La Bulle au bond

Rencontres et découvertes au Festival International de la Bande Dessinée

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Et si la BD se mettait au vert ?
lundi 3 mars 2014
Rencontre avec Dominique Véret des Editions Akata, à l'occasion de la parution de Moi, jardinier citadin

Le 23 janvier dernier, est paru aux Éditions Akata le premier tome d'un drôle d'album plein de fraîcheur et de bonhomie : dans Moi, jardinier citadin, on suit les premiers pas émus d'un jeune urbain qui s'initie à la culture potagère.

Ce manwha (manga coréen) atypique, préfacé par François Rouillay, co-fondateur du mouvement Incroyables Comestibles en France, pourrait bien être l'une des premières pousses d'un courant de bandes dessinées attentives à l'écologie et au bio.

C'est en tout cas le pari de Dominique Véret, éditeur passionné, avec lequel j'ai eu le plaisir d'échanger à Angoulême sur son histoire et ses projets.

Anaïs Bon : Quelle est l’histoire des éditions Akata ?

Dominique Véret : Nous avons commencé à nous intéresser à la BD asiatique en 1988. J’avais alors une librairie de BD aux puces de Montreuil. Cette année là, on lui a donné un nouveau nom : Tonkam. Avec ma compagne, Sylvie, on a ensuite repris la librairie familiale à Bastille au décès de sa mère. Tonkam installé dans ce nouvel endroit, à partir de 1990, on va alors faire partie des acteurs important de l'essor incroyable du manga.

On deviendra éditeurs de manga en 1994 et en 2001, on arrête de travailler avec Tonkam et on s'installe à la campagne, en famille. La même année, on commence à travailler pour les Éditions Delcourt pour développer ce qui deviendra le catalogue manga de cet éditeur. On permettra a plus de 1000 volumes de mangas de paraître jusque fin 2013. Nos spécialités éditoriales : ce qui concerne l'esprit du Bushido, les arts martiaux. Nous sommes connus aussi pour les seinen (mangas pour adultes) sociétaux tendance un peu hardcore. En shojo (manga pour filles), on a fait publier Fruit Basket et Nana. Nous nous sommes retrouvés leader d'un style de shojo qui relève le niveau Harlequin de certains titres. Notre image de marque, c'est le souci prioritaire de publier des titres ayant un minimum de profondeur. Et comme on travaillait avec un éditeur très soucieux de rentabilité, on devait concilier fond et succès commercial.

On a quitté Delcourt au mois de décembre 2013 et on avait envie de s'éloigner un peu de la BD japonaise. C’est pour ça qu’on a publié une BD taïwanaise et là une BD Coréenne. Pour le titre taïwanais, Seediq Bale, nous l'avons édité parce que chez Akata, on est tous un peu passés par les sweat lodge Lakotas. Les cultures premières et le chamanisme sont importants pour nous, on pense qu'elles vont avoir encore un rôle importantt à jouer. Seediq Bale est une bande dessinée sur la révolte d’une tribu de Taïwan pendant l’occupation japonaise en 1930. Ce qui nous a aussi beaucoup intéressé c’est que l'auteur n’a fait qu’une BD, celle-là. Il consacre toute sa vie à cette tribu et aux autres aborigènes de Taïwan. Son épouse est une Seediq, et Row-long Chiu, taïwanais d'origine chinoise, a réalisé pour valoriser ce peuple une BD, deux documentaires, des livres pour enfants, une série TV avec acteurs, une série TV en dessin animé… Et sa BD a été adaptée au cinéma en deux films qui ont cartonné à Taïwan et connu un bon succès dans le reste de l'Asie, produits par John Woo. Seediq Bale, les guerriers de l'Arc en Ciel est une BD qui a joué un rôle important pour une meilleure reconnaissance des minorités ethniques à Taïwan. Nos deux premières BD sous le nom des Éditions Akata sont des titres qu'on peut dire engagés. Pour Seediq Bale on a travaillé avec Survival France. Cette association internationale s'occupe de la protection et de la défense des peuples indigènes. L'idée était de permettre à Survival d'établir un contact avec les aborigènes de Taïwan. Comme nous avons travaillé avec l'Ambassade de Taïwan,on s'est permis de recommander aux représentants des autorités de Taïwan de devenir le premier lieu de rencontre des peuples indigènes d'Asie. Dans ce continent, les minorités sont de moins en moins bien traitées aussi bien en Chine qu'au Vietnam et au Laos, etc.

Comment cet auteur est-il venu à la bande dessinée ?

Son père était déjà un dessinateur de BD. Son frère fait aussi de la BD. Row-long Chiu est l’homme d’une œuvre multi-média, et son projet c’est de faire connaître et comprendre à la population d'origine chinoise de Taïwan les cultures des tribus qui vivent dans les montagnes. Que ce soit leurs cultures passées ou leurs cultures actuelles. À travers son travail en BD ou à travers les livres d’enfants, il a participé à l'évolution de lois qui font que maintenant, entre autres, les langues aborigènes sont enseignées dans les écoles et à l’université à Taïwan. C’est un monsieur qui est très respecté dans son pays, c’est « monsieur tribus » à Taïwan.

Nous sommes un éditeur de BD installé dans un hameau d'un village où se trouvent nos locaux. Nous sommes très sensibles à la nature et à l'écologie depuis très, très longtemps. Je jardine aussi, et quand nous avons découvert la version coréenne de Moi, jardiner citadin, nous avons tous eu envie à Akata de publier cette BD en français. Nous avions déjà fait paraître aux Éditions Delcourt plusieurs titres évoquant la nature et des problématiques la concernant. Je ne suis pas mort par exemple, l’histoire d’un salaryman japonais qui ayant des problèmes avec sa famille quand arrive sa retraite, décide de partir se suicider dans la montagne. Il se ratera, et finira par revenir vers une vie primitive dans les bois. Inugami, une longue série, une réflexion sur les pratiques énergétiques traditionnelles quand elles se mélangent avec de la science sans conscience. Magie noire et manipulations génétiques, manifestation du sacré, des ingrédients et un scénario d'avant garde pour un titre qui avait produit son effet lors de sa parution. Cela fait longtemps qu’on est plongé dans des thèmes et des réalités concernant la nature et notre devenir. Il y a eu aussi Sacrée mamie, sur la vie rurale japonais d’après-guerre dans la campagne ; Les Fils de la terre, sur les problématiques que rencontrent les jeunes japonais ayant suivi une formation en école d’agriculture pour se retrouver ensuite dans l'impossibilité de reprendre une exploitation agricole. Tajikarao, un manga surr les croyances animistes, shinto, dans les milieux ruraux japonais ; ou Initiation qui est un seinen qui a produit son effet. Il évoque des rituels d’initiation sexuelle shintoïste qui se pratiquaient dans les campagnes : c’est une BD sur le sexe et le sacré, ce qui est à mon avis plus intéressant que la pornographie !

Tu as passé du temps en Asie ?

Je vais régulièrement en Thaïlande depuis le début des années 80. Au début pour la boxe thaï. Je suis passé de l’époque hippie aux arts martiaux à travers Bruce Lee. Quand est arrivée l’héroïne, j’ai préféré shooter dans la tronche que me shooter. Tout mon entourage est tombé dans l’héroïne à cette époque et j’ai pu garder la tête hors de l’eau en allant vers les arts martiaux et le bouddhisme. C’est comme ça que j’ai fini par aller vers le Japon et décidé de travailler dans les mangas. C'était aussi un moyen de réintroduire de la culture traditionnelle dans la culture occidentale. Les cultures asiatiques ont conservé beaucoup plus leurs traditions que nous, ne serait-ce que sur le plan de la famille. Pour moi c’était intéressant d'importer à coup de mangas des valeurs que l’on peut considérer comme étant universelles. En fait, il n’y a rien de nouveau à l’Est : simplement on retrouve chez l’autre ce que l’on a perdu chez soi, c’est de la remémoration. Quand tu vis profondément avec des cultures qui te sont très étrangères, l'autre éveille des parts de toi qui sont endormies ou qui n'ont jamais été sollicitées. Je suis allé vraiment très souvent en Thaïlande, au Japon, et au Népal, moins à Hong Hong et en Inde. Je suis parti vers l’Asie il y a trente cinq ans parce que je voulais connaître le combat, les sensations du guerrier, du chevalier face à un adversaire armé d'une épée. On fonce vers ça quand on est jeune et qu'on veut se faire peur à fond. C’était un truc de mec, une recherche spirituelle guerrière. J'ai pu vivre des choses bien fortes et merci la chance...

Entre Seediq Bale, les guerriers de l'Arc en Ciel et Moi, jardinier citadin, il y a une constante car le chamanisme est une relation totale à la nature et notre deuxième titre est l’histoire d’un dessinateur qui travaille en BD et dessin animé qui part vivre au bord de la ville après s’être marié et qui loue une surface dans un jardin collectif. Il va découvrir la nature et ses rythmes, les relations avec les anciens et les échanges de savoir. Tout cela est de plus en plus truculent surtout dans le 2ème volume que l’on est en train de finir.

L’auteur ressemble vraiment à la façon dont il se dessine ? Il se fait un air très enfantin et bonhomme.

Il est moins volumineux dans la réalité. Min-ho Choi sait aller très loin dans l’auto-dérision. Dans le 2ème volume, il se décrit comme ayant les comportements typiques du mec coréen qui se bourre la gueule avec ses copains et rentre complètement abruti par l'alcool tard le soir alors que c'était le jour d’aller avec son épouse à l'hôpital pour son échographie. Il se fera donc remonter les bretelles par une mamie parce qu’il ne sait pas s’occuper de son jardin, et que s’occuper de son jardin c’est comme s’occuper d’une femme. Notre auteur/héros finira donc par rentrer penaud chez lui en ayant cuver son alcool en nettoyant son jardin. Cette BD est vraiment sympathique car elle met bien en scène des aspects con de mec, avec humour et finesse. Nous aimerions faire venir l'auteur à Paris pour la sortie du volume 2 qui sortira fin mars. L'idéal serait de pouvoir réaliser une exposition sur son travail et sur le bio en Corée, à Limoges dans le cadre du Salon Lire à Limoges.

Est-ce qu’il pourrait être présenté au prix Tournesol ?

Comme c'est un album qui est sorti en 2014, il peut être candidat pour le prix de l’année prochaine. Fin octobre, on sortira un 2ème titre bio, un manga qui sera soutenu par l'Association des Croqueurs de Pommes. Une grosse association nationale qui œuvre pour la préservation des variétés anciennes d'arbres fruitiers. Ce titre sera mis en avant à l'occasion d'un fête des Croqueurs de Pommes dans un village de notre région (le Limousin). On a eu l'occasion de parler de ce projet à un responsable de l'Ambassade du Japon pour faire venir le paysan dont le manga raconte l’histoire. Ce producteur a été le premier paysan japonais à avoir produit des pommes bio. Et cela a été une aventure de passer du tout chimique à une maîtrise de relations naturelles pour produire des pommes. Ce que l’on veut c'est devenir un éditeur de BD du milieu rural à un moment où la société va être obligée de changer et de se tourner à nouveau vers la nature. Avec les nouvelles technologies de communication, les nouveaux matériaux naturels du bâtiment, le jardinage et l'agriculture bio, les énergies libres, les médecines douces et tous ces trucs-là, on peut inventer un futur plus lumineux à partir de la campagne. L'écologie, toutes ces choses, ne pourront se réaliser qu'avec des gens réellement connectés à la nature, qui touchent la terre. Nous avons longtemps vécu à Paris et dans le 93 et beaucoup voyagé, il est temps de transformer tout cela en d'autres BD...

 

Cette niche de l’éditeur de BD bio reste à conquérir, la BD reste un peu un truc de geeks urbains…

Tout à fait. La BD a pu devenir une industrie culturelle grâce aux jeunes du baby boom marqués par le mouvement hippie et mai 68. J'étais ado quand tout a commencé à bouger. C'est vrai que la BD est devenu quelque chose de très urbain mais il ne faut pas se gêner et récupérer ce média pour le faire coller à un autre réel. Nous avons continué le voyage, appris et c'est assez évident que le futur ne viendra pas des gens des grandes villes. Ils sont hors sol. Plus de racines...

Oui, il y a beaucoup de possibilités pour les éditeurs BD aux goûts natures.

 

Comment a travaillé l’auteur de Moi, jardinier citadin ?

Sur papier, sur écran, pour un résultat qui évoque l'aquarelle. Min-ho Choi vient du dessin animé autant que de la bande dessinée. Sa bande dessinée est très jolie, c’est pour ça que nous avons envie d'exposer son travail.

Il y a des encarts qui sont vraiment didactiques dans l’album ; est-ce qu’on peut l’utiliser comme manuel de jardinage ?

C’est une base, et surtout ça peut donner envie de s’y mettre. Une BD d'initiation au jardinage. Dans le 2ème volume, les problématiques liées aux graines, sélection et manipulations génétiques, sont évoquées. Plusieurs textes parleront de la situation des semences. Une coréenne évoquera la situation du bio dans son pays. Moi, jardinier citadin est une BD lumineuse et chaleureuse qu'on a un peu transformé en bouquin militant. C'est du Totoro qui nous renvoie au jardin. Il y a une urgence éducative à ramener les enfants vers la terre.

 

Et tu penses que la BD est un bon média pour ça ?

On transmettra plus vite le jardinage et des activités rurales et artisanales avec des BD qu’avec des bouquins. Et ça passe bien dans les écoles ; à l'époque de la publication des Fils de la terre, j'ai eu l'occasion d'être invité dans un lycée agricole pour y rencontrer les bibliothécaires de tous les lycées agricoles du Limousin. On m'a alors appris que la majorité des élèves avaient lu ce manga. Les dessins animés d'Hayao Miyazaki ont provoqué une génération qui commence tout juste à se manifester ; si on lui envoie les bons messages maintenant, elle retournera vers la terre.

 

Comment expliques-tu que le manga parle autant à la jeunesse contemporaine ?

Parce que ce n’est pas une littérature manichéenne et hypocritement puritaine, le manga c’est autant pragmatique que magique. Le manga véhicule les archétypes et les mythes, et le réel. Les sociétés asiatiques ont encore des racines, des traditions, et en France, on est en train de tout mettre à la poubelle. Les cultures en Asie ne sont pas aussi décadentes que la notre et nous sommes un très mauvais modèle. La pop culture japonaise transmet toujours de la culture ancienne : quand tu lis Dragon ball tu lis aussi Le pèlerinage vers l'Ouest, un texte bouddhiste et taoïste. L’Iliade et l’Odyssée sont oubliés ici, mais tu retrouves les équivalents dans les mangas. Ce qui nous vient d'Asie mais modernisé renvoie toujours un peu à Mircea Eliade et René Guénon. Et si on est capable d'approfondir on est dans cela. Ceux qui ne sont pas dans le manga ne perçoivent pas ce que l'on a fait entrer dans la culture française à l'insu de tout le monde. Je ne ferai pas l'apologie de ce continent mais on y trouve plus de sens et de possibilité d'être qu'en France en ce moment. Ce qui est le plus intéressant c'est d'en ramener ce qui peut enrichir à nouveau notre culture. De travailler pour un redressement.

 

Je me demandais où les libraires allaient placer l'album Moi, Jardinier citadin. Je pense qu'il peut toucher des gens qui ne sont pas forcément lecteurs de BD.

Ah oui, cette BD est complètement iconoclaste, car elle pourrait se trouver au rayon librairie d'une boutique bio, au rayon librairie chez Nature et Découverte, au rayon livres chez Gamm vert. Dans les librairies BD l'erreur sera de mettre Moi, jardinier citadin au rayon manga. C'est un livre pour la famille, pour réconcilier les générations. Je table sur un peu de lecteurs BD et des lecteurs jardinages et amour de la nature. Je compte sur le public écolo. Pour les amateurs habituels de la BD, c'est quand même un album bizarre.

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