Victoria, le bon plan séquence

mardi 30 juin 2015 | Marco Pierrard

En sortant de boîte, Victoria, jeune Espagnole récemment arrivée à Berlin, suit quatre Allemands dans une virée nocturne qui va rapidement déraper. Filmé en un seul plan séquence de 2h14, Victoria est une expérience cinématographique inédite qui impressionne par sa maitrise technique.

5h42, Victoria (Laia Costa), Espagnole d’une vingtaine d’années fraîchement débarquée à Berlin, rencontre une bande de quatre Berlinois en sortant d’une boite de nuit. Emportée par son envie de faire la fête et une bonne dose d’alcool, la jeune femme accepte de suivre les quatre amis dans leur virée nocturne avant de rejoindre le café pour lequel elle travaille. Attirée par Sonne (Frederick Lau), Victoria s’isole avec lui pour faire plus ample connaissance mais leur discussion va vite être interrompue par les trois amis qui viennent chercher le jeune homme pour une mystérieuse mission urgente. Par un malheureux concours de circonstances, la jeune femme se trouve entraînée dans leur étrange expédition qui devient aussi dangereuse qu’incontrôlable.

Non stop viscéral

Avec ses lumières stroboscopiques – déconseillées aux épileptiques – sur fond de musique electro, Victoria s’impose dès les premières secondes comme une expérience sensorielle qui vous happe pour ne vous lâcher, légèrement hébété, que 134 minutes plus tard. Si le concept d’un unique – très long – plan séquence permettant de voir évoluer les personnages en temps réel peut, a priori, faire penser à un gadget artificiel, cette crainte est rapidement balayée par la maitrise du réalisateur Sebastian Schipper. Certes le spectateur a droit, dans ces conditions de tournage extrêmes, à la fameuse caméra à l’épaule et ses images instables qui peuvent retourner l’estomac de certains mais le procédé s’avère ici en phase avec la folle virée que vit la jeune femme et moins superficiel que son utilisation dans certains films d’horreur en manque d’inspiration. Ce mouvement perpétuel s’impose comme la grammaire naturelle de cette virée nocturne qui échappe totalement à son héroïne et reste, malgré les moyens limités, contrôlé par Sebastian Schipper. Le metteur en scène réussit à faire surnager dans tout ce chaos des plans habilement construits et aménage des séquences moins frénétiques qui permettent de souffler quelques minutes.

Les contours flous de l’adrénaline

Ambitieux dans sa forme, ce film capturé en une seule prise prend le risque de ne pas être parfait. Et c'est ce qui lui procure tout son charme. Malgré les semaines de répétitions, le réalisateur reconnaît lui-même avoir eu peu de contrôle une fois le seul et unique « moteur » prononcé lors du tournage. Dès la machine lancée, impossible de refaire une prise, d’ajuster, de modifier. Tout ce qu’il pouvait faire était de placer sa caméra au meilleur endroit possible et sur cet aspect le film est un véritable tour de force. Certains choix scénaristiques – notamment quelques événements condensés en (trop ?) peu de temps – peuvent être discutés mais Victoria impose son énergie intrinsèque et nous entraîne dans une fuite en avant captivante, qui rend indulgent. L’unité de temps toute théâtrale du film impose des événements s’enchaînant sans ellipses et l’attitude de Victoria qui suit les quatre inconnus dans leur expédition périlleuse peut paraître suspecte. À moins d’y reconnaître l’influence combinée de l’alcool et d’une attirance naissante pour Sonne ou, plus politique, la recherche immédiate d’adrénaline d’une jeunesse qui vit dans le présent à défaut d’avoir un avenir. Ce lâcher-prise flirtant avec l’inconscience et teinté de désespoir est à accepter pour se laisser totalement porter par le film.  L’énergie de la mise en scène en temps réel et les performances des acteurs, remarquables, se chargent alors de vous guider jusqu’à l’aube.

Victoria assume totalement son ambitieux concept d’unique plan séquence et réussit à livrer de beaux moments de mise en scène malgré les contraintes imposées par le projet. Un bel objet cinématographique surprenant qui procure une bonne dose de sensations fortes, en continu.

Victoria, réalisé par Sebastian Schipper, Allemagne, 2015 (2h14)

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