Varanasi ou la quête du nirvana…

lundi 25 oct. 2010 | Marc-Olivier Méheut

Marc-Olivier continue son périple indien. Il fait halte à Varanasi, sur les rives du Gange. Voyage dans une ville sacrée, antichambre du Nirvana.

Dès que nous sortons du train, toujours les mêmes odeurs et la même pagaille, un concert de klaxons, des rues encombrées! Le lot quotidien désormais… La différence avec les autres villes, c’est qu’ici nous croisons beaucoup de pèlerins qui arborent des habits orange. Varanasi, anciennement Bénares, est une ville sainte et sacrée, posée sur les rives du Gange dans l’Uttar Pradesh. Haut lieu de l’hindouisme et de la spiritualité en Inde, c’est une ville toute entière dédiée au Dieu Shiva.
On peut revenir souvent à Varanasi et être émerveillé comme pour la première fois. Dès que l’on quitte l’axe principal et que l’on sort du rickshaw pour rejoindre à pieds notre guest house, nous pénétrons dans la vieille ville, une succession de minuscules ruelles désordonnées. Un lieu fascinant, où les temples fleurissent à chaque intersection, les dieux semblent vous accompagner au son des cloches qui appellent à la prière, des conques qui envoient des messages aux dieux. Le sac à dos est lourd à porter dans la chaleur étouffante mais les pas sont rythmés par cet univers qui vous happe en quelques secondes ! Les petits vieillards qui attendent au pied de leurs échoppes étroites donnent un aspect statique à cet univers. Et pourtant très vite le mouvement est partout : une moto qui se fraie un passage pour contourner une vache, des enfants qui rentrent de l’école en jouant et riant bruyamment, un convoi funèbre qui fait visiter une dernière fois la ville à un défunt… Une confrontation avec la mort dans ces ruelles débordantes de vie. Les yeux s’attardent sur les mouches qui semblent collées au linceul et finalement le convoi passe au son des chants de prières. Il faut mourir et être brûlé à Varanasi pour briser le cycle des réincarnations. Mourir à Varanasi, c’est un ticket pour le Nirvana…

Il fait bon se perdre dans ces ruelles qui, la plupart du temps, prennent la forme d’un gigantesque labyrinthe. Une chose est certaine cependant : très vite, on se retrouve sur les ghâts, des escaliers qui descendent dans l’eau du Gange sur 7 kilomètres. Chaque ghât est dédié à un dieu et on vient s’y recueillir. La journée commence par un bain purificateur puis une prière est adressée au soleil, les mains jointes. Il fait bon déambuler dans cet univers emprunt de spiritualité. Une famille se prépare sur un autre ghât à faire une puja, une offrande à Mother Ganga. On descend dans le fleuve le long des marches pour y faire ses ablutions et même boire une goutte de ce liquide sacré. Il faut être animé par une croyance infaillible pour se baigner dans cette eau où se déversent pas moins de trente égouts… La pollution est réelle mais les Gurus rappellent que si la surface est sale, huileuse et recouverte de détritus en tous genres, en dessous le Gange est un fleuve pur ! Une vieille femme recourbée ramasse les bouses de vaches sur le ghât à mains nues, en fait des galettes et les dispose soigneusement sur des pierres brûlées par le soleil pour les faire sécher. Un groupe d’enfants en uniformes se rend à l’école. Certains dorment encore, à même le sol… Nos repères occidentaux sont bien loin, comme emportés par la mousson qui grignote les ghâts peu à peu, jour après jour, et qui donne au Gange des allures de fleuve fougueux!
Nous logeons tout prêt du ghât Harischandra, le ghât de crémation. De la terrasse sur le toit de la guest house, on observe le Gange et la ville qui s’étend sur la rive gauche en prenant la forme d’un océan de toits. Une atmosphère reposante dans cette ville bruyante et débordante d’énergie.

Dès que l’on sort dans la rue, il suffit de commencer à descendre vers le Gange pour voir apparaître d’immenses tas de bois sur le bord des ruelles. Au hasard d’un porche, on aperçoit d’immenses balances qui servent à peser la quantité de bois nécessaire à une crémation. Différentes échoppes vendent du bois de santal, un bois riche et sacré qui doit aider l’âme à quitter le corps plus sereinement… Très vite une odeur âcre prend à la gorge. Difficile d’imaginer que des personnes vivent là toute l’année, dans cet univers où la mort est partout, jusque dans l’air. Au travers de la fumée blanche qui s’échappe des bûchers, on distingue un pied en l’air, parfois un bras calciné qui s’élève vers le ciel. Cinq à six bûchers consument des corps en permanence du lever au coucher du soleil. Les hommes de la famille assistent à la cérémonie pendant que les doms retournent les corps dans les flammes. Moment de grande spiritualité et de montée vers le nirvana auquel les femmes n’ont pas le droit d’assister. L’ancienne tradition du sati, qui veut que l’épouse se jette dans le bûcher de son époux, de même que l’hystérie féminine, font craindre des cris et des débordements. Difficile dans ces moments-là de rendre compte du mélange de sensations fortes et de voyeurisme, d’écœurement et d’émerveillement… Les yeux piquent parfois quand le vent nous renvoie la fumée.

Varanasi, ville où toujours la vie côtoie la mort, ville où le profane se mêle au sacré ! A côté des bûchers en flammes, de jeunes enfants jouent au cricket, d’autres se font masser à même le sol. Personne ne se préoccupe de cette odeur de barbecue et des cendres qui volent dans le ciel. La jeunesse insouciante s’amuse pendant que des vieillards attendent patiemment la mort, assis sur un ghât, recroquevillés sur leurs squelettes… Tous les oubliés de l’Inde sont là, espérant bien cesser de se réincarner : les malades, les infirmes, les lépreux, etc. Les Sâdhus sont partout, seuls ou en groupes, vêtus de tissus orange ou nus et enduits de cendres. Ils attendent, le regard plongé dans Mother Ganga, en fumant leurs shiloms…
Une ambiance très particulière qu’on ne se lasse pas d’observer! D’autant plus que nous sommes arrivés le premier jour du Shiva festival qui dure un mois. De longues files de pèlerins bordent les rues qui mènent aux temples et au Main ghât. On les reconnaît avec leurs habits orange et les petits bidons qu’ils portent au bout de bâtons décorés de cobras! Certains ramènent de l’eau de Lourdes, ici c’est celle du Gange. On se lave dedans, on se purifie et on la boit… Nous croisons des groupes de jeunes qui remontent du Gange, les habits mouillés de cette eau pure. Ils rient, se tiennent par la main et arborent de larges sourires. On vient ici célébrer Shiva, un des principaux dieux de la Trimurti, la trinité hindoue. Il est souvent représenté en bleu en raison du poison qu’il aurait absorbé. Il est armé d’un trident et il chevauche son taureau, Nandi. Il est le dieu destructeur sans lequel aucune création ne serait possible. Son rôle créatif est symbolisé par le lingam, une représentation phallique vénérée. Une ville extraordinaire et fabuleuse qui ne laisse personne indifférent.

Nous quittons Varanasi, François et moi, avec l’impression d’avoir été immergés dans une ville où il faut mourir mais qui déborde de vie. Comme un petit clin d’œil au nirvana tant espéré par les millions de pèlerins qui sillonnent la ville chaque année.

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