Zemmour vs Hélène et les garçons : pourquoi tant de haine ?

samedi 18 oct. 2014 | Dorothée Duchemin

Eric Zemmour, venu défendre son dernier livre dans le fief de Robert Ménard, Béziers, s'en est violemment pris à la sitcom d'AB Productions, Hélène et les garçons. Pourquoi tant de haine ? Parce que Nico cheveux longs et la douce Hélène seraient responsables de la perte des valeurs morales en France et de la décadence du pays. Nous avons voulu comprendre l'étonnante analyse zemmourienne et avons contacté les sitcomologues, spécialistes des créations AB Productions.

"Regardez un seul épisode d’Hélène et les garçons, y a que des filles. En vingt ans, on a basculé dans un autre monde où les garçons sont devenus des filles. On a demandé aux hommes d’être des femmes comme les autres : ne plus devenir père - ces monstres innommables de la société contemporaine -, mais une deuxième mère." Eric Zemmour n'a pas mâché ses mots jeudi 16 octobre, à Béziers (Hérault). Hélène et les garçons, une série castratrice, responsable de la "féminisation" de la société ? Voici l'attaque la plus inattendue de l'année, voire même de la décennie, quand on repense à la sage Hélène dévouée à son guitariste de boyfriend et Nicolas, son chevalier sans peur et sans reproche. N'avons-nous pas été capables de capter le sens profondément féministe du sitcom ou Eric Zemmour a-t-il raté un épisode ? On fait le point avec Alexis Houel, rédacteur en chef de sitcomologues.com, la "sitcomologie" étant la science sociale consacrée au décryptage des séries télé. 

- Hélène et les garçons citée comme série féministe, il fallait oser non ?

Oui et non. Tout dépend de ce qu'on entend par "féminisme" quand on se penche sur le cas Eric Zemmour. Ayant lu son bouquin Le Premier sexe, on sait que le féminisme est pour lui un « travail idéologique qui consiste à dénaturaliser la différence des sexes, à montrer le caractère exclusivement culturel, et donc artificiel des attributs traditionnellement virils et féminins ». A partir de là, libre au camarade Zemmour de se pencher sur la question Hélène et les Garçons et en conclure qu'elle ait pu participer à la féminisation de la société. D'ailleurs c'est assez amusant de relire ce vieil ouvrage, puisqu'il y raconte sensiblement la même chose, mais sur un téléfilm de TF1 sur lequel il était tombé par hasard un après-midi…

- Alors que la série était jugée anti-féministe, conservatrice, voire même rétrograde dans les années 90, Eric Zemmour serait-il le seul à avoir compris le sens profond de la sitcom ?

Il est évident qu'il faut faire la distinction entre la provocation sur la forme, et sa pensée sur le fond. Il est indiscutable qu'Eric Zemmour n'ait pas choisi l'exemple d'Hélène et les garçons au hasard dans son livre ou dans sa conférence de Béziers. Produit générationnel par excellence des trentenaires, dont il semble avoir, au passage, le plus grand mépris, il sait qu'il choque en l'utilisant. Pas sur qu'une analyse de Marc et Sophie aurait eu le même impact… Maintenant, au niveau idéologique, Zemmour s'enferme dans son carcan, qui consiste à analyser toute production (chanson, film, série…) sous le prisme de sa seule thèse, celle de la féminisation de la société qui conduirait à la fin de l'homme blanc viril. Il s'amuse donc à prendre cet exemple pioché au cœur des années 90, le décontextualise, et nous donne le fond de sa pensée, c'est-à-dire qu'il n'y a « que des filles dans cette série ». C'est tellement gros qu'on peut en rire grassement, mais ça pose tout de même quelques questionnements.

Tout d'abord sa pensée est anachronique. AB Productions, en ce début de décennie, ce n'est pas le Canal bobo qu'il abhorre, mais bien le TF1 balladurien et conservateur, celui qu'on préfère en général tous oublier. Et face au succès incroyable d'Hélène et les garçons, ce qui a été avant tout reproché est justement le caractère "réac" de la série. Celle d'une faculté où les étudiants ne semblent pas avoir connu Mai 68, dans laquelle les garçons sont obligés de grimper à la fenêtre pour rejoindre les chambres des filles (une occasion pour eux de manifester leur virilité). Un univers acidulé dans lequel il n'y a "pas d'Arabe, ni de Noirs", pas de drogue (même si c'est faux), de sida (encore faux mais mal traité), bref la "grande régression" comme disaient les contemporains de la série. Et surtout, la question de la sexualité n'était pas abordée selon la "doxa" féministe. Bien au contraire. Si une sociologue de grand talent (que Zemmour devrait lire, ou alors relire sérieusement) comme Dominique Pasquier a pu montrer qu'en effet, il y avait chez les garçons de la série un aspect androgyne indéniable, que ce soit dans les coupes de cheveux ou dans les attitudes, l'analyse de Zemmour s'arrête là. Avoir simplement les cheveux longs ne fait pas de ces garçons des homosexuels efféminés en puissance.

De même, la figure du père existe bel et bien dans la série. Elle est incarnée par Nicolas, le mythique amoureux d'Hélène, symbole de la fidélité, du mariage. Quant aux filles dans la série, elles ne sont nullement revendicatrices, mais restent sagement à leur "place". Elles dévoilent leur corps à la salle de gym, bavardent et tricotent gentiment dans leur chambre. Elles ne réclament rien, ne font jamais référence aux luttes féministes, et ça, c'est hautement rassurant pour le directeur des programmes familiaux de TF1 du début des années 90's. Et la seule fille de la bande qui a un vrai boulot (Linda, le mannequin qui délaisse honteusement son amoureux pour partir travailler), est "punie" selon la vieille "loi", vérifiée, de tout soap qui se respecte : enceinte, elle a un accident de scooter qui provoque une fausse couche. Être une femme chez AB, ça reste finalement très limité et pas vraiment un exemple de militantisme pour de jeunes féministes en herbe. De quoi plaire finalement à Zemmour non ?

- Quelles conséquences les déclarations de Zemmour peuvent-elles avoir sur la sitcom ?

Au delà du simple "buzz", elles doivent avant tout faire rire Jean-Luc Azoulay, le producteur de la série. Principal scénariste, il est (et restera) un personnage complexe, difficile à définir. Peut être qu'il représente ce que Zemmour déteste au plus haut point. Azoulay a fait Mai 68, mais il est clairement identifié de "droite". Il est néanmoins une sorte de libéral-libertaire, connaissant cyniquement les modes, les goûts du public, ce qu'il faut faire concrètement "pour que ça marche". Toutefois, et il faut être clair là-dessus, l'univers AB Productions des années 90 pose une difficulté à ceux qui souhaitent l'analyser (et qui souvent se contentent de regarder, comme Zemmour, deux épisodes sur Youtube) car c'est un objet non identifiable. Marqueur incontournable de la décennie, il est aussi un produit "hors sol", presque intemporel. En effet la vie des personnages d'AB Productions n'est pas un tableau de la jeunesse des années 90. Les décors, les flippers, les menthe-à-l'eau, les coupes de cheveux, les fringues, tout ou presque est issu des fantasmes d'un producteur de télévision resté bloqué aux sixties.

Par contre, on ne saurait que trop conseiller à Zemmour de se pencher sur le cas de la sitcom concurrente d'Hélène et les Garçons, la trop méconnue "Seconde B". Contemporaine de l'usine AB, la série du service public se veut au contraire un anti-Hélène, "undergound", engagée socialement. Bref tout ce que Zemmour déteste : les bons sentiments, l'anti-racisme, des histoires de fils d'immigrés, un prof de gauche démago...etc. Mais bizarrement, la série a été un échec...

- Pensez-vous que Zemmour soit passé à côté de personnages "zemmouriens" tels que Cricri ou Josée, des machos comme il les aime, couillus et vigoureux ? Pourquoi ?

Le Cricri d'amour (le "Zemzem' d'amour ?") pourrait être celui qui ressemble le plus à Zemmour. Petit, hargneux et grand haïsseur de ces femmes qui cherchent à dominer les pulsions masculines, Cricri est une sorte d'espèce en voie de disparition. Comble de l'ironie, il faut rappeler que c'est ce Christian qui était le préféré des jeunes téléspectatrices. Il était l'icône des adolescentes, viril et mauvais garçon, celui qui recevait le plus de lettres érotiques des jeunes filles en transe devant sa dégaine, malgré son mépris affiché des femmes. José, bien que possédant une "tignasse de fille", a pris la relève, et est devenu culte à son tour. Zemmour devrait donc s'intéresser à la sociologie du public de l'époque, et verrait ainsi qu'une série comme Hélène et les garçons pouvait "sortir" des personnages masculins, des vrais "machos" comme on n'en fait plus.

- Selon Zemmour, quelles seraient les plus odieuses castratrices de la série ? Et pourquoi ?

Si Zemmour un jour change de vie et devient sitcomologue à temps plein, il est clair qu'il aurait de quoi alimenter sa haine des femmes avec le personnage de Laly, coupeuse de couilles patentée. Toutefois, il faut être précis : dans Hélène et les garçons il n'y a pas de castratrices, il faut attendre les suites, à partir du Miracle de l'amour, pour voir de tels personnages.

- Serge Halimi, Dominique Pasquier et aujourd’hui Eric Zemmour, pourquoi les "intellectuels" aiment-ils tant observer Hélène et les garçons ?

Les trois personnes que vous citez ont toute une approche différente du phénomène Hélène et les garçons, et à des époques différentes. Mais il est vrai qu'en tant qu'objet d'étude, elle reste passionnante à analyser et comme le prouve Zemmour, on peut en dire presque ce qu'on veut. Dans les années 90, la série était conservatrice, voire dangereuse pour les enfants. Aujourd'hui elle est un symbole d'une forme de décadence, celle que nous annonce depuis des années le prophète Zemmour. Quoi qu'il en soit, il nous paraît aujourd'hui que Hélène et les garçons n'appartient plus à personne. La série a été appropriée par une toute une génération, rend les gens nostalgiques ou moqueurs, mais rarement indifférents. Et surtout, elle reste actuellement le dernier succès majeur à la télévision française, avec le Loft.

- Si Nicolas pouvait répondre à Eric Zemmour, que lui dirait-il ?

Nicolas se passerait une bonne dizaine de fois la main dans les cheveux, tenterait de débiter son texte sans marmonner, et lui dirait d'arrêter une bonne fois pour toute d'aller sur Youtube regarder AB Productions, mais plutôt un bon porno avec Brigitte Lahaie.

- Si Hélène pouvait répondre à Eric Zemmour, qui lui dirait-elle ?

Hélène lui ferait une petite tape sur les épaules, en lui disant que ce n'est pas grave, que ça lui passera, et que ce n'est pas parce qu'il est tout petit et qu'il n'a pas été reçu à l'ENA qu'il faut se venger sur les femmes.

 

 

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