La Bulle au bond

Rencontres et découvertes au Festival International de la Bande Dessinée

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Entretien avec Andreas et Isabelle Cochet
dimanche 3 févr. 2013
Petits traits et vastes mondes

Il était temps que le FIBD consacre une exposition à Andreas. Avec 35 ans de carrière et une soixantaine d’albums parus, il est le père d’une œuvre colossale, exigeante et splendide. Andreas fait partie de ces artistes qui élèvent leur public et le font grandir avec eux. S’il est resté fidèle au format le plus classique de la bande-dessinée – l’album cartonné de 48 pages, à la main et à l’encre – il a repoussé à bien des égards les limites du genre, explorant des possibilités inédites dans la narration, le découpage ou le cadrage.

 Le Retour de Cromwell Stone - Andreas

Les lecteurs avaient ressenti quelques inquiétudes en 2011, lorsque la nouvelle s’était répandue que son éditeur avait décidé d’arrêter la publication de Capricorne cinq albums avant la fin. Deux ans plus tard, non seulement le 16ème tome de Capricorne est paru au Lombard, sous le titre programmatique de Vu de près, mais aussi un tome 0 de Rork et une très belle intégrale de la série.
Cet automne, les Parisiens ont pu admirer des planches originale de Rork 0 à la galerie Les Petits Papiers. Puis le Festival Quai des bulles de Saint-Malo a accueilli l’exposition Les Arcanes d’Andreas, maintenant reprise au premier étage du Musée d’Angoulême, qui permet de découvrir le foisonnement de son œuvre à partir de dessins et de planches prêtés par l’auteur. Une vitrine permet également de situer certaines de ses influences, essentiellement américaines, des comics à H.P.Lovecraft et Philippe K. Dick.
 
 
 
Andreas dédicaçait à Angoulême en compagnie d’Isabelle Cochet, la coloriste avec laquelle il travaille depuis le tome 6 de Capricorne. Je me suis entretenue avec eux, moi-même accompagnée de Tomatias, dessinateur qui reconnaît dans l’exigence formelle d’Andreas sa principale inspiration.
 
 
Anaïs Bon : Votre travail a quelque chose d’onirique, pas au sens de la rêverie diurne mais vraiment du rêve nocturne. Est-ce que vous avez une vie onirique dense ?
 
Andreas : Au tout début j’ai intégré des rêves dans les premiers Rork, mais plus par la suite.

Vous ne rêviez plus, ou vos rêves n’étaient plus suffisamment graphiques ?
 
Si, mais je fais des rêves complètement banals, où je me retrouve tout nu dans la rue… Pendant des années j’ai rêvé que je réalisais une histoire de Rork, mais au réveil je ne me rappelais pas les planches. En tout cas je n’en étais pas satisfait. Ce n’étaient pas des rêves d’angoisse, j’étais curieux aussi.
 
 Capricorne
  
 
Est-ce que quand vous êtes plongé dans le dessin, ou dans le travail très long et minutieux de l’encrage d’une planche, vous basculez dans le dreamtime ?
 
Non, pas du tout, je suis vraiment dans la concentration. En général j’écoute la radio, d’ailleurs parfois mon tracé suit le rythme de la musique. J’écoute des radios anglaises comme Radio Caroline, celle qui émettait depuis un bateau dans les années 60… Mais bon c’est en ce moment, ça change tous les trois à six mois.

Et vous ne ressentez aucune perméabilité, aucune influence de cette ambiance sonore sur votre travail ?
 
Aucune, non. Il m’arrive même de regarder la télévision en dessinant, en encrant plutôt. En revanche pour écrire je ne supporte pas la moindre musique, il faut que je sois absolument seul dans la maison, sinon je ne peux pas écrire.

La solitude est nécessaire au déploiement de l’inspiration. Quoique le mot inspiration ne soit pas bien trouvé.
 
Ce n’est pas de l’inspiration non, c’est un processus. L’idée est déjà là quand je commence à écrire, elle me renvoie à d’autres idées.

Et il ne vous arrive jamais de passer une journée sans travailler ?
 
Non, jamais. Quand je suis chez moi et que je ne fais rien je culpabilise. Si je m’arrête c’est que mon corps me dit que ça suffit.

Est-ce qu’il vous arrive de vous laisser emporter par votre travail ?
 
Non, justement c’est ça le rôle de la radio, elle joue un peu le rôle d’un réveil, elle crée une structure. Bien sûr il peut m’arriver de continuer un peu plus tard pour finir une planche, ou si je fais un dessin dont je m’aperçois qu’il ne fonctionne pas, je m’escrime dessus sans trouver la solution, et le lendemain matin il sort juste du premier coup.

La nuit porte conseil ?
 
Absolument, il faut faire travailler l’inconscient.
 
Est-ce que votre inconscient joue un grand rôle dans votre travail ?
 
Oui, c’est lui qui me dit ce que je dois faire, et j’exécute.
 
En somme c’est lui le patron ?
 
Hmm non, je dirais plutôt partenaire ! (rires)
 
Chez vous, c’est l’élan narratif qui est premier, ou l’élan graphique ?
 
L’élan narratif. J’aime bien la partie du découpage, ce qui se passe entre le récit et le dessin. Je n’aime pas tant dessiner que ça.
 
Votre réponse rejoint une intuition que j’avais, qui était que vous n’auriez pas pu vous exprimer autrement qu’en bande dessinée.
 
En effet. J’aurais pu être acteur, peut-être...

Vous avez déjà essayé ?
 
Oui, quand j’avais dix-sept ans, j’ai joué dans une pièce de Shakespeare, Les deux gentilhommes de Vérone, un rôle très triste. J’aimais bien être devant le public.

Vous n’auriez pas eu envie de faire de la mise en scène ?
 
Non, ni au théâtre ni au cinéma. J’apprécie le fait de pouvoir faire tout seul.
 
Il y a quand même Isabelle !
 
Isabelle Cochet : J’apprécie aussi de travailler seule.
 
Je lui dis l’histoire, et elle fait ce qu’elle veut faire. Parfois, je fais des pages qui pourraient rester en noir et blanc et Isabelle se débrouille avec. Pour la scène de l’album 0 de Rork où le personnage vole dans les arbres, j’allais me laisser entraîner par le noir et blanc et tout remplir de petits traits, mais je me suis dit : il faut que je laisse un peu de place pour Isabelle.
 
 
 
Dans l’exposition, on voit ces planches fascinantes que vous avez faites sur carte à gratter. Vous avez fait de la gravure ?
 
J’ai fait de la gravure à l’Académie des Beaux Arts de Düsseldorf, j’ai appris un peu toutes les techniques graphiques de gravure, la lithographie, la sérigraphie… Mais mes influences viennent en partie d’illustrateurs américains du début du vingtième siècle qui ont eux-mêmes digérés les influences des graveurs, Gustave Doré... La carte à gratter était une technique très pénible, je travaillais à la loupe, et quand on gratte ça fait une petite poussière grise qui se met partout, il faut tout le temps souffler dessus. A l’époque je travaillais en atelier avec des copains et ils n’arrêtaient pas de me dire « c’est pas bientôt fini de souffler ? ». En plus de ça faire un crayonné sur du noir c’est compliqué, j’ai dû dessiner sur des papiers carbones jaunes, au transfert on perdait toute la finesse. C’est pour ça que j’ai beaucoup travaillé d’après photo, pour reporter les ombres.
 
Révélations Posthumes - Andreas et Rivière
 
Aujourd’hui vous travaillez au feutre ?
 
Oui, la plume c’est bien aussi mais ça met du temps à sécher. Avec le feutre on retrouve plus la sensation du crayon.
 
Vous n’avez plus travaillé à la loupe par la suite, même pour des détails très fins ?
 
Si, pour les deux premiers Cromwell Stone j’utilisais beaucoup la loupe.
 
Cromwell Stone
 
Est-ce qu’il est possible de voyager dans le temps ?
 
Je ne pense pas non. D’ailleurs dans les histoires de voyage dans le temps il y a toujours un trou, une incohérence quelque part.

Est-ce que vous relisez vos propres albums ?
 
Je les regarde mais je ne les relis pas, sauf les Capricorne et les Arq parce que je suis encore dedans.
 
 
Il ne vous est jamais arrivé de vous rendre compte d’une de ces fameuses incohérences après avoir fini des planches ?
 
Si c’est arrivé, mais je les corrige après. Dans le prochain je vais corriger une incohérence qu’il y a entre Le cimetière de cathédrales et le dernier Rork. Lorsque Sid fond au centre du labyrinthe de la cathédrale , son squelette entre dans le corps de Yosta. Alors qu’à la mort de Yosta à la fin de la série, on ne voit qu’un seul squelette. Mais je vais donner une explication dans la suite !

Le cimetière de cathédrales - Andreas
 
Personne ne l’a remarqué ?
 
Non. Il y a d’autres choses cachées, notamment dans Capricorne que personne n’a encore trouvées mais je ne dirai pas quoi !
 
Même sous la torture ?
 
Même sous la torture.
 
Isabelle Cochet : Même moi je ne sais pas ce que c’est.

Alors là si même Isabelle ne sait pas, ça va trop loin.
Que pensez-vous de la verticalité ?
 
Je suis un grand fan de la verticalité ! Je la préfère de loin à l’horizontalité. A chaque fois que j’ai l’occasion de faire une case verticale, je suis content. C’est aussi l’occasion d’échapper à un problème de dessin. Si par exemple je veux figurer un homme sur un cheval, dans une case verticale je ne suis pas obligé de dessiner le cheval en entier, je peux montrer la tête de l’homme, un bout de sabots… C’est l’occasion de ne montrer qu’un détail. Parfois j’essaie de faire une case carrée mais je ne me sens pas aussi bien, j’ai du mal à dessiner dans un carré. Les chevaux c’est toujours pénible à dessiner. Dans Rork 0 il y avait des chevaux et une diligence horrible…
 

C’est vrai que les chevaux et les mains sont les cauchemars des dessinateurs !
 
Les mains ça va, on a un modèle. Maintenant je prends des photos de mes mains avec mon téléphone, je le pose sur ma table à dessin et je copie… Je le fais parce que sinon je me retrouve à faire tout le temps les mêmes positions de mains. Pareil pour la circulation des lumières.
 
L’œil du lecteur circule beaucoup dans vos planches, j’aurais dit que le mouvement y était presque plus important que la verticalité. Vous êtes amateur d’arts du mouvement, de danse par exemple ?
 
Pas spécialement, mais Isabelle oui.
 
Est-ce qu’il vous arrive de concevoir certaines planches en fonction de ce qu’Isabelle va pouvoir faire à la couleur ?
 
Là par exemple pour la première page du prochain Capricorne j’ai fait une grande vague, je voulais faire un grand ciel chargé, mais finalement j’ai dessiné juste le dirigeable, pas les nuages, et j’ai laissé le ciel à Isabelle.
 
Vous qui situez autant de vos intrigues à New York, vous n’y êtes jamais allé ?
 
L’occasion ne s’est pas présentée. Maintenant j’attendrais quand même d’avoir fini Capricorne. J’imagine plus facilement comme cela. Si je devais faire une histoire qui se passe à Paris je me sentirais obligé d’utiliser des photos.
 
A New-York de toute façon vous seriez déçu, les immeubles sont entiers.
 
Et ils ne tiennent pas en l’air, on l’a bien vu avec le 11 Septembre ! (rire)
Tardi travaille beaucoup d’après photo. Moi je n’aime pas l’authenticité, je suis trop feignant pour ça. J’ai trop tendance à vouloir être vraiment fidèle au truc, je n’arrive pas à me détacher du document.
 
New York - Andreas
 
Du coup vous restez plutôt fidèle à votre propre imaginaire. Est-ce que vous pensez qu’il existe plusieurs réalités ?
 
Je pense qu’il n’y en a qu’une seule.
 
IC : Tout de même, chacun a sa réalité à lui.
 
Oui mais cette table est là pour tout le monde. Dans la vie quotidienne je suis très terre-à-terre, je ne me pose pas de questions de réalités. La nuit dernière à l'hôtel Mercure, il y avait quelque chose qui faisait toc-toc-toc à l’intérieur de mon armoire, je ne me suis pas dit qu’il y avait un fantôme, c’était juste l’armoire qui était mal calée et qui bougeait quand je remuais dans mon lit. D’ailleurs Capricorne a beau être astrologue, vous ne verrez jamais d’astrologie dans Capricorne, je n’y crois pas et ça ne m’intéresse absolument pas.

Pourquoi avoir choisi d’en faire un astrologue alors ?
 
Il fallait qu’il ait du fric pour entretenir l’immeuble, et qu’il ait du temps. Je me suis dit qu’il pouvait être astrologue pour des clients riches.

C’est effectivement très terre-à-terre comme explication ! Est-ce que vous fréquentez des artistes en dehors du monde de la bande dessinée ?
 
Non, mes amis sont tous profs. J’avais un grand-père peintre, il n’était pas mauvais mais il ne fichait rien.
 
Il a vu ce que vous faisiez ?
 
Oui, il trouvait ça bien mais la bande-dessinée n’était pas sa culture, c’était une autre génération.
 
Vous avez des personnes âgées parmi vos fans ?
 
Une fois j’ai eu une petite vieille en dédicace, très très proprette… Mais mon étonnement c’est de voir qu’il y a beaucoup de jeunes parmi mes lecteurs. J’ai même eu en dédicace ce matin un jeune autiste qui communique par le dessin.
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