La Bulle au bond

Rencontres et découvertes au Festival International de la Bande Dessinée

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Rencontre avec Chloé Cruchaudet
dimanche 2 févr. 2014
Entretien avec l'auteur de Mauvais genre

Paru chez Delcourt dans la collection Mirages, Mauvais Genre est une troublante histoire d’amour et de mort, tirée d’un de ces faits divers que la fiction peine à égaler : Paul et Louise s’aiment, mais le déclenchement de la Première Guerre mondiale envoie Paul au front. Désertant l’horreur des tranchées, il décide de se travestir en femme pour pouvoir vivre librement dans la clandestinité. Il vivra dix ans sous une identité féminine, jusqu’à l’amnistie des déserteurs. Un grand pan de vie durant lequel il se prend de plus en plus au jeu, découvrant au Bois de Boulogne de nouveaux plaisirs…

A l’occasion du 41ème FIBD, j’ai rencontré l’auteur, Chloé Cruchaudet, un des beaux espoirs de la sélection officielle 2014.

Anaïs Bon : J’ai été très frappée par les scènes de la guerre de 14-18, je trouve qu’elles restent longtemps en tête. Après tout ce sont ces moments qui furent le déclencheur de cette histoire folle.

Chloé Cruchaudet : C’est très court finalement mais c’était le but. Je me suis demandé ce qui pouvait être le plus horrible. C’est la séquence que j’ai le plus recommencée dans l’album, parce qu’elle m’a donné vachement de mal, déjà dessiner la guerre de 14 18 après Tardi … Il fallait que ca ne prenne pas trop d’importance dans l’album, ce n’est pas le cœur de l’album. C’est un déclencheur de la mise en cause de sa virilité, de plein de choses, mais c’est compliqué de prendre les bons partis-pris. Je ne voulais pas faire quelque chose de trop réaliste, c’est pour ça que j’ai choisi de faire quelque chose de presque onirique. Je voulais qu'ils soient vraiment comme des insectes en train de ramper dans la boue,  jamais debout, le truc le plus avilissant possible, dans la gadoue, comme la première image avec l’homme en train de chier. Les scènes de combat c’est un peu comme les scènes de sexe, on peut tomber dans une espèce de truc un peu complaisant, à montrer la « beauté »des combats. Je trouve ca obscène, mais chacun voit l’obscénité ou la beauté où il veut  ; moi ce n’était pas là que je la voyais.

Quel est ce livre, La garçonne et l’assassin, dont tu as tiré ce récit ?

C’est un essai écrit par des historiens, professeurs d’université, pas du tout un roman, d’ailleurs l’aspect romanesque ne les intéresse pas du tout. Quand j’en ai discuté avec eux je leur ai dit : « mais vous, vous avez dû fantasmer sur les pièces manquantes du puzzle, qu’est-ce que vous avez imaginé ? », ça m’a étonnée, ils m’ont dit : « non, nous on est dans la recherche des archives, ce ne sont pas des élucubrations » -  ils n’y ont même pas pensé ! Ils tirent des conclusions de tout ça mais ils extrapolent quand même assez peu. Par exemple : qui a pris l’initiative du travestissement, est-ce que c’est Paul, est-ce que c’est Louise ? On ne sait pas vraiment. Moi j’ai proposé une version où Louise elle est saoulée par son mari et lui jette la robe au visage en disant « vas-y, débrouille-toi !», c’est quand même elle qui prend l’initiative de le déguiser. Mais voilà, en tout cas je tiens à ce qu’on sache que ce n’était pas un roman, parce que tout était à faire, il n’y avait aucun dialogue.

Mais du coup toi, comment es-tu tombée sur cet essai ?

J’ai entendu les deux historiens en parler à la radio dans une émission trop bien où ils avaient refait toute l’atmosphère de l’époque c’était dans La Fabrique de l’Histoire, c’était un délice pour les oreilles, ils avaient mis des musiques de l’époque, ils avaient fait lire des lettres de Louise par des acteurs , il y avait tout un contexte qui faisait que l’imagination était tout de suite sollicitée. D’ailleurs j’ai été invitée à la Fabrique de l’Histoire, de temps en temps ils font des parallèles avec la fiction ; donc c’était une espèce de serpent qui se mord la queue : j’entends leur émission a la radio, je les lis, je fais une adaptation …Il y en a qui peuvent trouver que c’est une surexploitation d’un fait mais…

…les faits sont faits pour être surexploités !

Oui, c’est ça. Il y a un film aussi qui va être fait a partir du livre dont les droits avaient été achetés avant que je fasse l’album. Le réalisateur sera un homme en plus, donc il y aura un autre regard. Par exemple dans mon histoire on voit plus comment il est initié au monde des femmes, comment il découvre ce que c’est qu’être une femme, et la partie où il revient dans le monde des hommes et où il redécouvre cette espèce de pression de la masculinité est assez courte. J’imagine que le réalisateur du film va peut-être plus traiter cette pression.

Dans ce qu’on connait des faits réels combien de temps s’est écoulé entre le moment du retour à son identité masculine et le procès ?

Il a repris son identité en 28, ce qui fait en gros 10 ans de travesti, je crois qu’il s’est passé quelques années.

En lecture subjective on a l’impression qu’il s’écoule juste le temps d’une grosse angoisse.

C’est toujours la difficulté du temps qui passe en BD, c’est hyper compliqué à faire, à part mettre un carton disant « 5 ans plus tard »… Il y a un moment donné où je fais une double page avec un rebord de fenêtre avec des plantes qui poussent, c’est un peu dé jà vu mais… il y a une question de rythme qui faisait que je ne pouvais pas m’attarder non plus. Il faut gérer ca aussi, on ne sait jamais comment c’est perçu.

Est-ce que tu es passionnée d’histoire ?

Ida n’était pas inspiré d’un personnage historique, mais il y avait le fond historique de la colonisation. Oui, je m’intéresse beaucoup à l’Histoire mais c’est venu après l’école, je n’étais pas spécialement intéressée au lycée, le fait d’apprendre des généralités ce n’est pas ça qui est passionnant. C’est descendre dans les choses, comprendre comment ça pouvait être d’être un poilu pendant la première guerre, bien sûr c’est quelque chose qu’on ne peut jamais vraiment approcher, mais on peut avoir une idée en lisant des lettres de poilus, des témoignages… C’est une mine d’or qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Il a même fallu que je fasse un tri énorme parce qu’il y a des choses qui n’étaient pas vraisemblables alors que c’était vrai. Par exemple les historiens racontent qu’ils ont trouvé des traces comme quoi Paul alias Suzanne a été championne de parachutisme féminin. Eux-mêmes ils n’ont pas compris comment il a pu s’approcher du milieu du parachutisme, ca veut dire aussi que les autorités médicales qui devaient gérer le championnat n’ont rien vu.

Ça veut dire aussi qu’il y avait des championnats de parachutisme féminin dans les années 20 !

Oui, c’était les années folles, il y avait des femmes qui conduisaient vite, qui revendiquaient une espèce d’autonomie… C’était impossible de mettre le contexte pour que ce soit crédible. Et pourtant on a des traces de ça dans les journaux, c’est assez étonnant..

Ça donne envie d’avoir un album bonus avec les scènes coupées !

Oui c’est vrai que ça serait marrant. Par contre il y a quelque chose que j’avais bien envie de faire si l’éditeur a envie de faire une réédition un peu plus de luxe, parce que je n’ai pas exploite certaines archives. L’avocat qui s’est occupé de cette affaire judiciaire a retrouvé le journal de Paul, ce n’est pas un journal très littéraire, c’est plus une espèce d’inventaire assez froid où il raconte : « aujourd’hui, bois de Boulogne, belle partouze », autrement l’inventaire de ses amants ou ce qu’il a fait pendant la journée. Ça n’a aucune valeur littéraire mais c’est juste assez surprenant, et j’avais bien envie de faire un petit livret avec des extraits de son journal et des illustrations. Ça serait pas mal.

Est-ce que tu penses que ta vision féminine a vraiment joué dans la façon dont tu as raconté l’histoire ?

Je pense qu’elle a joué dans le sens où moi aussi j’ai eu l’impression d’avoir une espèce de pression pour entrer dans ce monde des femmes et que ce n’était pas du tout du tout mes hormones ou le fait que je sois intrinsèquement une femme qui a fait que je faisais les choses différemment de ce qu’aurait fait un homme. Je pense que quand j’étais gamine ma mère m’a déjà dit « marche de manière plus élégante parce que sinon tu ne vas pas trouver de mari » , c’est ce genre de trucs que j’ai vécus et que forcément je remets dans la BD au moment où Louise essaie d’être le mentor de Paul. Cette idée par exemple complètement foireuse que les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus je n’y crois pas du tout. Je pense que c’est un truc de construction pour une grande part.

D’ailleurs la preuve en est qu’un homme peut complètement se plaire dans le fait d’être une femme, il se prend au jeu.

En interrogeant ces questions de genre j’étais un peu comme le juge dans la bande dessinée qui dit : c’est bien simple à quelle catégorie est-ce que vous appartenez : vous êtes homme, vous êtes femme, vous êtes homosexuel ? Moi j’étais un peu dans ce préjugé-là qu’il y avait des choses bien définies et en fait en m’intéressant à la question j’ai découvert que tout était dans la nature, j’ai même compris qu’il était possible qu’il y ait des choses vraiment surprenantes, par exemple j’ai découvert qu’il y a un mouvement qui s’appelle le cross-dressing qui consiste en des hommes qui sont souvent hétérosexuels mariés qui aiment juste s’habiller en femme. Ça donne des choses improbables et ça provoque du rejet parce que ça ne correspond pas aux étiquettes des gens. Je n’apporte pas vraiment de réponse a quoi que ce soit, mais moi-même je suis devenu plus tolérante en m’intéressant a ces questions-là. Ça peut éventuellement amener à faire se poser des questions qui amèneront à plus de tolérance, mais bon ça c’est les grandes ambitions !

Vu l’époque, Paul a  bénéficié de la mode de la garçonne, est-ce que tu penses que ça a joué ?

Oui, ce moment-là de l’entre-deux –guerres où les femmes ne portaient plus de corsets, avaient la coupe au carré qui pouvait être plus masculine, ça a fait qu’il a pu plus passer inaperçu. La même chose à la fin du XIXème ça lui aurait posé beaucoup plus de problèmes.

Tu as une affection particulière pour la fin du XIXème et le début du XXème siècle ?

Ce sont des moments qui marquent un tournant de l’histoire. La fin du XIXème, c’est le début de la révolution industrielle, les gens croient que le progrès va rendre l’Homme meilleur, il y a toute une espèce de mentalité bien particulière où l’on sent qu’il y a vraiment une page qui se tourne. Et là dans cette période de l’entre-deux-guerres c’est la même chose, il y a plein d’idées qui évoluent, que ce soit le patriotisme, la place des femmes, il y a encore beaucoup de boulot mais c’est vraiment un moment où il y a beaucoup de gros changements dans la société, et du coup ca peut donner lieu à des destins qui se bouleversent et qui font potentiellement des histoires intéressantes.

Du coup, tu as été attirée par cette période pour des questions narratives, ou pour le plaisir visuel ?

Les deux, c’est un ensemble. Visuellement la fin du XIXème dans les colonies par exemple, avec les colons qui débarquaient avec leur petit cul serré, leurs manières anglaises dans la jungle, graphiquement et esthétiquement c’est très frappant, et en même temps dans le fond c’est aussi intéressant. Même chose dans l’entre-deux-guerres, je trouve que cette mode des garçonnes est très belle, et en même ça veut dire plein de choses, donc ça va ensemble pour moi. Par exemple ça ne m’intéresse pas du tout de faire le détail des dentelles, mais c’est ce que les changements dans la mode veulent dire au niveau des changements de mentalité qui m’intéresse.

Tu as quand même fait un gros travail documentaire ?

J’essaie, mais j’essaie aussi à un moment de refermer les bouquins de documentation et de ne pas me laisser happer parce que ça peut être très chronophage. J’ai fait un peu ça pour mon premier album où il y a des vues de New York, et même si le dessin n’est pas très réaliste je m’étais renseignée pour savoir si l’année où se passait l’histoire les immeubles que j’ai figurés existaient déjà. J’avais une espèce de rigueur, et en fait je me suis rendue compte que les gens s’en foutaient. Il y a quelques maniaques qui m’ont écrit en disant que l’uniforme changeait à chaque case et que c’était n’importe quoi mais pour moi finalement ce qui importe le plus c’est que ce soit efficace dans la narration. Est si ça va dans le sens de la narration je me permets de faire des trucs historiquement faux. Par exemple dans l’essai historique Paul déserte dès le début de la guerre, en 1915, et à cette époque-là les tranchées commençaient à peine, elles ne sont pas aussi horribles que je les ai représentées, aussi sales. Mais j’ai trouvé que c’était plus fort de représenter des combats dans la boue que de les représenter comme au tout début de la guerre où c’était l’été et où c’était des combats dans les bois avec un beau soleil. Peut-être qu’il y aurait eu un auteur qui aurait eu l’audace de faire ça et que ça aurait été très fort, mais bon.

Est-ce qu’on sait en réalité quel a été l’élément déclencheur de sa désertion ?

Non justement, on ne sait pas. Il avait eu l’ambition d’avoir une carrière militaire avant la guerre, d’où peut-être cette déception et désillusion, ça a été le cas pour beaucoup de soldats.

Techniquement, comment as-tu réalisé cet album ?

J’ai fait plein de dessins sur des feuilles éparses jusqu’à ce que j’aie un dessin un peu efficace. Cette maturité-là, il y a des auteurs qui l’acquièrent tout de suite, moi ça m’a pris un peu de temps avant de lâcher prise sur l’envie de faire de jolis dessins. Alors voilà, j’assume le fait qu’il y ait des dessins qui paraissent un peu vite faits et maladroits, mais mon but c’était qu’ils soient vraiment dans l’énergie. Vu que c’est des personnages qui sont imparfaits, que leur vie est un peu chaotique, faire un dessin psychorigide ça ne marche pas. En plus naturellement j’ai plus de plaisir à dessiner comme ça et ça se ressent, quand on a plus de plaisir à faire les choses le lecteur le voit. Dans mes précédents albums c’est arrivé qu’il y ait des moments où je n’en pouvais plus, où ca sentait la sueur, et c’est les moments qui sont chiants à lire, je m’en rends compte.

Du coup je n’ai fait que des dessins où j’ai fait les encrages de manière classique à l’encre de chine et à la plume, ensuite au scan, et tout le reste je l’ai fait à l’ordi. J’avais envie de faire du fusain parce que j’aimais le côté un peu crado mais le contact du fusain c’est crispant comme la craie sur un tableau. J’ai fait un découpage avant mais j’avais tout un bordel de dessins et j’ai pu faire l’assemblage a l’ordi. Ça  m’a pris beaucoup de temps, finalement le chaos c’est hyper long à organiser, mais c’était le rendu que je voulais.

Pour les décors par exemple je me suis rendu compte que c’était beaucoup plus facile pour moi de faire un décor urbain parce qu’on peut s’en sortir avec des lignes de fuite, alors que pour le premier album je pensais que des décors au Groenland ce serait super simple alors que pour un iceberg il faut vraiment se pencher sur la géologie, c’est plus dur à faire que l’organisation d une ville.

Est-ce que tu as le sentiment que ton travail d’animatrice t’apporte quelque chose pour la bande dessinée ?

Dans l’école que j’ai faite on faisait beaucoup de modèle vivant et on faisait aussi attention à la décomposition du mouvement. Moi il y a quelque chose que j’ai toujours adoré en animation c’est faire de l’acting, c'est-à-dire juste pour deux personnes qui parlent, travailler sur les expressions du visage, la gestuelle… c’est ce qu’il a de plus difficile à faire en animation et c’est passionnant.

Là, tu as un projet avec Thomas Cadène au scénario ?

C’est la première fois que je vais bosser avec quelqu’un d’autre, j’appréhende un peu je t’avoue ! Mais ça tombait au bon moment, moi ce qui me plait c’est qu’il a écrit une histoire que je n’aurais pas pu écrire. Ça se passe dans le Paris de nos jours et je n’ai jamais travaillé sur du contemporain, c’est une pure fiction. Ce sera d’autres expérience et plein d’autres défis. Je l’ai prévenu que c’est sûr que je risquais d’être un peu casse-couilles et j’allais peut-être mettre le nez dans le scenario parce que ce sera être un reflexe. Mais bon par exemple je n’ai jamais dessiné de voitures parce que je déteste ça et là il va falloir que je me tape des paysages urbains avec plein de voitures. Ça, ça va vachement m’intéresser, tout ce qui est décors avec des panneaux de signalisation, avec des couleurs criardes et créer toute une atmosphère là-dessus ça me botte vraiment bien. C’est toujours une histoire d’amour mais dans un couple de psychopathes donc quelque chose de bien violent. Mais ça ne va pas être dans la caricature à la Dexter. Je n’en dis pas plus parce que c’est lui le scénariste et j’ai toujours peur de mal pitcher le truc. 

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