Poésie en présence

Lumière sur la poésie comme pratique vivante

Syndiquer le contenu  Citablog de Anaïs_Bon
Entretien avec Jean-Marc Baillieu
vendredi 14 sept. 2012
Où il est question d’Humanité 3, de la poésie contemporaine et du repiquage des laitues.
Tout à la fois poète, critique, essayiste, animateur de revues, Jean-Marc Baillieu fait circuler l’énergie à l’intérieur du monde de la poésie contemporaine française, et contribue à en faire une pratique culturelle vivante, reliée à tous les champs possibles de la création. Soucieux d’expériences et de partage, il conduit la poésie au dialogue avec d’autres arts (photographie, chorégraphie, peinture, musique, vidéo), avec la société, avec le monde dans sa vastitude.
Son dernier livre, Humanité 3, aux éditions Hapax, offre au lecteur l’occasion de s’émerveiller de la richesse de la nature dans sa rencontre avec l'homme. Des cépages aux simples, on y retrouve la jubilation d’Adam nommant les créatures.
 
 
 
 
Anaïs Bon : Qu’est-ce que ce curieux objet littéraire ?
 
Jean-Marc Baillieu : Dans sa concision, votre question est complexe. J’essaie d’y répondre simplement. « Curieux objet littéraire », dites-vous, c’est un livre de 125 pages composé de quinze séquences d’une à quinze pages écrites en prose et en vers (vers signifiant qu’on ne va pas au bout de la ligne). L’objet-livre est curieux parce que proposant une variété de registres potentiels de notre langue au-delà de l’oralité quotidienne et du genre littéraire dominant qu’est encore le roman. C’est un essai dont le thème est la nature et il s’agit d’en dévoiler quelques pans, notamment dans sa relation à l’homme : chasse, pêche, jardinage, viticulture, ardoisière, classement/nomination… De quoi intéresser le lecteur curieux à des variations peu ou prou ludiques sur le poème-liste alphabétique, à des « conseils » de jardinage, des relevés toponymiques… Alors, si vous voulez, ce sont des prototypes d’écriture cherchant, non sans traces d’humour, à exalter son, sens et signe sur ce thème de la nature. Ce livre est intitulé Humanité 3 parce que troisième d’une trilogie dont on peut lire chaque volume indépendamment, le lien entre les trois n’étant pas celui d’une saga.
 
Qu’exploraient les deux premiers volumes ?
 
Votre question me met le pied à l’étrier : dans cette trilogie, il s’agit d’être politique face à une littérature de papier mâché souvent ravalée au rang de pratique socio-culturelle à visée régulatrice des petits désagréments causés au monde sociétal (folie légère, petite délinquance)… Mais je m’emporte au lieu de répondre directement à votre question. L’Eparpillement des sites, premier volume publié par Spectres Familiers en 2000, explorait le thème de l’Un via des petits récits, des variations plus ou moins auto-fictionnelles avec une influence du Nouveau Roman, quand le deuxième volume, intitulé L’Inconstance (même éditeur, 2008) s’attache au thème de l’Autre, d’où des incises en langues « étrangères » au sein de séquences probablement influencées par James Joyce, entre autres. Les trois thèmes (L’Un, l’Autre, la Nature) distinguant les livres de la trilogie réfèrent à une définition de l’humanité par Antonio Gramsci, et ont donné une sorte de colonne vertébrale à mon cheminement scriptural quelques années durant, sans brider totalement ma créativité qui a aussi donné lieu à des manifestations connexes (lectures en public seul ou accompagné, collaborations avec des plasticiens, livres hors trilogie).
 
Photo Marie Cosnay, 2010.
 
Etre politique, c’est-à-dire ?
 
Permettez-moi de préciser : « dans cette trilogie, il s’agit d’être politique face à une littérature de papier mâché », c’est-à-dire de ne pas écrire n’importe quoi n’importe comment. La vigilance est de mise, et la référence à Antonio Gramsci pour situer la trilogie implique un discours critique dans le fond et dans la forme, d’où peut-être votre impression de « curieux objet littéraire » concernant Humanité 3, et probablement les volumes 1 et 2. Etre politique, c’est, littérairement parlant, ne pas oublier les composantes politiques, économiques et sociales y compris celles du microcosme littéraire, du secteur de l’édition, avoir cela présent à l’esprit en écrivant, ce pour quoi on peut ne pas adhérer tel quel au genre hégémonique du roman. Et ce n’est pas un hasard si le thème de la nature est abordé dans sa relation à l’homme, entre autres dans la dimension du travail, de l’ardoise ou de la vigne par exemple, et de leurs résultats issus de la maîtrise de pans de nature par l’homme. Etre politique c’est, en parallèle, chercher des prototypes formels hors de la langue commune, faire pousser des germes inhérents à notre langue, reformuler la fiction, pratiquer l’essai, « dernière préoccupation de l’écrivain » comme l’écrivait Pierre Rottenberg (cf. La Lettre Horlieu-(x), n° 6, 7, 8, Lyon, 1997-1998). 
 
Pensez-vous que l’on puisse transformer la société par la langue? En agissant sur les mots de la tribu ?
 
Il est certain que la « question de la langue » a toujours été un aspect de la lutte politique, et sans référer aux Grecs et aux Romains, le De vulgari eloquentia (« De l’éloquence vulgaire ») de Dante, promouvant l’usage de la langue « vulgaire », au cas particulier l’italien, en littérature contre celui du latin, langue savante, est exemplaire à ce sujet, et n’est pas sans écho à notre époque relativement aux dialectes, patois, argots… Par ailleurs, les « recherches » poétiques ne laissent pas indifférents les publicitaires par exemple, ainsi Réflexions, agence conseil en stratégie de marque et la Compagnie BBDO, ont, en 1996, sponsorisé (pour s’en inspirer) la seconde livraison de la Revue de Littérature Générale animée par Olivier Cadiot et Pierre Alferi,  éditée par P.O.L et proposant un panel épatant des écrivains et poètes les plus inventifs en matière de langue chez cet éditeur. Des exemples récents montrent que l’emploi de tel mot, de tel slogan a eu un impact certain dans le développement de luttes sociales et politiques. A mon avis, aller au charbon pour un poète, c’est, entre autres, débusquer le caractère de propagande de tel discours, détourner la casuistique au sens large, montrer comment le discours des financiers et des marchands relayé par les médias formate les modes de pensée, de même que les romans best-sellers, en bref avoir une attitude nécessairement critique dans l’usage de notre langue, d’autant qu’en France l’Etat subventionne une part de l’activité poétique via le Centre National du Livre et de la Lecture qui aide poètes, éditeurs, libraires, et organisateurs d’événements liés à la poésie, sans parler de l’action d’autres instances, municipales, départementales, régionales, tous unis pour que la langue française garde via la littérature un certain prestige, voire une hégémonie. 
 
Photo Brigitte Palaggi, 1999.
 
Vous avez décrit ce système d’aide en détail dans La Poésie en string, paru en 2004… J’imagine que la situation de la « PCF » n’a guère changé depuis 8 ans… Pensez-vous qu’il y ait un avenir pour la poésie en France sans ce soutien public ?
 
Vous avez raison : la situation perdure et perdurera, d’autant que la poésie a le vent en poupe : deux livraisons récentes du magazine Elle ont consacré un article à Jean-Michel Espitallier et à Olivier Cadiot, et d’autres organes de presse non littéraires le font parce qu’il y a du talent et des personnalités (Chloé Delaume, Nathalie Quintane, Sandra Moussempès par exemple). La poésie est subventionnée comme le sont (nettement plus) l’agriculture et la pêche, ce qui n’empêche pas le développement de structures éditoriales artisanales portées par l’énergie et la passion de leurs animateurs (Editions de L’Attente et le Bleu du ciel à Bordeaux, Alidades à Evian-les-Bains, Eric Pesty à Marseille, par exemple) pour qui les éventuelles subventions sont un complément aux ventes assurées par des lecteurs exigeants et enthousiastes, des libraires engagés (à signaler le récent dossier «P» d’Alain Girard-Daudon, libraire nantais, dans le n°27 du bulletin de l’association de libraires Initiales.org), sans oublier les sites d’information critiques (Poezibao, Sitaudis) et l’action de directeurs de collection au sein de grandes maisons (Yves di Manno chez Flammarion par exemple). Vous avez signalé l’importance du Marché parisien de la poésie, place St-Sulpice, qui attire chaque année en juin 50 000 visiteurs en trois jours pour plus de deux cents éditeurs dont un grand nombre ne sont pas aidés, sans parler des plus de trois cents prix annuels de poésie… La majorité des poètes n’attendent pas de subvention pour vivre et mener à bien leur chemin créatif, mais le subventionnement agit comme un catalyseur, donc veillons à le préserver comme récemment à propos de la commission Poésie du CNL qui était menacée.
 
 
Photo Marie Cosnay, 2010. 
 
Quelles sont les œuvres poétiques dont vous recommanderiez la lecture à une personne curieuse de ce qui peut s’écrire aujourd’hui ?
 
Je recommanderai à cette personne curieuse de se rendre chez un(e) libraire mettant en valeur un rayon de poésie (une rubrique les répertorie au fil des livraisons de la revue Cahier Critique de Poésie éditée par le centre international de Poésie Marseille – CIP et je l'inviterai à se procurer le last and least numéro de la revue Action Poétique (avec un CD-Rom couvrant les soixante années de cette revue) car les revues sont le vif et l'histoire de la poésie. Ma réponse précédente signale aussi quelques phares de la contemporanéité poétique (dont on peut sur site "feuilleter" les catalogues pour y piocher) auxquels je peux, récemment appréciés, ajouter Missiles Scut de Jean-Paul Chague, brillant praticien du onzain (32 pages, 4 euros, Contre-Pied éditeur) et Ex. de Mohammed El Amraoui (avec un CD et des images, 10 euros, Fidel Anthelme X éditeur)... Toute personne curieuse saura naviguer, liens aidant, afin de trouver pâture à son gré, la curiosité étant une qualité première en la matière. La Poésie d'Alain Frontier (Belin éditeur) et les lectures en public à voix haute par les poètes, organisées ponctuellement (festivals) ou périodiquement (centres poétiques), permettent aussi d'orienter son choix dans le microcosme.
 
 
" Alors : 44 salades repiquées au clame clair de lune se reflétant sur l'Arnon.

 

Hautes falaises, champs de blé, millet, orge, manger fleurs & champignons, minéraux, montagnes, rivières & fleuves, lacs, paysages de nuit & d'aube, oie & canard sauvages, eaux & montagnes, lion, tigres, loups, boeufs.

 

Singe, chien, lion, veau blond d'époque, étiers, estival, estuaire, plantes d'intérieur jaunies car trop arrosées ou trop d'obscurité.

 

Canard, brin de romarin, sel, poisson cuit à la belle étoile, chaleur diurne & froideur nocturne du désert, rares pluies éparses, nuages, rocher, point lumineux astral astéroïde à l'éclat propre, pas nous, si, oui : chaleur détectée, souffle, aura, lièvre-charme d'Etienne Binet.

 

Poule mouillée, nuit finissante, pluie cinglante.

 

Nuit (la) plus longue, ceinture de Kuiper, astéroïdes en mouvement, caenorhabditis elegans, némapode, ver adulte à 959 cellules, mont Ventoux.

 

Coton, bambou, eau de (cuisson du) riz, L'arc-en-ciel est ici certain, à travers la baie vitrée donnant côté ville sur la rue, nous le vîmes, le plus beau, le mieux formé à jamais de notre vie, passé, (beau) souvenir, hier, chien agacé par le sarcastique psittacidé, red fox, un vol d'oies ce 6 novembre et cet autre le 29 janvier dernier, nouvelle lune, marée haute, goélands, chien & chasseur pour paradigme, chien & chasseur. "
 

 

Extrait d’ Humanité 3, Jean-Marc Baillieu, Hapax.
 
 
En quoi la plantation des salades peut-elle constituer un motif poétique ?
 
Me voilà pris à contre-pied (de salade) par votre subtile question à laquelle ma réponse ne pourra être qu’insuffisante dans l’espace-temps, mais il est vrai que toute action de jardinage est un vecteur de poésie, alliant théorie et pratique en la matière : il s’agit d’aligner des routes et d’y disposer plus ou moins régulièrement des graines ou des embryons, de salade au cas particulier (achetés en l’état ou issus de semis antérieurs au repiquage), ensuite il faudra veiller quotidiennement à la croissance des plants, principalement les arroser (ni trop, ni trop peu) et les protéger du féroce appétit des escargots et limaces. Ces actions in situ constituent (jusqu’à l’arrachage, l’assaisonnement et la dégustation) des sortes de performances poétiques où la question du rythme ne peut être ignorée même si elle continuera, engrais ou pas, à faire débat.
0 Commentaire

  • Avant de poster vos commentaires, merci de bien vouloir prendre en compte la charte des commentaires .
  • Il n'est plus possible de réagir sept jours après la publication de l'article.
  • Si un commentaire vous parait douteux (insultes, xenophobie, publicité ...) merci de nous le signaler en cliquant sur le lien "Alerter"

Vos réactions

Sur Facebook

Les autres billets

<div class="fl_title">Donner des jambes à la poésie</div><div class="fl_txt">Entretien avec Alain Jadot</div>
<div class="fl_title">Entretien avec Benoît Casas</div><div class="fl_txt">de lui à NOUS</div>
<div class="fl_title">Entretien avec Raphaël Poli</div><div class="fl_txt">Et si la vision de l'immensité était partagée par tous ?</div>
<div class="fl_title">Entretien avec Jean-Marc Baillieu</div><div class="fl_txt">Où il est question d’Humanité 3, de la poésie contemporaine et du repiquage des laitues.</div>
<div class="fl_title">Polis Poetica</div><div class="fl_txt">Manifeste pour une Cité poétique</div>