Street art : YZ en cinquante nuances de gris

mercredi 17 sept. 2014 | Dorothée Duchemin

L’artiste YZ expose actuellement à la galerie Magda Danysz à Paris. Nous avons rencontré cette street artist atypique, une portraitiste qui voit le monde en un dégradé de gris.

« Mon attention n’est pas de montrer mon travail dans la rue mais de pouvoir travailler la ville comme une matière. » YZ, alias Yseult Digan, occupe la galerie Magda Danysz jusqu’au 26 septembre. L’exposition A London Adventure n’est qu’une étape dans un projet plus vaste Lost In The City. « Avec ce projet, je veux faire plusieurs portraits de différentes villes. A long terme, l’idée est de comparer l’architecture, l’esthétique, l’histoire et la culture de ces villes », explique-t-elleIl s’agit du premier solo show de l’artiste à la galerie, après deux expositions collectives, "Black and White" et Les "Bains". Cette dernière présentait le travail photographique de Stéphane Bisseuil et Jérôme Coton lors de la résidence d’artistes de 4 mois dans les mythiques Bains Douches, en collaboration avec la galerie. Avec notamment une recherche poétique sur les anges, inspiré des sculptures du cimetière de Stagliano, YZ avait tout particulièrement retenu notre attention. 

Un père sculpteur céramiste, une mère céramiste, une tante bijoutière et une autre plasticienne, Yseult est tombée dedans toute petite. Aujourd'hui installée à Montrueil, elle a même grandi à La Borne, le village de la poterie française. C’est aussi avec cette histoire personnelle que la street artist explique son amour pour les matériaux. « Dans la poterie, il y a un rapport très important au temps. Il faut sécher l’argile, la cuir, la laisser refroidir. J’ai vraiment été nourrie à ça, la matière, le temps, l’histoire des matériaux. »

Open your Eyes

Blonde, cheveux courts, petite quarantaine, YZ, qu’il faut prononcer "Eyes", est en plein accrochage lorsque nous pénétrons dans la galerie la veille du vernissage. Après Paris et Hong Kong, c'est cette fois Londres dont YZ s'empare. On découvre des façades, des enseignes, toutes photographiées par l’artiste lors de ses déambulations londoniennes. « Je travaille à partir d’éléments que j’ai récupérés dans la ville. Cette fois, la brique et l’ardoise que j’ai trouvées dans un immeuble ancien de Bond Street. Je peins aussi sur du bois pour reproduire des surfaces vieillies par le temps, chargées d’histoire. » 

Si YZ a toujours peint et dessiné, elle commence par réaliser des portraits de personnes qu’elle rencontre au hasard de ses voyages. En 2000, c’est l’arrivée à Paris. YZ débute le graffiti avec des portraits peints à la bombe. « Assez vite, j’ai voulu investir la rue autrement, raconter une histoire et ne pas juste peindre un mur. » Alors, en 2003, elle imagine Open Your Eyes. Un projet parisien qui assoit sa crédibilité sur la scène street art et qui la fait connaître auprès du grand public. Avec son amie Missil, elle pose une trentaine de pochoirs sur les murs de Paris. Un visage énigmatique, en noir et blanc, collé sur une trentaine de façades.

Sur une carte, en reliant entre eux les lieux choisis, c’est le même visage qui apparaît alors. Les années suivantes, YZ promène avec elle ce pochoir dans plusieurs villes du monde. Percutant, immédiatement reconnaissable, ce portrait fait d’YZ une artiste qui compte. Dès 2006, l'artiste entre en galerie et travaille avec la galerie Itinerrance.

Du blanc au noir

« L’impact d'Open Your Eyes a été énorme et ça m’a servi de base pour évoluer. Mais ensuite, je devais trouver mon style propre. Open Your Eyes était finalement assez commun. On me comparait à Obey… J’avais besoin de trouver quelque chose de plus personnel. » YZ a beaucoup travaillé, a essayé plusieurs techniques avant de trouver sa propre voie artistique. « Je travaille à l’encre de chine, selon la technique du lavis. A partir de photo, je réalise ensuite plusieurs pochoirs numériques. En général, j’ai sept ou huit niveaux de grille. Et je dilue mon encre, avec de l’eau, en fonction de la nuance de gris. Je travaille au pinceau mais surtout au rouleau. La transition entre les teintes est plus souple, pas vraiment définie. » Le lavis permet de travailler sur les dégradés d’une même couleur. Pour YZ, le noir, qu’elle décline en une multitude de nuances de gris. Le papier de soie est également très présent dans son travail. YZ le maroufle sur différents supports et le travail ensuite pour lui donner une texture, un relief. Ainsi, en 2013, dans le cadre de l'événement Ex Situ, YZ réalise au papier de soie une oeuvre monumentale, étendue sur la plaza du centre Pompidou. Une réussite technique, esthétique et une oeuvre extrêmement fragile. 

Si la jeune femme a trouvé sa technique, elle a aussi trouvé ses thèmes de réflexion. Chacune de ses réalisations contribue à des projets beaucoup plus vastes. « J’aime quand les choses prennent le temps, qu’elles demandent de l’implication, qu’elles offrent de la consistance, de l’épaisseur, qu’elles posent question, nécessitent de la réflexion. Il n’y a pas que le côté esthétique qui compte. » Ainsi, lorsqu’YZ intervient dans la rue, ce n’est jamais un acte isolé mais l’élaboration d’une démarche artistique totale. « J’interviens uniquement dans la rue pour des projets spécifiques, dans des lieux spécifiques. Je ne vais pas dans la rue poser une œuvre pour la poser. Je travaille en amont, je fais des repérages et réfléchit au support. Mes productions dans la rue participent au projet dans sa globalité. L’Œuvre in situ apporte une autre énergie et génère une interaction entre chaque élément. »

L'engagement d'une femme

Après Open Your Eyes, YZ a travaillé sur plusieurs autres séries. Avec la série "Back to the roots", cette fille d'un père métisse guadeloupéen et d’une mère anglaise réfléchit à sa propre histoire et fouille ses propres racines. Elle part alors deux mois en Guadeloupe, avec sa petite fillet et son mari, à la rencontre de ses origines. YZ imagine ensuite la série "Women from an other century", des portraits de femmes au charme suranné sur lesquels elle travaille à partir de photo d’archives ou de modèles qu’elle a elle-même photographiées.

Depuis les femmes sont omniprésentes dans son travail. On les retrouve dans l’exposition "A London adventure ". Elles incarnent cette femme qui, dans le roman de Virginia Woolf, errent dans Londres à la recherche d’un crayon pour écrire. "Virginia Woolf m’inspire. Féministe, avant-gardiste, il fallait un engagement profond pour prendre, à l'époque en tant que femme, la décision d'écrire. On nous impose encore énormément de choses, mais on peut s’épanouir dans une profession."

L’omniprésence de ces femmes témoigne-t-elle d’un engagement féministe ? « Juste un engagement de femme. Je respecte ces femmes pour qui il était difficile de s'accomplir. Le statut de la femme dans le street art, c'est une question qu’on me pose souvent. Mais moi, je ne me la pose jamais ! Il est important que les femmes ne s’interdisent rien. Dans ce milieu, je me suis toujours positionnée en tant que femme, avec ma féminité. Ce qui compte, c’est la qualité du travail et l’engagement de l’artiste. Se poser ce genre de questions, c’est se mettre soi-même dans une case. »

Fil rouge de tous ces thèmes explorés, le portrait. L’humain est au centre de sa démarche artistique. C’est ainsi qu’elle choisit YZ pour nom d’artiste. « La profondeur du regard a toujours beaucoup d’importance dans mes portraits. » Avec A London Adventure,  YZ met à nu la ville et la femme. Les deux se répondent, selon cinquante nuances de gris.  

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