Poésie en présence

Lumière sur la poésie comme pratique vivante

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Donner des jambes à la poésie
mercredi 22 mai 2013
Entretien avec Alain Jadot

A une soirée des Editions NOUS où il présentait sa traduction des Poèmespoèmes de Pastior, j'ai fait la connaissance d'Alain Jadot. Dandy immaculé, malicieux joueur de mots, il lie indissociablement la poésie à la parole, au rire, à la liberté ; en fait une proposition d'être.

Alain Jadot se frotte certes à la poésie comme traducteur (c'est entre l'allemand et le français que cela se passe), mais on l'a aussi connu éditeur, découvreur de poètes, poète lui-même, homme-grenouille, humoriste à l'écran, Monsieur Loyal... où s'arrêtera-t-il, et d'ailleurs pourquoi donc s'arrêter ?

Avec Nicole Lapoirie, artiste plasticienne (derrière son oeuvre)

Anaïs Bon : Pourquoi la poésie ?

Alain Jadot : J'ai amené la poésie "par vengeance" à l'Université technique de Berlin, parce que l'informatique m'avait scié, et c'est la poésie qui m'a reconstruit.

Qu'est-ce qui vous a conduit en Allemagne ?

Je suis né à Aubervilliers, et Aubervilliers c'est une ville magnifique dans le genre beauté cachée, mais les gens ne voient pas ça, ils voient la crasse mais ce n'est pas de la crasse, c'est la sueur des gens, l'histoire, le travail. J'avais beaucoup de plaisir à marcher le long des quais. Les villes moches ont souvent de beaux cimetières. Je suis nécrosophe, dans les cimetières, je cherche la tombe de Godot ; à celui de Montmartre on m'a dit "ah oui ! L'aviateur!"...

Je me suis retrouvé à Berlin pour mon service militaire, pour faire de la traduction de messages militaires. Comme ça m'ennuyais je traduisais en vieux français, ça donnait des choses comme : "le port du heaume est obligatoire"...J'ai fait pour Mai 68 mes premières traductions apocryphes de messages que j'aurais bien aimé traduire, mais ils ont bien vite trouvé de qui provenaient ces fantaisies, et j'ai été muté dans un régiment disciplinaire. Après 1968 je comptais rester simplement un an ou deux pour parfaire mon allemand, mon but étant de vivre exactement comme les Berlinois.

Comment en êtes-vous venu à la fréquentation de la poésie ?

C'est la poésie qui m'a fréquenté. A l'école j'aimais bien les récitations, ça avait un petit coefficient mais ça permettait de se départager. J'ai lu très tôt, j'avais la boulimie de lire, surtout de l'humour et de la poésie. J'ai lu tout Alphonse Allais, Vian, Sartre, Rimbaud. J'en ai écrit un petit peu, et j'en ai écrit des camions à ma femme quand on s'est séparés. J'ai proposé un lot de 200 textes à un éditeur qui a eu l'heur de dire que ça lui plaisait, mais qu'il n'avait pas le temps de s'en occuper et qu'il me conseillait de créer une maison d'édition. C'est ce que j'ai fait, j'ai créé ma maison d'édition, ce qui était facile à l'époque parce que Berlin était une île politique très subventionnée. Tous les musées étaient gratuits, tout était fait pour les loisirs, j'avais vraiment l'impression d'être au paradis.

Expo sauvage à Berlin avec l'artiste punk SP38 (photo Jim Sumkay)

Quand le livre est sorti, on m'a organisé des lectures et en un an il y a eu 600 exemplaires de vendus. J'ai été 17 ans éditeur. Au début, je vivais vraiment des aides de l'Etat, et puis j'ai changé de statut, j'étais aussi artiste car je présentais les textes sur scène. Par la poésie, il y a tout qui est venu. Comme éditeur j'allais à la Buchmesse de Francfort et j'essayais de placer mes livres de poésie ou d'humour. J'ai fait aussi une série de livres-objets : le premier était en pâte feuilletée avec une couverture en pâte à sel. Pour chaque livre il y avait une performance très courte, je faisais une Buchmesse expresse d'un quart d'heure, une messe éclair, avec des poèmes très bêtes et très courts. Avec ces performances j'avais toujours un grand public devant mon stand et des caméras de télévision, j'étais le Buchmessiah ! Je suis passé à la télévision à Berlin Est et on m'a proposé une place de rédacteur pour faire une émission, après quoi c'est le théâtre qui s'est offert à moi. Le metteur en scène qui dirigeait le théâtre français de Berlin a fait appel à moi. Il m'a fait un petit spectacle de 70 minutes, et là j'ai appris à faire du théâtre. Il m'a appris non pas à jouer la comédie mais à vivre les mots, à attendre qu'ils soient vraiment là.

Après un spectacle en plein air, orage d'été

C'est ce que je voulais faire en présentant les Poèmespoèmes de Pastior, pas seulement faire une traduction fidèle à l'esprit de l'auteur, mais une fois que celui-ci a donné son texte en pâture, c'est à d'autres de le porter, avec leur énergie.

Pour vous la poésie doit passer forcément par l'oralité ?

J'aime bien la sagesse du livre mais c'est un autre domaine. Il faut donner une poésie à trois dimensions. Il y a des gens qui ne pensent qu'au livre et ne pensent pas à l'oralité, ça ne me touche que du point de vue intellectuel, pour moi ce n'est pas assez. Il faut mettre en voix et mettre en vie les mots, sinon les livres sont des cimetières de culture. J'aime bien donner des jambes à la poésie.

Quand j'avais mon café littéraire, j'avais de grands auteurs qui venaient et certains ne savaient pas lire alors que d'autres avec moins de talent me donnaient des émotions par la gestuelle, la mimique. D'ailleurs Pastior travaillait aussi avec ça mais dans sa sobriété il y avait pas mal de brillance, de voies qui s'ouvraient.

Festival Brassens à Basdorf, avec Pierre Chuchana

La poésie peut-elle se vivre au présent, aujourd'hui ?

La poésie c'est toujours une recherche de réponses à des questions actuelles. C'est peut-être une chance que ça ne soit pas commercial, comme ça elle est incorruptible. Il faut se donner pour la donner, donner du plaisir pour en éprouver plus encore. Il faut faire preuve de générosité pour recevoir aussi.

Comment avez-vous créé ce café littéraire à Berlin ?

Je travaillais pour le centre français et je m'occupais du département de traduction de chansons, c'est ce qu'il y a de plus dur parce qu'il y a une contrainte mélodique, on faisait cela en collectif ; et j'avais ce café littéraire pour agrémenter la théorie avec des choses plus ludiques. Le café littéraire me permettait d'inviter aussi des jeunes poètes en lesquels je croyais, ça me permettait de les connaître et de les faire connaître. J'avais horreur des lectures frontales, je faisais tout le contraire, comme Radioscopie. Je demandais : "Vous êtes né où et pourquoi ? Vous avez combien de langues maternelles?" - ça paraît idiot mais beaucoup en avaient plusieurs – "Pourquoi avoir choisi cette langue ? Comment écrivez-vous ? Au stylo ? Est-ce que vous écrivez de jour, de nuit, à voix haute ?"... Peu à peu on s'approche de la personne. On terminait par une lecture de 5-10 minutes. Quand quelqu'un raconte avec sa présence, sa personnalité, ça marque. J'ai organisé comme ça 150 prestations, souvent tripartites, avec de la poésie, de la musique, une exposition. J'avais une totale liberté. C'était une manière de faire vivre la poésie.

Festival Brassens à Basdorf, avec Pierre Chuchana

A Paris j'avais organisé aussi des lectures dans une laverie automatique, la lecture durait le temps du lavage et du séchage.

 

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