"Truth", la charge de la preuve

mercredi 6 avr. 2016 | Marco Pierrard

Intéressant

En 2004, la responsable de CBS News Mary Mapes et le journaliste vétéran Dan Rather décident d’enquêter sur les avantages dont aurait bénéficié George W. Bush pour échapper à la guerre du Vietnam. Truth explore en détail les méandres de cette quête de vérité très controversée qui fut fatale à ses instigateurs.

En 2004, Mary Mapes (Cate Blanchett), productrice de l’émission d’investigation 60 Minutes, réalise un joli coup journalistique en dévoilant les images des tortures infligées par des soldats américains aux détenus de la prison irakienne d’Abou Ghraib. Quelques mois plus tard, elle décide de suivre — avec Dan Rather (Robert Redford), présentateur vedette et figure historique du journalisme américain — la piste de documents qui prouveraient que George W. Bush, président en exercice et en campagne pour un second mandat à la Maison Blanche, aurait bénéficié d’un traitement de faveur pour ne pas participer au combat sur le sol vietnamien.

Mais après la diffusion de l’émission, tout se complique. L’authenticité des deux mémos présentés comme preuve par CBS est mise en cause par des confrères journalistes et certains témoins clés se rétractent. Des pressions politiques s’exercent sur la chaîne et le fond de l’affaire s’éclipse peu à peu derrière une violente tempête médiatique qui va briser les carrières de Dan Rather et Mary Mapes.

Truth © 2015 RatPac Truth LLC., Courtesy of Sony Pictures Classics

Le journalisme qui fouille

Basé sur le livre de Mary Mapes, Truth évite habilement le simple exercice de réhabilitation de la productrice en présentant honnêtement les faits, à charge et à décharge. Pour rendre compte de cette histoire, James Vanderbilt — dont c’est le premier film mais qui a déjà œuvré notamment sur le scénario du thriller Zodiac (2007) pour David Fincher — s’entoure d’un acteur qui a marqué l’histoire des films sur le journalisme. Maline, la présence de Robert Redford au générique fait écho dans la mémoire cinéphile à son interprétation du jeune journaliste Bob Woodward dans Les hommes du président (1976). Excepté que cette fois le journaliste qu’il incarne n’a plus rien à prouver et, à défaut de faire tomber le président en place comme ce fut le cas pour Nixon dans l’affaire du Watergate, rien ne va se passer comme prévu et le scandale va se retourner contre lui et sa productrice.

À première vue, on pourrait trouver le fond de l’affaire soulevée par Mapes et Rather — savoir si Bush a profité ou non des bonnes relations de son père pour s’inscrire à une formation de pilote et ainsi éviter le Vietnam — assez dérisoire. Mais il ne faut pas oublier qu’en 2004, en pleine période d’élection, les républicains assénaient à longueur de journée des spots publicitaires sur les chaînes américaines pour dénoncer, selon eux, les mensonges éhontés de John Kerry sur les médailles et distinctions qu’il a reçues lorsqu’il était au Vietnam... car il y était, lui. En dehors de la question du mensonge en politique, le thème du service militaire et de l’activité des candidats lors de la guerre du Vietnam était un sujet particulièrement sensible pendant cette campagne.

C’est pourquoi Mary Mapes constitue une équipe de journalistes — dans laquelle on retrouve notamment Dennis Quaid ou encore Elisabeth Moss des séries À la maison blanche et Mad Men — pour tenter de démêler le vrai du faux. Leur enquête nous rappelle l’importance d’une émission comme 60 Minutes, qualifiée comme en voie de disparition dans le film, avec des journalistes qui enquêtent vraiment, et ne se contentent pas de lire des dépêches de l’AFP. Dan Rather se souvient ainsi du temps béni de ses débuts, quand l’information était d’utilité publique et n’était pas soumise à la pression de devoir rapporter de l’argent à la chaîne. Un autre journaliste de l’équipe relève malicieusement qu’une fois le scandale révélé, les chaînes concurrentes ne font que commenter leur travail, voire commenter les commentaires. Le rôle tenu par l’équipe de 60 minutes dans le paysage médiatique américain peut être comparé au travail de Mediapart de ce côté de l’Atlantique ou à celui du conglomérat de journalistes — dont Le Monde fait partie — ayant révélé l’ampleur du récent scandale des Panama Papers.

Cette quête de la vérité fonctionne assez bien, malgré les effets parfois un peu appuyés du réalisateur qui alourdit la mise en scène avec une musique omniprésente pour dramatiser certaines séquences et des ralentis qui frisent parfois le ridicule. Malgré un style parfois pesant, la tension autour de cette révélation concernant Bush tient en haleine... mais c’est quand celle-ci se retourne contre l’équipe de journalistes que le film devient encore plus intéressant.

Révélation géniale ou grosse plantade ?

Malheureusement pour Dan Rather et Mary Mapes, l’euphorie sera de courte durée. Les mémos du lieutenant colonel Killian — qui n’est plus de ce monde pour s’en expliquer — affirmant que George W. Bush a bénéficié des contacts de son père sont attaqués sur leur authenticité. Certains journalistes affirment même qu’il est très facile de prouver qu’ils ont été réalisés avec le logiciel Word, ce qui est embêtant pour des documents censés avoir été tapés sur une machine à écrire au début des années 70. Et comme si cette mise en cause ne suffisait pas, des témoins clés de l’enquête changent leur version des faits et avouent avoir menti aux journalistes de 60 Minutes, transformant la révélation en fiasco pour CBS.

Prise dans la tourmente, l’équipe doit alors prouver sa bonne foi et la solidité de son enquête, alors que Mary Mapes se retrouve en ligne de mire, accusée d’avoir été aveuglée par ses opinions politiques. Ce qui rend Truth intéressant, au delà de l’histoire elle-même, c’est cette seconde partie qui pose la question de la vérité. Mary Mapes et son équipe ont-ils été négligeants sur la vérification des preuves ? Certainement, mais même si les mémos sont faux, ou ont été fabriqués pour les induire en erreur, cela doit-il pour autant masquer les témoignages qui affirment que Bush a bien bénéficié d’un traitement de faveur ? Finalement, l’impossibilité de vérifier si les fameux mémos sont des vrais ou non, car personne n’a jamais eu en main les originaux, fait basculer la réflexion sur la responsabilité du journaliste face à la preuve, et nous interroge en tant que citoyens sur le rapport que nous avons avec ceux qui sont censés décrypter notre monde.

Malgré un manque de subtilité dans le traitement de certaines scènes, Truth réussi à livrer les clés de cette enquête très sensible aux multiples rebondissements qui a brisé la carrière de Dan Rather et Mary Mapes. Punition justifiée ou non, le film est assez intelligent pour ne pas imposer une réponse toute faite au spectateur, et c’est de qui le rend assez efficace.

Truth, réalisé par James Vanderbilt, Australie - États-Unis, 2015 (2h05)

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