Talents Hauts, à bas le sexisme
mardi 5 avr. 2011 | Anthony Renaud
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La littérature jeunesse regorge de stéréotypes sexistes. Une maison d'édition a choisi de combattre ces clichés en proposant albums et romans dans lesquels la femme enlève son tablier, et l'homme son costume de banquier. Pour promouvoir l'égalité des sexes, dès le plus jeune âge.

Martine sait faire beaucoup de choses. La cuisine et les courses surtout. Elle sait aussi faire la petite maman et... rester à la maison. Elisabeth, elle, préfère taquiner le dragon, autrement plus dangereux. On peut donc être princesse, héroïne et avoir du courage. Comme un garçon. Martine et ses aventures sont un énorme succès de librairie pour Casterman, La princesse et le dragon est encore discrète. Edité chez Talents Hauts, l'album de jeunesse écrit par Robert Munsch a été vendu à plus de 5 000 exemplaires en France. Martine et Elisabeth ne boxent décidément pas dans la même catégorie. L'une est la parfaite petite fille qui deviendra la parfaite petite femme d'intérieur, l'autre se permet d'envoyer son prince sur les roses.

La maison d'édition Talents Hauts est aujourd'hui la seule en France à avoir une démarche antisexiste. Et à la revendiquer. Tout le catalogue est construit selon cette ligne éditoriale. « Nous ne nous cachons pas. Nous l'affichons sur nos livres. Et on en est fiers !, lance en souriant Mélanie Decourt, cofondatrice et directrice éditoriale. Des livres antisexistes existent chez d'autres éditeurs, mais c'est au cas par cas. Et ce sont rarement les livres mis en avant. Des fois que cela dérangerait certains lecteurs... »

L'objectif de cette maison d'édition, c'est bien de lutter contre le sexisme présent dans les livres destinés à la jeunesse. Combattre ces stéréotypes devenus ordinaires. Dès 3 ans. Mais pourquoi spécifiquement les jeunes ? « Parce que c'est une littérature bourrée de clichés sexistes. Le sexisme n'a pas disparu de notre société, et encore moins de ces livres-là. Les chiffres sont parlants et horribles. Il y a deux fois moins d'héroïnes que de héros dans les livres pour les jeunes. Et quand ce sont des animaux qui sont représentés, on en constate dix fois moins. La raison ? C'est un grand mystère. »

Ourson, chaton et lapin n'ont donc pas d'existence au féminin. Pas dans les livres en tout cas. Pas plus que la femme dynamique, épanouie, active et représentée hors de son domicile. La femme est si facile à caricaturer en ménagère. « Les hommes sont toujours représentés à l'extérieur du domicile, dans des professions très variées et valorisées, alors que la femme elle, garde son tablier et son nœud dans les cheveux », peste Mélanie. L'homme, rentré à la maison, trône dans son fauteuil, pipe à la bouche, lunettes sur le nez et journal dans les mains. Un signe d'intelligence et de savoirs après une longue journée de boulot. Précision : la femme a quelquefois l'honneur de quitter sa cuisine et sa maison. Elle est alors hôtesse de l'air, infirmière ou institutrice. Une caricature ?

Mélanie Decourt et Laurence Faron, les deux fondatrices de cette maison d'édition, savent que leur travail de dénonciation sera long. Leurs revendications passaient autrefois par du militantisme actif. Dans des associations et en tête des manifestations. Mélanie a même présidé pendant deux années Mix-Cité, le mouvement féministe mixte qui milite pour l'égalité des sexes. C'était entre 2000 et 2002. Laurence, elle, débute dans la finance avant de tout plaquer pour se tourner vers l'édition scolaire.

Adela Turin, le modèle étranger

Les deux jeunes femmes se rencontrent chez Belin, l'éditeur. Elles sont collègues, elles deviennent amies. Leur chemin se sépare temporairement en 1999. Mélanie poursuit sa carrière chez Nathan, pendant dix ans, alors que Laurence s'expatrie à Londres pour exercer en free-lance. Elles restent en contact. « Depuis des années, nous avions des projets dans nos tiroirs. Mais nous ne pouvions pas les imposer dans une grosse maison d'édition, souffle Mélanie. Laurence m'a alors proposé de créer notre propre entreprise, on s'est lancé. »

Le parcours de militante féministe se poursuit donc. A travers les livres. L'aventure débute réellement fin 2005. Avec de petits moyens, des auteurs souvent débutants, mais une solide détermination. Leur modèle ? Elles le puisent à l'étranger. Adela Turin vient tout de suite dans la conversation. Cette historienne d'art a fondé en Italie, en 1974, la maison d'édition Dalla Parte Delle Bambine (Du côté des petites filles). Ses albums illustrés, contes et bandes dessinées dénonçaient et expliquaient le sexisme aux enfants. Des ouvrages réédités récemment en France par Actes Sud. Adela Turin, une référence pour Mélanie. « J'ai été élevée à ça. J'ai grandi avec Clémentine s'en va, je l'ai eu pour mes 4 ans. Adela nous a inspirées. Même si évidemment, le féminisme des années 70 n'est plus le même aujourd'hui. On ne ferait pas les mêmes livres, les problématiques ont changé. »

Démarche antisexiste ne signifie pas pour autant débat d'un autre temps. Avec quatre collections (pour quatre tranches d'âge, de 3 à 18 ans), Talents Hauts aborde des thèmes d'actualité : le milieu de la mode, la violence, le racisme. Les droits des femmes également, comme le voile intégral (Samiha et les fantômes) ou les violences conjugales (La joue bleue). Du partage des tâches domestiques et parentales à des sujets plus radicaux et engagés. Sans arrière-pensée moralisatrice. « Pour nous, le sexiste est un système composé de petites briques. Comme un grand mur dans lequel on doit mettre de petits coups de pied, poursuit Mélanie. C'est peut-être anecdotique, un garçon qui joue à la poupée, mais ça a du sens. Pour moi, c'est aussi utile que de dénoncer la burqa. »

Deux thèmes manquent pourtant à leur catalogue : l'homosexualité et l'homoparentalité. Ce n'est pas un oubli, mais le duo n'a pas encore trouvé son coup de cœur pour évoquer ces sujets. « Ce sont deux propos difficiles à aborder sans niaiserie, sans être donneur de leçon. Nous recevons pourtant des manuscrits, mais rien ne nous emballe. »

Axelle rêve de Formule 1, Philo s'imagine danseur

Laurence et Mélanie combattent activement cette attitude dominatrice des hommes à l'égard des femmes. A travers des albums et des romans, elles pointent du doigt cette distribution arbitraire des rôles de la femme et de l'homme au sein de la société. Dans Combinaison gagnante, Axelle rêve de faire de la Formule 1. Philo, lui, déteste le foot et se réjouit de se mettre à la danse (Philo mène la danse), alors que Bonnie endosse le rôle de catcheuse et son ami Kim, celui de danseur (La catcheuse et le danseur).

Talents Hauts s'élève contre les normes trop vite établies. Contre l'image des petites filles trop coquettes, boniches ou nunuches qui dorment toute la journée. « C'est pénible de voir de telles choses, expose Mélanie. Ce n'est pas valorisant pour les filles. Ca ne permet pas aux enfants de se construire une image de femme accomplie et sûre d'elle. Ce n'est pas plus agréable pour les garçons de toujours jouer au foot ou à la petite voiture. » Surtout que cela touche directement de très jeunes enfants. Malléables et obéissants. « C'est d'autant plus dommageable que ces ouvrages sont lus à des esprits en formation. A cet âge-là, les enfants croient tout ce qu'on leur dit. Quand ils voient une image, ils l'impriment dans leur esprit. Comme si c'était La vérité. Et comme l'album est lu par un adulte de référence, parents ou enseignants, l'enfant ne se pose même pas de questions. »

Les clichés ont la vie dure, les stéréotypes continuent d'envahir la littérature jeunesse. Le combat de Talents Hauts passe également par l'acceptation des différences. La collection "Les Papareils" s'attache ainsi à mettre en scène des personnages qui savent tirer parti de leur différence : la chevelure pour Emilie (Emilie, une fille qui décoiffe), la finesse pour Aldo, ce pianiste devenu détective privé et roi de la filature (Aldo, un garçon tout en finesse). Le tout abordé sur un ton burlesque, comique et décalé.

« Le message ne passe pas si le livre n'est pas réussi »

Après cinq ans et demie d'existence, cent titres au catalogue (à raison de trente nouveaux ouvrages chaque année) et un nouveau diffuseur (Volumen) depuis janvier, Talents Hauts ne veut pas se reposer sur ses lauriers. Dénoncer pour dénoncer, sans façon. Leur métier, c'est l'édition. Le texte, l'illustration et l'histoire doivent être parfaits. Talents Hauts, c'est le fond et la forme. La démarche antisexiste ne doit pas prendre le dessus sur la qualité des ouvrages. « Un sujet antisexiste seul ne suffit pas, précise Mélanie. Si l'on a accepté le sujet d'un auteur, c'est parce que le livre était bon. Avec une histoire bien écrite, des illustrations réussies et une dénonciation bien menée. Il faut de la poésie, de l'humour, des personnages attachants. Le message ne passe pas si le livre n'est pas réussi. Il faut du contenu, pas de la soupe. Nous sommes très vigilantes. »

Cette attention toute particulière portée à la qualité des œuvres permet aux deux jeunes femmes de bénéficier d'une image particulièrement positive dans la profession1. Notamment auprès des libraires. Le succès et l'attrait de leur ligne éditoriale leur permettent aujourd'hui d'élargir leur collection. Et de se tourner vers des formats jusqu'à maintenant ignorés par la maison d'édition : un recueil de contes... antisexistes (Contes d'un autre genre) qui sortira en octobre prochain, et Licornier, une trilogie d'heroic fantasy... féministe. Ou comment une jeune fille devra faire ses preuves dans un monde d'hommes. Un monde troublé, curieux et moqueur.

  1. 1. Talents Hauts édite également, depuis sa création, des ouvrages bilingues sans traduction. Dès 2 ans, jusqu'à l'âge adulte.

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Moi Tarzan, toi Jane

"La démarche antisexiste ne doit pas prendre le dessus sur la qualité des ouvrages": C'est fondamental en effet.

Je suis toujours aussi stupéfait de trouver des ensembles "table à repasser + balai + machine à laver" dans les magasins de jouet pour ces âges là.

Ceci dit, en Suède on se fait un point d'honneur à dépasser la question du genre en bas âge, les garçons et les filles y ont les mêmes activités.... Du coup j'ai entendu plus d'un témoignage de femmes suédoises bien tristes de se retrouver avec des chiffes molles à la maison une fois le petit garçon devenu mari. La sensualité des couples en devient différente aussi.

Deux sexes différenciés, c'est deux sexes qui auront des choses à se dire, le tout est de faire en sorte que ça n'implique aucune pénalité sociale ou professionnelle par la suite.

 

De quelles différences est-il question ?

Je suis une femme. Mes muscles sont moins puissants que ceux de mon grand voisin. C'est une différence incontestable. Si on me différencie de mon voisin par ma plus grande capacité à faire danser le balai ou à manier les casseroles, je conteste.
Ce sont les différenciations artificielles instaurées pour servir le machisme culturel qui posent problème, pas nos véritables différences. Les petites filles ne naissent pas en sachant habiller un baigneur. C'est parce qu'on leur colle sans cesse des poupées entre les mains qu'elles finissent par apprendre. De la même façon, les garçons ne sont pas des fondus de voitures dans le ventre de leur mère.

 

Toi Jane, Moi Tarzan

Oui oui, nous sommes d'accord. Les histoires de casseroles et de balais sont évidemment une aberration, et une forme de conditionnement.
Je m'interroge simplement sur nos différences (les biologiques ont au moins l'avantage d'être incontestables) respectives, et sur les retombées culturelles de ces différences.
Est il possible d'inventer un modèle d'approche différenciée qui n'ait aucune conséquence néfaste sur l'émancipation future des hommes et des femmes ?
Est ce que faire faire des activités personnelles différentes entre fille et garçon implique nécessairement une inégalité sociale par la suite ? Peut être, mais la question peut se poser.
Le principe d'une "égalité" stricte de traitement est parfaitement légitime bien sûr, mais l'idée d'une "complémentarité" basée sur autre chose que les canons machistes actuels reste à inventer.

Mais peut être que mes questionnements profondément profonds ne répondent en rien aux besoins actuels de notre société... Je propose qu'on en rediscute d'ici deux trois siècles, histoire de voir d'où en seront nos perspectives.

 

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