La Bulle au bond

Rencontres et découvertes au Festival International de la Bande Dessinée

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Éclats de conversation avec François Boucq
vendredi 8 févr. 2013
Le manifeste du dessinateur dominant

François Boucq était présent à Angoulême cette année pour dédicacer trois publications : un nouvel album du Bouncer, le western qu'il mitonne avec Alejandro Jodorowsky depuis 2001 ; la réédition du magnifique one-shot d'espionnage Bouche du diable (sur un scénario de Jerome Charyn) dans la prestigieuse collection Signé ; et, ô surprise, la résurrection de son inénarrable assureur Jérôme Moucherot avec Le manifeste du mâle dominant. Tout un programme.

 

C'est à l'issue d'une de ses séances de dédicaces que je l'ai rejoint, fort guilleret et riche d'un joyeux butin : une pile de post-its sur lesquels chaque lecteur venu lui demander un dessin avait fait son autoportrait. Notre échange démarre lorsqu'il prend une page vierge de son carnet, un feutre-pinceau, et trace la silhouette d’un oiseau en vol.
 
François Boucq : J’ai emprisonné du sens, mais le sujet est prisonnier de la forme. En même temps en traçant cet oiseau on a donné du sens à tout le reste. On passe son temps à créer des limites. Si je dessine un deuxième oiseau, je commence à créer de la profondeur et en même temps une interrelation entre les deux. Maintenant je peux tracer des arbres et donner l’idée du sol. On s’aperçoit que tout le travail artistique, c’est donner du sens au vide. Le vide, c’est le potentiel.
 
Anaïs Bon : Et en dessinant sur la page d’à côté, on peut inventer le temps.
 
Le temps, c’est la case. La bulle, c’est ce que le dessin ne va pas pouvoir dire. Pour moi la bulle en BD s’apparente au dialogue de théâtre.
 
Vous n’avez jamais eu envie d’écrire une pièce de théâtre ?
 
J’ai fait un court-métrage que l’on peut voir sur la chaîne Youtube de Zabounga. C’est l’histoire d’un type qui est dans un confessionnal qui est une espèce de chiottes, il s’adresse à un vitrail qui représente un Christ avec un nez de poivrot. Quand il en sort il est dans un bistrot, le barman a aligné toutes sortes d’alcools sur le zinc, tout est prêt. La moralité c’est : « Heureusement qu'il y a un dieu pour les ivrognes ! » Le court-métrage n’a pas été très bien reçu par les catholiques et on a trouvé qu’il faisait la promotion de l’alcool… L’acteur est pensionnaire de la Comédie Française, il a reçu un Molière en 2011, comme quoi je n’avais pas trop mal choisi.
 
 
En vous rencontrant au FIBD, j’ai l’impression de boucler une boucle. J’ai découvert votre œuvre en 1998 quand vous avez remporté le Grand Prix ; et lorsque j’ai vu les images d’Angoulême transformée en jungle l’année d’après, je me suis dit qu’il fallait que j’aille un jour au Festival.
 
On s’était bien décarcassés en 1999. Ma crainte c’était de ressentir une sorte de déprime à la fin des quatre jours, quand tout serait fini. Ce qu’il faut faire pour éviter la déprime, c’est mettre toutes ses forces dans la balance. Comme ça on sait qu’on a tout donné. Quand on avait recréé la jungle dans les rues, j’avais fait venir mon ami Christian Hecq, l’acteur, pour qu’il soit le Monsieur Loyal du festival. Au moment de la remise des prix, l’idée était que le Grand Prix soit remis sur le balcon de l’Hôtel de Ville.
 
 
Ça n’a pas été refait ?
 
Ils l’ont refait un ou deux ans puis ça s’est perdu. Le problème c’est l’opiniâtreté. Il faut en avoir, de l’opiniâtreté, pour faire de la BD. Il faut être capable de tenir une histoire pendant deux ans.

Est-ce que la BD est un art martial ?
 
Oui, c’est un art qui cultive la volonté. Il faut être volontaire pour insuffler du dynamisme au trait, qu’il soit plein de vitalité.
 
 
A propos de vitalité, j’ai dans l’idée que le besoin de dessiner ressort d’un élan libidinal, pour ne pas dire libidineux. Selon les dessinateurs cela s’exprime différemment, certains vont représenter des femmes sculpturales, pour vous j’ai l’impression que cette énergie désirante s’exprime dans le plaisir même du dessin. Par exemple on sent que vous aimez particulièrement dessiner des muqueuses.
 
Oui, la viande c’est beau !

Vous êtes un grand admirateur du Bœuf écorché de Rembrandt ?
 
Rembrandt est un dessinateur fabuleux.

 
Je suis sûre que s’il avait vécu à notre époque il aurait été auteur de BD.
 
Le grand problème de l’art contemporain c’est son rapport à la figuration. C’est un peu en train de changer avec les Chinois qui ont un académisme de la figuration, mais pendant un temps la figuration était laissée pour compte, c’est dans la bande dessinée qu’on trouve les plus grands dessinateurs figuratifs.

Les pionniers de l'aventure humaine (Boucq)
 
Vous exposez en ce moment des peintures à l’Espace Dalì.
 
Oui, c’est une exposition de faux ! Il y a un faux Dalì, un faux Rembrandt, un faux Ingres, … Je me suis vraiment éclaté à faire ça. C’est parti d’un gag mais le gag a commencé à me plaire énormément.

Cézanne reprochait à Ingres d’être trop dessinateur et pas assez peintre…
 
Je trouve que Cézanne est un peintre embêtant par rapport à Ingres. Je trouve que ses couleurs sont toujours ternes, alors qu’un peintre comme Van Gogh a une palette de couleurs extrêmement subtiles malgré la radicalisation. Il met des couleurs fondamentales, presque sorties du tube, et ça donne quelque chose de pas du tout vulgaire. Ce sont des niveaux chromatiques, un peu comme si Cézanne jouait sur la même tonalité que le basson alors que Van Gogh joue avec des notes extrêmement aiguës, il est comme La Callas.

Coloratur.
 
Exactement, et ça le dit bien.

Et vous ?
 
Dur… Les autres peuvent plus facilement répondre que moi-même. La forme artistique, c’est un moyen par lequel on a accès à la possibilité de se transformer. On se réfléchit dans son travail, ça permet de se voir, et on peut ré-intervenir sur soi-même par l’intermédiaire de ce travail, la réflexion devient le point qui va se réfléchir en nous.
 
C’est un peu le portrait de Dorian Gray votre histoire.
 
Oui, sauf que tableau lui échappe, il oublie d’aller le rectifier. C’est toujours difficile ; on peut établir un diagnostic sur le dessin que je pratique aujourd’hui, celui que je pratiquais il y a vingt ans, et comment j’ai changé entre les deux. Il y a des méthodes. J’ai la mienne, qui peut s’appliquer à d’autres dessinateurs. On est dans une culture des quatre éléments : la terre, l’air, l’eau, le feu. On peut regarder un dessinateur et se demander si son dessin est terre, air, eau ou feu. Je me suis demandé pourquoi je peignais à l’aquarelle. J’y ai vu un moyen d’équilibrer un dessin trop dense. Il y avait des choses partout, donc de la terre, et en même temps de l’énergie, il y a du feu dans mon dessin. Ce qui lui manquait c’était la fluidité et de l’air, parce que la terre était devenue trop importante. Il faut que je travaille pour mettre de l’eau dans mon dessin. L’aquarelle me permettait d’avoir de la liquidité, dans l’aquarelle il y a de l’eau et du pigment. Il fallait que je rende mon dessin fluide, que je le rende comme un cours d’eau, que l’on prenne la première case et qu’on la suive comme un fluide. Il fallait aussi que je l’allège en lui donnant de l’air et que ce ne soit pas étouffant. Sinon le lecteur se sentait pris à la gorge.

De quand date cette prise de conscience ?
 
Cela fait 15 ou 20 ans. Mais il faut toujours faire un effort, constamment maintenir sa vigilance. Les éléments d’adhérence psychologiques qui font que l’on a pris un travers sont tels qu’il faut les avoir constamment à l’esprit pour les infléchir. Je connais ces éléments-là, je connais ces envies de densité.

La dérisoire effervescence des comprimés
 
C’est vrai qu’il y a beaucoup d’éléments terriens dans vos albums : la jungle pour Jérôme Moucherot – avec à l’opposé le champ labouré de lignes de fuite – et dans le Bouncer tous ces paysages de roches.
 
C’est beau, ces stratifications de roche. En même temps je laisse pas mal de ciel.
 
Vous parliez de figuration mais pour le coup on a l’impression que le plaisir que vous prenez à dessiner ces roches (ou des muqueuses) est un plaisir d’abstraction.
 
Le problème du réalisme quand il s’agit de l’interprétation par le psychisme, c’est un problème qui est exclusivement lié à la focale. Ce n’est qu’un problème de focalisation et ça c’est vachement intéressant parce que le lecteur même s’il a une reconnaissance par la focale ordinaire, malgré tout il se met en rapport avec tout le potentiel d’abstraction.
 
Bouncer
 
C’est par ce potentiel d’abstraction que votre travail peut rejoindre (même si formellement vous êtes très éloignés) celui d’Andreas, du moins dans le plaisir qu’y prend le lecteur.
 
J’avais fait un spectacle il y a cinq ans avec l’orchestre de Lille. L’objectif était que l’orchestre joue, et qu’au-dessus il y ait un écran où l'on projette des images de ce qu'il jouait, en l'occurrence le Livre de la Jungle de Charles Koechlin, un contemporain de Rudyard Kipling. Sur cet écran aussi majestueux et en haute définition, on entrait dans des images de la jungle, il y avait un petit dessin qui devenait une projection de 10 mètres de large sur 20 de haut. On avait joué tout le spectacle sur ces focalisations ; c'était une manière de mettre à jour ce potentiel d'abstraction.

Pour moi qui suis entrée dans votre œuvre par Jérôme Moucherot, cette lecture première apporte sa coloration à tout le reste. On décèle des motifs récurrents, par exemple il y a à peu près toujours des punks...
 
Pas dans le Bouncer !

le Janitor
 
Non, mais il y a des Apaches. Aussi on a l'impression qu'une même ironie est infuse un peu partout.
 
J'ai parfois du mal, parce qu'avec mon éducation judéo-chrétienne je de devrais pas... mais j'ai tendance à me moquer un peu de l'être humain. C'est pas bien, je sais. Il y a des fois, il faut bien dire que l'être humain est exaspérant, l'être humain en général. Quoique ce n'est pas vraiment l'être humain, c'est les gens.
 
C'est un peu la différence entre le monde et la société.
 
C'est ça. Les êtres humains ne sont pas les gens, les gens sont une vision industrialisée de l'être humain. Les gens c'est ceux à qui on va mettre une puce pour savoir s'ils ont eu la coqueluche à tel ou tel âge, s'il faut leur mettre un manteau... Les gens c'est ceux qui regardent ces émissions bancales. TF1 parlait de cerveaux vacants. Dans l'être humain il y a plein de races, par exemple il y a les Juilletistes et les Aoûtiens, ce n'est pas pareil. Ceux qui partent en Juin n'ont pas de nom en revanche. Il y a les Autres. Les Chacuns. Ce qui m'embête, c'est ceux qui sont les perroquets de la pensée des autres.
 
Il vous arrive d'aller prendre votre café au comptoir d'un bistrot, le matin ?
 
Oui, mais souvent les gens qui sont là font autre chose, ils arrivent avec la pensée des autres et ils commencent à inventer.
 
C'est le début de la fiction et de la création d'un lien.
 
C'est ce que j'ai expliqué ce matin lors d'une intervention publique. C'est quelque chose de très intéressant notre métier, parce que l'on a tellement besoin que l'on nous raconte des histoires. On est tous des fictions. Les premières informations que l'on a sur notre vie sont des informations de seconde main : « Quand tu es né, on a choisi le prénom François, mais ton père il aurait préféré Xavier ». Et on est tellement dans une disposition d'acceptation qu'on se dit : « Je serai François alors », et ce même si à un autre moment de notre vie on se dit « J'aimerais bien m'appeler Romuald, mais ils ont tellement envie que je m'appelle François... »

Comme dans cette anecdote d'un ethnologue sur un homme à qui le chaman dit : « Je prends ton nom », et qui en meurt...
 
Rien ne peut exister sans nom. Dans le christianisme il y a des étapes qui ne sont pas marquées au hasard : la conception, le baptême, la communion ; c'est une acceptation des différents stades de progression de l'individu. On va trouver exactement les mêmes dans une foule d'autres cultures. Ces étapes dans notre christianisme sont bien marquées parce que ce sont des étapes fortes. Je me suis rendu compte de l'intelligence de cette culture. Il y a bien entendu plusieurs manières de la voir ; elle a un aspect moraliste parfois insupportable. Il y a par contre cet aspect-là qui est lié à la compréhension de la fabrication d'un être humain, qui est de toutes les cultures. Il y a un moment où on devient quelqu'un. Dans certaines tribus on peut changer de nom à l'âge adulte, et en changeant de nom on change d'être.

Pour le coup, vous n'avez pas pris de pseudonyme, vous avez juste évincé votre prénom!
 
Ce que j'ai découvert, c'est l'envergure de mon nom. Un jour, la fille de Rosinski qui est polonaise me dit : « Bonjour Dieu ! » - parce que Boucq veut dire Dieu en polonais... En flamand, ça évoque un livre, comme en anglais. Ma grand-mère maternelle s'appelait Scriver, l'écrivain. Une Scriver a épousé un Boucq.

Ce sont des choses qui ne sont pas sans influence.
 
On se vit sur des plans qui sont beaucoup plus subtils. Derrière tout cela il y a des influences qui dépassent notre volonté intelligible. Les gens vont s'associer sur des plans comme ça. Alejandro me racontait qu'il avait rencontré un mec qui faisait partie de la famille Landru et n'avait pas voulu changer de nom ; il avait fini par se marier avec une fille qui s'appelait Dufour. L'être humain n'est pas uniquement intelligible et rationnel. Ce qui est intéressant avec la BD, c'est qu'on touche ce domaine-là qui devient intelligible.

Dans l'Homme ordinaire du cinéma, Jean-Louis Schefer parle de l'expérience très spéciale que l'on vit dans une salle du cinéma, une sorte de retour à la matrice, d'état modifié de conscience qui nous conduit à la vibration du rêve.
 
Sauf que la BD est plus forte, parce qu'au cinéma on est obligé d'éteindre la lumière pour qu'il soit hypnotique, au cinéma il faut créer les conditions de l'hypnose.
 
C'est ce qui permet de faire advenir dans l'imaginaire des lecteurs ces fameuses planches fantasmées, qui n'existent pas mais qu'ils sont convaincus d'avoir lues, comme on peut avoir le souvenir de séquences qui n'existent pas dans un film.
 
Dans Face de lune, Alejandro voulait que je représente l'émasculation du dictateur, mais je lui ai dit non parce que je trouvais cela trop littéral. Les gens de disaient : « c'est dégueulasse d'avoir fait ça ! ». C'est arrivé aussi qu'on me parle de scènes que je n'avais pas pu dessiner faute de place.

Pourquoi avoir fait ce nouvel album de Moucherot assez redondant pour les lecteurs qui connaissent bien les précédents ? C'est une manière de présenter le personnage à un nouveau lectorat ?
 
C'est une manière d'introduction pour une autre histoire que j'ai commencée. Sur un salon du livre au Canada, j'étais étonné de constater que la moitié des livres étaient des livres sur comment se connaître soi-même. Alors j'ai eu envie de dessiner Jérôme Moucherot qui, un jour, part à la découverte de lui-même. Sur la route il rencontre un copain à qui il dit qu'il va à la découverte de lui-même et l'autre répond : « Je viens avec toi ! ».
 
Vous qui aimez tant raconter des histoires, est-ce que vous collaborez au scénario du Bouncer ?
 
Je m'investis dans l'histoire. Le dessinateur, c'est lui le conteur, c'est lui qui est le propriétaire de la langue. Arleston n'avait pas apprécié quand un jour j'avais dit qu'un scénariste c'était un moignon de dessinateur...

 
Et comment avez vous procédé pour Bouche du diable ?
 
Je suis parti d'une amorce de scénario de Charyn et de documentation, et j'ai étoffé. Ce qui n'a jamais été fait, c'est d'adapter une BD en roman. Ce qui est intéressant, ce sont les implicites culturels : la BD est considérée comme un sous-produit...
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