Un cheval, un taureau, deux hommes

jeudi 23 févr. 2012 | Fabien Randanne

Addition improbable de la semaine : deux pièces de théâtre + une pièce de bœuf = trois films engagés dans la course aux Oscars.

A voir son canasson galoper de la campagne anglaise aux tranchées françaises, changeant de propriétaire au fil de péripéties tantôt bucoliques, tantôt pyrotechniques, on peut avoir du mal à croire que Cheval de guerre1 fut joué sur scène. Pourtant, le dernier film de Steven Spielberg s'inspire bel et bien d’une pièce de théâtre, elle-même tirée d’un roman signé Michael Morpurgo. Les deux heures et demie que dure le long-métrage déploient un indéniable souffle épique (hippique ?). Au-delà de l’histoire d’"amitié" entre un jeune fermier et un cheval, le scénario déroule de multiples sous-intrigues (un foisonnement narratif comparable à celui de La Couleur pourpre, réalisé par Spielberg en 1985) et ne laisse que peu de place aux temps morts.

On ne s’ennuie donc pas et le film remplit le cahier des charges du film familial, la mise en scène trouvant toujours un stratagème pour placer la violence hors du champ de la caméra ou de la vision. L’excès de lyrisme – à l’œuvre notamment dans les scènes d’ouverture et de clôture – et de sentimentalisme plombent quelque peu les talents de conteur de Spielberg. On retiendra plus volontiers deux séquences magnifiques : une cavalcade dans les tranchées et une scène de fraternisation qui tend génialement vers l’absurde.

 

Glenn Close, elle, revient sur les grands écrans avec Albert Nobbs2. Elle interprète le rôle titre de ce qu’il est convenu d’appeler "le film d’une vie". L’actrice s’était déjà glissée, en 1982, sur les planches new-yorkaises, dans le costume de cet employé d’hôtel du Dublin du XIXe siècle. Depuis, elle n’a cessé de rêver de le faire vivre sur grand écran.
Après une première tentative avortée au début des années 2000, le projet a enfin pu voir le jour. S’il faut reconnaître l’engagement total de Glenn Close – elle a aussi enfilé les casquettes de coproductrice et coscénariste – le résultat s’avère bien trop académique et amidonné. Il y avait assurément, dans cette histoire de femme contrainte de se travestir en homme pour conserver son emploi, matière à parler de la comédie des apparences.

Chaque personnage secondaire ou presque a quelque chose à cacher et doit se composer une façade respectable. Ce thème n’est pourtant qu’effleuré, délaissé au profit de l’obsession d’Albert Nobbs d’ouvrir un jour un magasin de tabac et de trouver une épouse. Le principal souci, c’est que, même avec l’aide d’une prothèse nasale et d’un maquillage discret, Glenn Close en homme ressemble surtout à un personnage androgyne intriguant. Difficile pour le spectateur de suspendre son incrédulité en voyant les personnages entourant Nobbs ne jamais se douter de son travestissement, complètement charmés par cette silhouette rigide qui a un je-ne-sais-quoi de flippant.

Le personnage principal de Bullhead3 a lui aussi quelque chose d’inquiétant. Regard perçant, carrure de molosse, Jacky a l’air d’une bombe à retardement, prêt à laisser exploser la violence qu’il contient en lui. Incroyablement maîtrisé et ambitieux pour un premier film, ce polar belge est un véritable uppercut. Oui, un uppercut : si le mot est souvent galvaudé lorsque l’on parle de cinéma, ici, il est parfaitement pertinent. Sachez-le : vous risquez de ne jamais oublier ce film !

Dans un décor rural, la campagne flamande, Bullhead, mêle polar (un trafic d’hormones dans les élevages bovins), drame et comédie en parvenant à trouver le bon équilibre. En lice pour l’Oscar du meilleur film non-anglophone, dimanche, il risque de subir la concurrence d’Une séparation de l’Iranien Asghar Farhadi, mais mériterait amplement la statuette. Cheval de guerre et Albert Nobbs, qui seront aussi de la fête des Oscar, s’avancent également en position d’outsider.

  1. 1. Cheval de guerre, 2011, Etats-Unis, réalisé par Steven Spielberg (2h27).
  2. 2. Albert Nobbs, 2011, Grande-Bretagne, Irlande, réalisé par Rodrigo Garcia (1h57).
  3. 3. Bullhead, 2011, Belgique, réalisé par Michael R. Roskam (2h09).
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