un poème sur internet, dans le blog d'Olivier Bastide qui a un jour utilisé un de mes poèmes scanné. Et j'ai constaté ce matin la difficulté de sentir la vie de la poésie dans le cadre d'un blog tapé. Mais j'ai aussi eu l'impression que ce que je venais d'écrire était somme toute bien prétentieux, vis à vis de tous ces "grands poètes" qui acceptent le numérique pleinement, quitte même à s'y sacrifier totalement comme Olivia Dresher qui envoie des tweets éternels et criants de vie 15 à 30 fois par jour. Enfin bref je vois bien que ma position a besoin de l'expérience, et recule devant les intermédiaires qui pourraient ressembler à un travail d'expression. De fait je n'ai pas envie de remettre le sacrifice sur la table. Je veux du Bonheur à écrire, et m'affranchir de la nécessité de souffrir pour écrire. Ce que d'autres accepteront et probablement pour le plus grand bonheur des lecteurs. De fait lorsque je suis confronté à des poètes, je sens que je ne suis pas poète. Mais au fond je ne suis pas autre chose non plus. Il y a une contradiction.
 
page de carnet  
 
Un poète, que serait-ce alors ? 
 
Le poète est celui qui reçoit la poésie. Donc il n'est pas obligé d'écrire. On peut dire aisément d'un être qu'il est poète, ça renvoie à un regard abasourdi sur les choses communes. Ce serait quelqu'un donc qui est en contact avec toutes les dimensions de la réalité. Mais il convient de mettre cette définition en regard de celle de notre époque: le poète aujourd'hui est celui qui à travers le son de sa voix, la maltraitance du langage, met à jour les combats de l'être avec la réalité. Le combat du quidam avec la société, c'est encore plus dans le vent. Confondre le monde et la société est un sport de compétition, les meilleurs obtiennent des prix. De fait si on voulait bien arrêter de jouer à ce jeu là, la beauté apparaîtrait, et la société pourrait peut être s'en nourrir. Après il y a l'excès inverse : la beauté se doit d'être notée en toute chose, et l'on se met à refuser la négativité, l'obscur, le secret même. On n’est pas sortis de l'auberge.        
Je pense aussi à Valérie Rouzeau : l'exemple qui va à l'encontre des lieux communs. Le monde est hostile et s'en dégage le drame de l'existence. Ce drame c'est aussi un bonheur musical, mais qu'en est-il du bonheur qui émerge lorsque se termine le drame? Est-ce le bonheur de l'ennui? Ou bien est-ce l'émergence de ce qui nourrit le drame, et les agitations diverses? Il y a autant de poètes que d'êtres. Lorsque cesse le moment de l'agression, apparaît la poésie qui sous-tendait la guerre. Tout rapport avec l'adversité fait un bruit, et masque la réalité : la seule parade est de manifester ce bruit, qui sonne comme l'âme du monde vibrant dans un moi comique et tellement mignon : sa guerre devient un ornement de l'ultime.
 
Tu cites Valérie Rouzeau. Tu lis beaucoup de contemporains ?
 
Non. La pression sociale me ferait sentir qu'il y a de quoi avoir honte.
Valérie Rouzeau est pour moi une exception puisque c'est la seule star que j'ai laissé entrer dans mon univers actuel, aussi parce qu'elle se rend accessible au contact par internet. Je cherche plus les poètes parmi les inconnus. J'ai de gros doutes sur le monde de l'édition.
L'édition est toujours obligée de se situer dans la culture, cette étroitesse imposée. Je compte donc plus sur internet et sur les rencontres locales pour me fournir des références. Alors "les contemporains" comme tu dis, sont ce aussi ceux là qui sont mes collègues, mes semblables? Ou bien leur faut il un pied dans la culture?
 
Les contemporains, ça peut-être n'importe qui de vivant.
 
Celle qui pour moi est la seule poète que je "lis" vraiment avec délectation c'est Olivia Dresher. Je la lis à travers son twitter, donc c'est bien une expérience de l'écrit pur. Là, il y a pour moi une véritable expérience de la poésie, des mots chargés de vie.
Après il y a David qui écrit des poèmes et les lit parfois, mais bien sûr comme il se présente comme compositeur, c'est sûr que ce sont plus ses musiques qui nous mènent à sa poésie.
Et puis il y a Fanny, nous co-évoluons au quotidien, donc je préfère garder tout cela privé.
J'ai aussi écouté des poètes dans le vent dans une librairie récemment, mais là j'ai un peu senti l'ombre de l'exercice imposé.
Honnêtement j'attends un peu que les bons poèmes me tombent dessus. J'ai tendance à croire que c'est trop rare pour être trouvé sans chance.
 
Toi-même, tu partages des choses sur twitter ?
 
Oui. Mais avec twitter je suis parti sur une écriture en anglais, donc je suis loin de ce que je mes dans mon cahier. Ca devrait d'ailleurs évoluer. Je devrais utiliser plus twitter en français. Je sens vraiment un obstacle avec ce medium. Il faut y passer beaucoup de temps pour avoir des résultats, et il n'y a pas vraiment d'échange humain. Ca reste une pratique de bouteilles à la mer, donc j'ai plus ou moins assumé de l'utiliser comme ça. Je manque peut être de générosité pour me perdre dans l'obscurité de l'espace virtuel: se perdre dans le papier et l'encre est plus facilement un rêve qui se réalise.
 
Si je comprends bien, tu es à la fois un poète et pas un poète. Comment te présenterais-tu, donc ? Difficile de fonctionner sans catégories !
 
Je me présenterais volontiers comme un aspirant Bodhisattva qui écrit des poésies, joue des musiques, peint des tableaux, afin d'être dans la reconnaissance par rapport aux fruits de la pratique. Je viens de l'art par mon karma, mais mon énergie se dépense sur la posture zen et ses ramifications dans tous les domaines de la vie dont l'art fait partie.
Je ne peux me transformer en autre chose qu'un artiste, mais je souhaite dépasser ce stade, qui est un stade de mon moi.
Je dirais qu'il y a la nature de poète et le métier de poète. C'est comme tout autre art.
Lorsqu'on s'entiche de l'idée d'en faire un métier c'est l'ego qui récupère toutes les énergies. On se retrouve avec une nécessité de plaire qui reste très périlleuse même si elle amène à s'ouvrir à des esthétiques d'époque. Le métier est quelque chose qui se définit par l'argent, ce qui est très pernicieux. On devrait définir l'être à ce qu'il fait de son temps.
 
page de carnet
 
Parce que tu penses qu'il est possible aujourd'hui d'être poète de métier, d'en tirer subsistance ?
 
Disons, qu'il y a moyen d'accepter du moins de rayonner socialement avec cette activité. J'en ai vu quelques uns le faire. Ce sont des poètes professionnels. Je ne les crois pas riches mais je vois bien qu'ils ont fabriqué cette Persona d'écrivain.
 
On dirait que tu vis le fait d'être artiste comme une fatalité !
 
Ca n'est pas une fatalité dans la mesure où ce cadre imposé peut être amené à une sublimation: au lieu de prendre la place centrale de la vie, il est repris comme outil, distancié, et des espaces de liberté s'ouvrent, parce que je ne suis pas obligé de rendre compte de ce que je fais.
 Je pense que c'est fondamental de ne pas donner une place centrale à notre identité: Je suis beaucoup tombé dans le piège de l'ego, j'ai même cru que c'était un avantage: donner de l'énergie, savoir poser ses limites, se démarquer des modèles... Bien sûr il faut faire tout ça, mais je suis content aujourd'hui de laisser les choses s'épanouir en moi sur les mois et les années, plutôt que de compter sur des résultats à mes actions. Je sens que mon travail est moins une agitation, moins un brassage de vent, moins des efforts pour forcer la main à ma vie. Je réfléchis pas mal au regard des autres en répondant à tes questions, mais j'espère ouvrir la porte à mes vrais repères, ceux qui me fournissent du bonheur.
 
La nature de poète se situerait au-delà - ou en deçà - des questions d'ego ?
 
Honnêtement je crois qu'on peut être un excellent poète (au sens écrivain de poésie) même en tombant à fond dans les pièges de l'ego. En revanche ça donnera des gens malheureux, mais certains disent qu'il faut se sacrifier à l'art. Pour ma part je situe la poésie en deçà des questions d'ego oui, mais aussi en deçà de l'écriture elle même. Alors qui ira me dire que tout ça n'est plus de la poésie, mais simplement je ne sais pas moi des rêvasseries ou du vent, ou même des fumisteries... la simplicité de l'être au monde en fait, avec sa place, un sentiment fort de légitimité inconditionnelle, et un accès à la contemplation, à la beauté, à la réalité, et non à des chimères diverses pouvant provenir de l'émulation sociale par exemple.
 
ogive (acrylique 130cm x130cm)    
 
Parle-moi des différents axes de ton travail artistique : écrire, peindre, composer, tout.
 
Alors c'est sympa ta question, mais j'ai un peu peur de m'étaler là. Ca fait large.
La composition ça a été juste une continuation du conservatoire au début. Puis j'ai cherché mille choses à la suite là-dedans, me fourvoyant beaucoup parce que pas de repères dans le monde artistique.
Aujourd'hui je sais que la composition est un outil exceptionnel pour fabriquer des états d'esprit. Alors là se pose la question des états d'esprit qu'on veut creuser. Et bien sûr la possibilité constante de fournir l'esprit demandé, par tel ou tel groupement de gens plus ou moins décisionnaires. Mon pas de côté m'a soulagé en 2008 car j'ai décidé de creuser seulement le méditatif, parce que je vois bien que c'est ce dont j'ai besoin. "12 Strand Solfeggio Sound Matrix" est de loin mon morceau préféré. Fait avec des gammes hors norme d'ailleurs.
Bref. De fait en musique je ne suis pas un virtuose, mais j'ai trouvé ma voie.
Pour la peinture c'est une façon d'entrer un peu plus dans un processus manuel, un rapport au corps, au musculaire. J'ai toujours un peu peint, mais je n'ai jamais vraiment réalisé que je peignais. J'ai vécu de grands moments contemplatifs en peignant. Et puis ça fait des objets qui sont beaux, qui se patinent, se chargent d'énergie. J’ai pas mal peint comme on fait du vaudou. Au début je croyais que chacune de mes peintures se réaliserait. Je faisais donc attention à ce que je peignais. En ce moment je reste plus du côté du dessin, parce que j'aime aussi la simplicité des moyens, la poésie qui se dégage des images dessinées au stylo Bic. J'ai commencé avec une certaine aisance en dessin, que j'ai refusé longtemps d'exploiter. Aujourd'hui je suis plus exigent avec moi même donc j'ai l'impression d'être plus mauvais qu'avant, mais la pratique est quotidienne, et je vois les progrès. Mais je ne pense pas que bien dessiner soit vraiment utile à la vie. Le dessin se passe de l'habileté, il nous raconte ses leçons de par nos maladresses.
L'écriture c'est pour moi la simplicité, ça me rapproche d'une pratique à peu de moyens.
Cependant je regrette l'usage qui en est fait aujourd'hui dans la société : trop de fiction, trop de médias, trop de blogs, et la rareté de la poésie, qui serait pour moi l'usage le plus adéquat de l'écriture. Si je débranche mon idée de l'écriture de la société, j'y vois une extension du dessin, une gestuelle, une concentration, un rapport à l'oubli aussi, parce que j'adore dans l'écriture son côté parcellaire, toujours en suggestion. On ne peut jamais être exhaustif en écriture, il faut au contraire trouver le détail qui évoquera le tout. Je trouve ça très beau comme rapport au temps. L'écriture est pleine de possibles aussi, une liste de courses, un numéro de téléphone, une phrase sans intérêt, une remarque négative, une page surchargée, tous ces aspects résonnent affectivement en moi autant que la "bonne" phrase ou le "bon" poème, qui va sonner, épater, voire même incarner l'esprit. Avec l'écriture à la machine je dirais d'autres choses, parce que je me vois mal investir affectivement une machine jetable peuplée de programmes en cours d'obsolescence. J'aime bien en revanche pouvoir écrire beaucoup, rapidement, et pouvoir publier facilement tout ça, avoir quelques retours dans l'heure. Mais je ne pense pas que ce soit vraiment un usage solide de l'écriture, non, c'est son versant superficiel.
La vidéo, c'est aussi pour moi quelque chose d'assez facile, et proche de ce que j'ai rêvé adolescent. Mais je ne suis pas très sûr d'aimer en parler. J'en ai surtout besoin pour aller au bout de mes idées. L'expérience en elle-même est assez fluide, mais je ne l'ai pas encore reliée au réel à plein de points de vue. Aussi je la mets au second plan.
Après je pourrais te parler aussi de l'astrologie qui n'est pas noble, qui n'est pas un art, mais qui est aussi proche de l'écriture et du dessin. C'est d'ailleurs souvent une question de trouver le mot juste.
Et puis c'est une compréhension tolérante de la vie, ça ouvre l'esprit lorsque c'est bien fait, puisque les astres ne sont pas là pour dicter le bien et le mal. L'astrologie est possiblement aussi une voie d'évolution, une recherche dans l'inconnu, une investigation avec l'autre, une occasion d'échanger, et aussi l'horizon de la connaissance du moi qui amène à l'humilité et à l'épanouissement dans sa forme la plus authentique et discrète.
 
 
Toutes les compositions musicales de Raphaël sont téléchargeables par simple clic droit sur Raphalepoli.com
Certains de ses textes peuvent être lus sur ce même site, mais les billets de son blog de peinture sont également à la frontière de la poésie.
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