"The Witch", le démon intérieur

mercredi 15 juin 2016 | Marco Pierrard

Au 17ème siècle en Nouvelle-Angleterre, un couple très religieux s'installe avec leurs cinq enfants dans une ferme située aux confins de la civilisation. Quand leur nouveau-né disparaît mystérieusement, la suspicion s'installe parmi les membres de la famille. Avec subtilité et intelligence, The Witch humanise le film d'horreur pour mieux ensorceler le spectateur.

1630, en Nouvelle-Angleterre. William (Ralph Ineson) et Katherine (Kate Dickie), un couple dévot, quitte la ville pour s'établir à la limite de la civilisation avec leurs cinq enfants. La petite famille vit paisiblement de la culture d'un petit lopin de terre situé en lisière de la forêt quand un drame vient troubler leur quotidien. Alors que Thomasin (Anya Taylor-Joy), la fille aînée de la fratrie, surveille son petit frère qui n'est encore qu'un bébé, celui-ci disparaît mystérieusement en une fraction de seconde.

Malgré les prières, la disparition reste inexpliquée et un autre malheur s'abat sur la famille qui perd l'ensemble de ses récoltes. Confrontés à un deuil impossible, les membres de la famille finissent par se dresser les uns contre les autres, s'accusant mutuellement d'être à l'origine des évènements tragiques qui les accablent. La peur et l'anxiété s'installent, plongeant William, Katherine et leurs enfants dans une chasse aux sorcières dont la famille ne sortira pas indemne.

The Witch © Universal Pictures International

Beauté maléfique

Présenté en janvier 2015 au festival de Sundance, le premier long métrage de Robert Eggers s'est rodé dans de nombreux festivals avant de sortir officiellement un an plus tard dans les salles américaines. Bénéficiant d'un bouche à oreille très positif  — et du soutien surprenant d'une organisation sataniste  —, The Witch débarque enfin en France. Le film séduit tout d'abord grâce à sa beauté plastique toute naturelle et sa maîtrise technique qui le place très haut dans une production de films d'horreur souvent peu inspirés. Avec ses plans composés comme des tableaux de maître et des dialogues aux accents shakespeariens, ce drame familial teinté de surnaturel joue la carte de l'authenticité et c'est diablement efficace.

Le réalisateur a ainsi fait l'impasse sur les effets spéciaux pour faire frémir le spectateur. Son histoire de sorcière  — qui est annoncée comme s'inspirant de faits réels  — ne compte pas sur des monstres numériques terrifiants ou des trucages insensés pour effrayer à peu de frais l'audience. The Witch ne cherche pas non plus à vous faire sursauter de votre siège toutes les deux minutes et provoquer cet effet de surprise qui semble malheureusement devenu, pour beaucoup de spectateurs, l'élément principal sur lequel un film d'horreur doit être jugé. Avec ses scènes parfois longues, le film prend son temps et ce qu'il perd en adrénaline, il le gagne en profondeur... et créé un malaise d'autant plus grand.

The Witch © Universal Pictures International

C'est pas sorcier

Robert Eggers, également scénariste du film, utilise le mythe de la sorcière pour explorer habilement les thèmes des croyances, de la foi et sa forme extrême, le fanatisme. Dans ce cauchemar éveillé, les membres de cette famille dévote sont, au final, bien plus inquiétants que la sorcière qu'ils tentent de combattre. La disparition du nouveau-né, évènement fondateur de la désintégration, réveille les névroses de cette famille où le non dit fait loi et renforce son besoin d'une transcendance religieuse, qui ne vient pas. La cellule familiale va rapidement se nécroser et les doutes s'orienter vers la jeune Thomasin qui était, après tout, la seule présente lorsque le bébé a disparu. Très vite, bien plus redoutables que la peur, les mensonges et les trahisons font leur apparition.

Alors qu'elle est la seule à tenter de trouver des explications rationnelles à la situation, Thomasin peine à faire entendre sa voix par dessus les prières éplorées de ses proches et devient la cible du désarroi familial. Accusée d'avoir pactisé avec une sorcière, la jeune fille — bouc émissaire idéal  — se retrouve alors isolée. Derrière cette accusation injuste, on perçoit le message féministe qui plane sur le film. La sorcière de Robert Eggers — pendant maléfique de Thomasin  — n'est au final que le révélateur des travers de chacun, exacerbés par ce qu'il y a de plus dangereux dans la religion, le fanatisme aveugle. Répétées ad nauseam et vidées de leur substance, les prières ne peuvent alors contrer un démon intérieur qui n'attendait que l'absence de civilisation pour s'exprimer.

Plus complexe que la plupart des films d'épouvante, The Witch joue subtilement la carte de l'horreur qui sommeille en chacun de nous, exacerbée ici par des superstitions séculaires. Un parti pris qui le rend nettement plus dérangeant et perturbant qu'un film de monstre conventionnel.

The Witch (The VVitch: A New-England Folktale), réalisé par Robert Eggers, États-Unis - Royaume-Uni - Canada - Brésil, 2015 (1h32)

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