"Zootopie", la société apaisée selon Disney

mercredi 17 févr. 2016 | Marco Pierrard

Excellent
Dans la ville de Zootopie, une jeune lapine policière s’associe à un renard espiègle aux combines douteuses afin de mettre à un jour un complot menaçant la cohabitation pacifique entre les diverses espèces d’animaux. Dans cette fable animalière aussi drôle que pertinente, Disney adopte l’esprit Pixar et signe son film le plus politique.

Depuis qu’elle est toute petite, la lapine Judy Hopps rêve de devenir policière, un milieu réservé aux animaux prédateurs. À force d'entraînement et de persévérance, elle devient la première “proie” à rejoindre les rangs de la police de Zootopie, une ville où les animaux de toutes les espèces — de la plus petite souris à l'éléphant le plus imposant — cohabitent paisiblement. Pour enquêter sur la disparition mystérieuse d’une loutre, Judy va s’adjoindre les services de Nick Wilde, un renard futé qui flirte avec les activités illégales. Différents à tous les niveaux, les deux compères vont devoir unir leurs forces pour mettre à jour une machination qui pourrait bien mener Zootopie à sa perte.

Zootopie © 2016 Disney. All Rights Reserved

L’influence Pixar

Réalisé par Byron Howard et Rich Moore — qui ont respectivement officié sur Raiponce (2010) et Les mondes de Ralph (2012) — et produit par John Lasseter, Zootopie marque probablement un tournant dans l’histoire du studio Disney tant l’équipe semble avoir digéré les enseignements du studio Pixar, absorbé en 2006. Avec une histoire plus complexe que les Disney habituels et une double lecture subtile s’adressant autant aux plus jeunes qu’à leurs parents, ce long métrage d'animation aurait pu sortir sous le sigle du studio Pixar. Cette histoire remplie d’animaux très humains est d’ailleurs plus réussie que Le voyage d’Arlo (2015) [lire notre chronique], la dernière production en demi-teinte du célèbre studio à la lampe, sorti seulement quelques mois après le chef-d’œuvre Vice-versa (2015) [lire notre chronique].

L’anthropomorphisme des animaux fonctionne ici à merveille : chaque bête garde des caractéristiques propres à son animalité, tout en présentant des attitudes typiquement humaines. Si cette volonté d’humaniser des animaux n’est pas inédite chez Disney, le résultat est ici particulièrement réussi. Le point fort de Zootopie réside surtout dans une fine observation de la société, celle des animaux bipèdes que nous sommes tous. Ce ne sont pas seulement des traits humains qui rendent ces animaux si familiers, mais la description d’une société avec toutes ses failles, qui permet au spectateur de se retrouver pleinement dans ce drôle de monde parallèle. Sur ce point, cette fable de La Fontaine moderne est une digne héritière de celles du célèbre écrivain.

Zootopie © 2016 Disney. All Rights Reserved

Un Disney viscéralement politique

L’originalité de Zootopie — et son grand intérêt — est de voir plus grand que le seul destin de ses personnages principaux. Évidemment, on s’attache à la jeune lapine et au renard malicieux, mais l’histoire est plus complexe qu’il n’y parait : elle regorge d’allusions à nos sociétés modernes qui n’échapperont pas aux spectateurs attentifs. Le dessin animé propose une vraie réflexion sur la société en tant que communauté de destins et dépasse l’histoire basique d’une lapine qui se surpasse pour atteindre ses rêves et d’un renard qui découvre qu’il peut utiliser son intelligence à autre chose que des magouilles. En s’appuyant sur la trame classique du duo dépareillé, Zootopie traite intelligemment de thèmes variés — et  assez inédits — dans un film destiné à la jeunesse : les préjugés, la prédétermination sociale, la discrimination positive, l’éducation, le rôle des médias et la politique, dans son aspect méprisable purement politicien et dans son sens premier de vie de la cité.

Toutes ces problématiques sont évoquées avec discernement à travers des personnages qui ne tombent pas dans le manichéisme : les deux héros à poil font des erreurs, et Zootopie n’est pas protégée contre les préjugés. Cependant, la ville assure la coexistence de tous jusqu’au jour où la paix sociale qui va être chamboulée : des prédateurs se retrouvent suspectés de revenir à des instincts très primaires et d’attaquer les habitants de la ville. À travers la peur qui s’empare des citoyens de Zootopie, le film traite habilement de la manipulation des masses orchestrée par une majorité aux dépends d’une minorité.

Cette désignation pratique de boucs émissaires rend ce nouveau Disney incroyablement en phase avec les temps troublés que nous traversons. Le film interroge nos sociétés perdues, tiraillées entre crise économique, crise migratoire et menace terroriste. On peut toujours arguer que cette société rêvée par Disney est basée sur des bons sentiments, de la tolérance naïve et utopique, mais ce serait oublier que le message du film est tout autre. En effet, à Zootopie comme ailleurs, la cohésion sociale est un combat : même en démocratie l’équilibre reste fragile entre la paix et le chaos. C’est ce difficile apprentissage que la lapine Judy Hopps fait dans le film : le vivre ensemble est compliqué à atteindre, c'est pour cela qu’il est si précieux.

En mêlant habilement pur divertissement et un propos politique, Disney surprend et se hisse au niveau des meilleurs productions Pixar. Rendez-vous à Zootopie pour une plaisante piqûre de rappel de citoyenneté !

Zootopie, réalisé par Byron Howard et Rich Moore, États-Unis, 2016 (1h48)

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