« Un artiste n’existe pas tout seul »

mercredi 10 nov. 2010 | Dorothée Duchemin

Figure emblématique du Street Art, Jean Faucheur s’est imposé par ses réalisations urbaines mais aussi par son investissement pour la promotion de l’art urbain. Il a peint sur les murs et recouvert de ses oeuvres des centaines d’affiches publicitaires. Rencontre avec un aimable fumeur de pipe.

Son atelier se trouve au fond d’un terrain vague à Belleville. C'est une ancienne friche industrielle, réhabilitée par la ville à la fin des années 90 et gérée par une association, La forge de Belleville. Les bâtiments ont été réaffectés en ateliers. Jean Faucheur, l’un des occupants, partage l’un d’eux avec une autre artiste. Peintre, sculpteur, photographe, l’homme est accueillant, avenant, dans un atelier où s’entassent toiles, bombes de peinture et autres objets plus ou moins identifiables. Jean Faucheur, qui ne lâchera pas sa pipe durant l’entretien, reste une figure de l’art urbain en France. Il n’avait pas 30 ans lorsqu’il rencontre Keith Haring, Basquiat et les autres, à New York, patrie du graffiti, au début des années 80.

L’entrevue se déroule au pied de la prochaine œuvre originale qui étalera ses trois mètres sur huit à l’angle de la rue Oberkampf et de la rue Saint-Maur à Paris. Le projet s’inscrit dans le cadre de l’association le M.U.R (Modulable, urbain et réactif), dont Jean Faucheur est initiateur et dont il fut président jusqu’en 2009. Ce M.U.R a pour vocation de faire la promotion de l’art urbain et de ses artistes. L’association passe commande et, tous les quinze jours, une nouvelle œuvre fait le mur. Jean Faucheur n’hésite pas à prêter son atelier aux artistes. La plupart n’a en effet pas l’espace suffisant pour réaliser ces gigantesques toiles encombrantes.
C’est certain, il est artiste. Difficile, pourtant, de dire ce qui le caractérise le plus : le fait d’être artiste ou cette folle énergie qu’il met au service des autres créateurs ? « Je considère ce que je fais pour les autres comme faisant partie intégrante de ma démarche artistique. » Et comment peut-il agir différemment puisqu’il en est persuadé : « Un artiste n’existe pas seul ».
Il est né en 1956 et sort à la fin des années 70 de l’Ensad, Ecole nationale des arts décoratifs de Paris. Le diplôme et à peine trois ans plus tard, il est à l’étroit dans son atelier à Versailles. « Je me sentais bloqué dans cet univers clos de l’atelier. Je voulais en sortir. » Pour échapper au carcan de la peinture dite "traditionnelle", Jean Faucheur réalise alors des peintures sur papier, sort de son atelier et grimpe en haut d’une échelle pour les coller sur les affiches publicitaires. « J’ai pu faire évoluer mon travail de manière assez conséquente. Je rentrais alors dans un univers que je ne connaissais pas du tout à l’époque : les arts urbains. »

Episode New Yorkais

« Par un concours de circonstances, j’ai ensuite été invité dans la galerie de Tony Shafrazi. » La formule paraît bien modeste. La galerie n’est autre que celle de Keith Haring et Kenny Sharf, pour ne citer qu’eux. Basé à Soho, le lieu incarne la vivacité du graffiti de l’autre côté de l’Atlantique. « Shafrazi m’a appelé et m’a invité pendant trois mois et demi à New York, tous frais payés, pour faire mes bêtises dans la rue. » C’est à ce moment qu’il côtoie le gratin : Basquiat, Keith Haring, Roy Lichtenstein, Kenny Sharf et Andy Warhol. Dans les entrailles de la Grosse Pomme, les passerelles entre arts urbains et milieux artistiques traditionnels sont bien plus nombreuses qu’en France. « Les galeristes sont beaucoup plus ouverts. Pour eux, si une personne a du talent, ce n’est pas parce qu’elle fait des choses dans la rue qu’il faut la repousser. » En un an et demi à peine, Jean Faucheur est reconnu par ce milieu fougueux et bouillonnant. « Là-bas, tout était beaucoup plus rapide et direct ! Il y avait un sacré décalage. En France, les institutions s’intéressaient à ce qui se passait à New York mais pas à Paris. Allez savoir pourquoi ? »
Reconnu en France par les acteurs de cet art marginal, il est contacté par un groupe de jeunes artistes, dont Claude Closky et Pierre Huyghe, 25 ans de moins. Ensemble, ils créent le collectif des Frères Ripoulins. Jean Faucheur leur enseigne ses méthodes pour prendre en otage le panneau publicitaire. Le groupe de garnements, dont certains ne sont même pas encore diplômés, squatte les panneaux d’affichage. L’époque est folle, étourdissante. La joyeuse bande est invitée par Shafrazi. Après Paris, voici un nouveau terrain de jeu : New York, l’ébouriffante. De 1984 à 1988, le collectif sévit au lieu et place des publicités.

Jean Faucheur clôt cette période et reprend : « au début des années 2000… » Quelle ellipse ! Où était-il ? Que faisait-il ? Il faut lui poser la question pour obtenir un petit élément de réponse. Naturellement, il passerait sous silence ses vingt années. On apprend que l’esprit du collectif est oppressant, au bout d’un certain temps. L’artiste a besoin à ce moment « d’une nouvelle dynamique » pour s’impliquer dans un travail plus personnel. Mais il y tient et il insiste : « je ne regrette rien » et évoque « une époque formidable ». Le Jean Faucheur de 32 ans a besoin de voir ses propres tableaux. On n’en saura pas davantage. Il n’y a peut-être rien d’autre à savoir.
La ville ne cesse pourtant jamais de l’entêter. Pour lui, elle est incarnée. Il s’agit bel et bien « d’un organisme vivant », surtout pas un musée d’extérieur ou une galerie à ciel ouvert. Il rejette ces expressions préfabriquées que l’on regrette d’avoir osé employer.
Deux fois, il se lève pour fixer plus solidement la gigantesque toile qui menace de nous engloutir. Du haut de l’escabeau, « je surveille les toiles des artistes ».

Invasions nocturnes

Au début des années 2000, la rue le sort encore une fois de l’atelier. Il sent qu’on y fermente, qu’on y grouille, que le Street Art est en effervescence. Il sent cette énergie brute, « qui n’est pas de l’intelligence » et qui le happe. Vingt ans plus tôt, il avait montré aux Ripoulins comment coller des peintures sur les panneaux publicitaires. Cette fois encore, il endosse le rôle de celui qui montre et apprend à l’autre. Il refuse les termes de guides ou mentors, ou n’importe quel autre terme qui le placerait "au-dessus". Jean Faucheur va en tout cas à la rencontre des graffeurs qui vivent une sale période. Les attentats du 11-Septembre sont passés par là et ont instaurés un climat « suspicieux ». Le risque est réel pour quiconque se fait prendre une bombe de peinture à la main, en train de faire un sort à un mur. « Moi je leur ai dit : "les gars, il existe un moyen sans risque pour continuer à vous exprimer dans la rue : les panneaux publicitaires". » Encore le panneau publicitaire… Pourquoi cet élément urbain, parfois agressif et particulièrement prolifique fait-il figure de support de prédilection ? « Dans les années 80, c’était pour être vu. Les publicitaires sont malins, ils sont là où on les verra le mieux. Dans les années 2000, c’est un pied de nez à la pub, omniprésente, mais aussi un refuge pour les artistes de rue. » S’il est interdit de peindre un mur, un panneau publicitaire est un espace privé. Il est donc plus sûr, à moins que le propriétaire de l’espace ne se tienne en embuscade…

Jean Faucheur enseigne aux plus jeunes son savoir-faire et endosse parallèlement un costume de communicant. Il veut faire comprendre aux institutions artistiques, aux élites un peu coincées, au milieu de l’art "sage" qu’il existe aussi des talents dans la rue. « Je veux seulement qu’ils s’ouvrent. Il n’est pas question de dire que tel art est mieux que tel autre. Il s’agit d’élargir leur champ de vision. » Quitte à leur coller le nez dessus ! A cette fin, le collectif Une nuit est créé en 2002. Sa mission : investir, en une nuit et une nuit seulement, avec méthode et imagination, les panneaux publicitaires. L’invasion éphémère se répète en 2003 et 2005, avec toujours plus d’artistes à participer. Le matin, c’est ClearChannel et autre JCDecaux qui ont la gueule de bois.

Retour à l’atelier

Aujourd’hui en France, grâce à Jean Faucheur, à un effet de mode, aux artistes ou les trois en même temps, l’art urbain s’est déniché une place de choix dans l’univers artistique. Le M.U.R fêtait ses trois ans au début du mois de novembre. Sagement, les artistes urbains exposaient leurs toiles dans des allées bien droites. Deux artistes ont refusé de participer pour ne pas faire d'infidélités à la rue. Mais les autres étaient présents de bon gré, preuve que les passerelles existent désormais. Jean Faucheur, comme à la fin des années 80, se recentre sur lui et son propre travail depuis un an, depuis qu’il a quitté la présidence du mur. « J’ai été là pour accompagner les artistes. Mettre mes peintures dans la rue, en tant qu’artiste, ne me tente plus. » Ces dix dernières années, sa carrière personnelle entre guillemets, il les a vécues de squat en squat, les poches vides, le plus souvent. « J’ai complètement laissé ma vie matérielle de côté. » La précarité, l’unique raison de son retour aux toiles ? Pas uniquement. « Picasso dit : "Je ne cherche pas, je trouve". Moi je n’arrête jamais de chercher, de me chercher. J’ai besoin actuellement d’être face à moi-même et à mes toiles. »
L’appel de la rue s’emparera-t-il de nouveau de lui ? Au fond du terrain vague de la forge de Belleville, Jean Faucheur restera sans aucun doute un fou de cette « énergie brute qui consiste à faire avant de réfléchir, cette dynamique en prise directe avec la réalité ». Pour lui, peindre dans la rue, « c’est échapper à l’oppression d’une ville souvent agressive. Certains peignent, d’autres ne marchent que sur les traits des passages pour piéton. » Veillera-t-il toute la nuit sur la toile de cet artiste ? « Non, assure-t-il, je vais rentrer chez moi cette nuit. »

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