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Les p'tits Chinois
vendredi 6 janv. 2012
De la chieuse numéro 1 au couple d’acteurs en vogue, toute l’humanité fait ses courses. Qu’elle n’hésite pas, si elle a besoin de moi, je suis là, pas loin.

Dans la vente, on ne plaisante pas, il faut être au top, sourire banana-split en coin, prêts à l’abordage. On est là pour s’amuser avec vous mesdames et messieurs ; comme Fergie et Will.I.Am à Chicago sur “I gotta Feeling”. A croire que nos clients n’ont pas assez répété la chorégraphie avant de venir, parce qu’en vrai, on rame souvent, au point de se casser parfois les dents. De temps à autre, j’ai envie de m’arrêter, de prendre le micro, et de dire à tout le monde, responsables, vendeurs, clients, vigiles : « Stop les gens ! j’ai une annonce à vous faire là. Regardez-moi, oui moi là, je m’apprête à décerner la palme du client le plus chiant à cette dame que vous voyez-là. Oui, oui, celle avec le manteau rouge là, et par la même occasion à me décerner la palme de la vendeuse la plus patiente de tout l’univers. » Bon, en vrai, quand on a à faire avec l’espèce de clients la plus compliquée, on ferme sa gueule.

C’était un lundi. Au bout de quelques minutes, une dame, plutôt avenante au premier abord, a déjà descendu ma responsable et un de mes collègues, en les qualifiant, avec d’autres mots, d’incompétents. S’en suivent dix minutes devant le rayon des sous-vêtements afin de choisir la bonne taille de caleçon long pour son petit-fils. Deux ans, trois ans, cruel dilemme, je veux bien le croire. Je la conseille au mieux en demandant le maximum d’informations sur l’enfant, sa taille, sa date de naissance, sa corpulence...

Doutant d’une production 100% française, elle finit par me sortir : « Ah mais c’est taillé pour les petits Chinois ». Surprise par cette réflexion limite raciste, je bredouille que non, que nous taillons « bien », « normalement », et que notre production est réalisée principalement en France, un petit peu en Afrique du Nord, mais pas en Chine. (J’apprendrai plus tard que la marque pour laquelle je travaille a quand même des « partenaires chinois », parce qu’« aujourd’hui tout le monde travaille avec la Chine », et que nous sommes autorisés à communiquer sur ce partenariat qui représente 20 % de notre production totale).

Depuis le début, je pense à une cliente mystère, en me disant que si c’est le cas, « ils ont bien dû se marrer en m’envoyant ce spécimen ». Finalement, ma cliente réussit à trancher grâce à un joker, sa fille, qu’elle appelle. L’affaire est dans le sac... ou presque ! « Mais, vous voyez quand-même, ce trois ans fait quasiment la même taille que ce deux ans ! », s’exclame t-elle, sûre d’elle, avec un œil semi-fermé, façon Colombo. J'ai tout autant envie de me marrer que de lui dire « ta gueule ! ». N'ayant pas prévu de me faire virer, je lui réponds donc de la façon la plus pédagogique qui soit : « il ne s’agit pas du même produit », vu qu’elle compare un modèle de legging à un modèle de caleçon long.

Arrivée en caisse, ma cliente veut une facture pour ses achats et surtout, tient à régler en deux moyens de paiement (c’est son choix après tout), en bons cadeaux (c’est à ça qu’ils servent), mais aussi en espèces, presque dix euros uniquement en petites pièces jaunes et oranges (au moins une cliente qui n’est pas pressée). Je compte donc ses pièces de 20 et de 10 centimes tout en répondant à ses dernières objections. Au cas où elle aurait besoin d’appeler, elle veut le numéro de notre ligne directe, tout comme mon prénom. Car mes autres collègues « ne savent rien », et - d’après elle - ne seront pas aptes à lui répondre si elle doit rappeler notre stand. Elle perd la première carte sur laquelle elle note le numéro... je lui en donne une seconde. Entre temps, d’autres clients réclament mon attention. Je ne sais plus trop ou donner de la tête, d’autant plus qu’il fait très chaud dans le magasin. Je fatigue. J’y suis presque, la vente se termine. Madame est servie. Un large sourire s’affiche enfin sur son visage. Ouf ! Elle m’a épuisé.

Heureusement, ce genre de clients n’est pas le plus courant. Des gens connus - acteurs, chroniqueurs TV, humoristes - viennent aussi, mettant un peu de sel à notre journée et un peu de beurre dans les épinards du magasin. Face à eux, et pour d’autres raisons, on ferme aussi sa gueule, même si ça nous démange.

Quelques minutes après Madame “Petits Chinois”, c’est donc le tour de “Madame l’actrice que je ne connais pas”. Heureusement, mon collègue est très physionomiste et reconnaît presque tout le monde. C'est une jolie quadra, accompagnée de sa fille, son fils, et du père des enfants, un jeune acteur en vogue. Je ne sais toujours pas qui ils sont, si ce n’est un couple poli et discret, à qui les problématiques de taille et de prix ne font pas peur. Ma calculette affiche 750 euros. Jackpot ! A peu de choses près, il s’agit de mon salaire net mensuel. Les enfants sont rhabillés pour l’hiver. Et moi, je me dis, « on est le combien du mois là déjà ? »

Sur le chèque que ma célèbre cliente me tend, je lis son prénom et son nom. Mmmm je connais, mais où, quand, comment, dans quel film, je ne sais pas. Je pense : Google, Wikipédia, Allociné. Je suis intriguée et les observe plus que n’importe quel autre client, sans en avoir l’air bien sûr. Qui plus est, le chèque ne passe pas. Même si on ne connaît pas l’origine du refus de la transaction, je suis gênée pour elle. Ok, mais sinon, « Vous avez joué dans quel film ? Avec qui ? Ah oui, et elle est sympa ? C’est sorti quand au cinéma ? Vous avez des projets ? Et le jeune papa, là, vous l’avez rencontré sur un tournage ? » Mais non, je ne lui dis rien de tout ça, on n’est pas chez Ardisson. Je lui propose plutôt d’appeler le service concerné pour autoriser la validation de son chèque. Mais, comme moi, l’opération la soûle, et elle décide finalement de régler en carte bleue. Transaction autorisée. Ouf !

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