Poésie en présence

Lumière sur la poésie comme pratique vivante

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Entretien avec Beth Jervis
lundi 23 juill. 2012
Poésie-performance en langue anglaise
Poésie, peinture, vidéo… La jeune britannique Beth Jervis, alias Miss Peacock, fait feu de tout bois. Sa spécialité : une poésie jouée, portée par le souffle et le corps, à découvrir en live ou sur YouTube.
 
 
Anaïs Bon : Pour moi, tu fais partie de ces gens qui incarnent l'idée d'une poésie vivante : tu joues ta poésie, tu la croises avec d'autres pratiques... C'est quelque chose que tu as toujours fait ?
 
Beth Jervis : Je pense que je suis quelqu’un qui cherche toujours les liens entre différents modes de réflexion et différentes pratiques. J’ai tendance a tout mêler d’abord et faire l’analyse ensuite ; d’ailleurs quand j écris ça se passe de la même manière, c’est très fluide. Ça vient comme un fleuve qui défait un nœud de pensée en coulant à travers elle. Quand j’étais toute jeune, j’adorais lire, écrire, créer avec mes mains et faire des mini-spectacles pour ma famille. Une fois ado j’ai essayé de me confronter à des défis plus physiques avec le sport, les arts martiaux et le scoutisme. Je voulais sortir de ma zone de confort et croître sur le plan du développement personnel, mais aussi, je pense que comme beaucoup d’artistes dans l’âme, je suis hypersensible et je craignais l’échec. Je voulais en quelque sorte échapper à mon sort. Ça m'a rattrapée à l'Université. Je me sentais en manque de projets créatifs et j’ai eu l’idée de rejoindre un groupe d’écriture. J’écrivais de la poésie déjà depuis des années et j’avais des centaines de pages. J’ai lu un poème à haute voix devant les autres et la réaction du groupe m'a fait comprendre qu’il fallait développer cette voie, et la voix étrange qui surgissait quand je lisais. A partir de là, j’ai rapidement trouvé ma place sur scène. Ça me faisait très peur de monter devant un public mais je me disais que j'avais l'obligation d'apporter cette poésie aux autres, si cela leur faisait plaisir. J'avais aussi l'impression que cela apportait quelque chose de plus, de l'énergie positive, ou du potentiel. Je me sentais envahie par mes propres mots. Apprendre mes textes par cœur et les vivre sur scène me facilitait la tâche. J'étais plus a l’aise. Avec le temps, j’ai vécu autre chose, j’ai emménagé a Paris il y a quatre ans et j’ai fait du business, mais j’ai aussi essayé d’apprivoiser la scène par d'autres moyens, le RHPS , l'improvisation, le théâtre, des happenings artistiques, et maintenant la caméra. Je n’ai plus trop peur de monter sur scène pour ma poésie, mais je trouve que c’est un art différent, envahissant, parfois la poésie part trop dans l’intime, mais elle m'a aidée à trouver ma place, et à rester proche de mes valeurs, à ne pas les oublier. 
 
Comment ces valeurs trouvent-elles à s'exprimer dans ta poésie ?
 
Bonne question. C'est marrant, parfois quand j'écris je sens une forte énergie négative et je trouve les mots qui sortent détestables. Quand je les relis, je me rends compte qu'il y a des activités que j'exerce qui me sont nuisibles, ou que je suis en train de cacher mes propres sentiments ; par exemple si quelqu'un me fait du tort et je l'ignore, beh mes vraies pensées et mes vrais sentiments sortent dans la poésie, c'est pareil quand j'ai fait du tort à quelqu'un et que je suis trop fière ou trop aveugle pour m’en rendre compte, la poésie me le montre et je sais que ça va me manger si je ne fais rien, ça m'amène à des actes de réconciliation sur le plan spirituel et relationnel. En l’occurrence, parfois je sens une forte énergie positive quand j'écris, et je sais que je suis sur un bon terrain de partage, que je suis sur le point de découvrir des idées, et ça peut amener à des rencontres et à l'aventure. Parfois c'est plus mitigé. Dans la poésie, je crois qu'on développe un style à cause des thèmes récurrents et des névroses qui nous sont propres. A force d'écrire beaucoup on se rend compte qu'il y a une musique et un rythme propres à chaque personne. Quand j'étais ado, c'étaient mes problèmes avec ma mère et le rapport avec le corps qui m'occupaient beaucoup, aujourd'hui ce sont plus des questions en rapport avec notre société, nos idéologies et les gros soucis du capitalisme et de l’environnement qui m’inquiètent, mais il y a toujours une bataille personnelle quelque part. J'essaye de pousser la réflexion au bout, de critiquer et de trouver les perles de beauté humaines parmi tout ça. Il n'y a pas de tragédie sans amour, et j'essaye de casser la pensée trop absolue. Dans le fond, je pense que j'ai très peur de la violence. J'ai pour idée que la pensée extrémiste et les étiquettes favorisent la violence, et la poésie pour moi est une tentative à la fois de briser ça et de donner une voix à des faces cachées. Comment ces valeurs trouvent-elles à s'exprimer dans la poésie? Je crois que ça passe par le style, le regard, et le choix de ce que je partage ou pas. Chaque performance est comme un signe de ponctuation dans l'histoire de ta vie. Tu renforces où tu veux aller et en même temps tu transmets, tu laisses des traces. Je considère que j'ai une responsabilité quand je suis sur scène de renforcer les bonnes routes, d’en tracer des nouvelles, et d'ouvrir des portes. Je monte sur scène beaucoup moins souvent maintenant. Je crois que c'est parce que je ne veux pas tout le temps tout partager, mais faire plus de choix. Je ne monte que quand je sens que j'ai quelque chose de fort à partager qui va vers l'ouverture. Ce qui ressort de l'auto-analyse pure je le partage beaucoup moins, mais c'est toujours présent et évident dans ce que je fais je crois....
 
 
Beth Jervis et Nicolas Perot au Spoken Word
 
Quels sont les poètes que tu aimes ?
 
En fait, je n'ai pas une très longue liste d'influences. J'ai appris à écrire et à aimer la poésie à l'école primaire. Je retiens "Iron Lady" de Ted Hughes, et un poème de Larkin qui s'appelle 'Talking in Bed' que mon premier copain m'a transmis quelques mois après que nous avons rompu. Je pense que j'ai appris beaucoup de choses très tôt mais je n'ai pas retenu les noms des poètes. Vers 16 ans je me suis intéressée à la philosophie et J'ai lu "Sophie’s World", Platon, Kant, et ça a influencé ma pensée. Le penseur qui m'a bouleversée, c'était Jacques Derrida. Je l'ai découvert à l'Université pendant mes études. J'aimais tellement ce qu'il faisait que j'ai tenté de faire la déconstruction de mon propre journal intime qui datait de quand j'avais neuf ans. J'avoue que je n'essaye pas vraiment de copier ou d'imiter le style des autres mais j'ai dû être autant influencée par des poètes que j'ai vus à des scènes ouvertes dans des bars que par la lecture. 
 
Tu as déjà écrit de la poésie en français ?
 
Oui, j'ai déjà écrit en français mais ça ne m'arrive pas très souvent en poésie... J'ai quelques poèmes en français, peut-être une vingtaine dont juste quelques uns sont bien. Quelques poèmes en franglais, et une histoire courte (23 pages) que j'ai écrite en français quand je le sentais et en anglais quand je le sentais. Après j'ai tout traduit dans les deux langues en essayant de garder quelque chose de la syntaxe et du vocabulaire anglais et français. On peut le retrouver en anglais dans les archives de mon site web: "The Closest Far Away Mountain." 
Ecrire dans une langue qui n'est pas sa langue maternelle, c'est comme l'improvisation théâtrale je trouve. Déjà, ma grammaire n'est pas parfaite, ensuite on manque de références culturelles et de vocabulaire littéraire, ce qui fait qu'on peut y arriver, mais on n'arrive pas à transmettre la même chose avec la même profondeur… peut-être... On est d'accord que je pourrai acquérir ces choses-là et faire un effort mais je lis pour le plaisir, pas pour travailler. Et à ce stade ça ne m'intéresse pas forcément de le faire. Je ne dis pas jamais...
 
 
Qu'est-ce que tu exprimes par la poésie que tu n'exprimes pas par la peinture, et réciproquement ?
 
Pour la peinture je dirais la couleur, parce que je pense que la couleur ne peut pas être transmise avec les mots, pas quand on parle d'une composition, d'ailleurs c'est souvent mon attirance pour certaines couleurs qui dirige ma composition. Je pense qu'avec la poésie on peut plus facilement exprimer des idées qui nous sont propres. La peinture peut inspirer des idées mais elle ne les transmet pas directement alors qu'en écriture on décide si oui ou non on veut dire quelque chose précisément. Peut-être que mes idées et mon style sont autant présents dans la peinture que dans la poésie mais je ne crois pas. J'écris depuis plus longtemps… peut-être qu'on peut dire que la poésie est ma langue maternelle artistique et la peinture ma deuxième langue, ou langue secondaire. Contrairement à la grammaire par contre, c'est quelque chose que je travaille consciemment et que je souhaite développer. La langue visuelle est plus complexe que l'écriture parce qu'il n'y a pas d'alphabet. Il y a des codes, mais ils ne sont pas rodées de la même manière. Il faut avoir une pensée abstraite et une maitrise technique différente.  
 
 
 
 
Quelle est ton actualité poético-artistico-créative du moment ?
 
En ce moment je prépare un deuxième court métrage avec Simon Kobayashi, je fais un peu de figuration, et je passe des castings. Je continue à peindre et à chercher différents techniques et thèmes à explorer et à exploiter - toujours pour l'instant plus ou moins liées au Capitalisme. Je suis en train d'écrire une pièce que je souhaite terminer vers la rentrée mais je n'ai pas forcément pour but de le produire. Si je suis satisfaite du résultat je le soumettrai pour lecture auprès de Moving Parts . Enfin, j'ai trouvé un café sympa à Paris ou on peut exposer des toiles. Il y a une salle de spectacle de 50 places en bas... je pense organiser une lecture ou performance poétique avant la fin de l'année et peut-être un deuxième spectacle écrit par une amie, ancienne de la troupe du Rocky. Elle m'a proposé de le monter ensemble et je suis intéressée par le concept qui nécessite un écran sur scène, et une comédienne qui joue deux personnages similaires, une qui joue sur scène et l'autre qui est bloqué dans l'écran. Ça parle de l'addiction et la modernité. Voilà mon actualité pour l'instant ! Cet été je pars beaucoup en montagne pour faire de la randonnée et je lis. A mon retour au mois de Septembre je mets le feu jusqu'à Noël ! 
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