Le syndrome du voyageur, quand l'émotion fait perdre la tête

mardi 29 juill. 2014 | Marie Desgré

"Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage…" Ce que le poème de Joachim du Bellay ne précise pas, c'est si Ulysse a eu des crises d'angoisses en arrivant. Car le dépaysement tant recherché lorsque l'on part en voyage peut aussi faire tourner les vacances au cauchemar. Cela s'appelle le syndrome du voyageur.

C'est l'histoire d'une jeune Japonaise visitant Paris pour la première fois. Qui s'empresse naturellement d'aller découvrir ce qui est, sinon la plus belle avenue du monde, au moins la plus célèbre de la ville. Arrivée sur les Champs-Elysées, elle découvre avec stupeur des Françaises vêtues… de jeans et baskets. Bien loin des chic dames portant des tailleurs de haute-couture qu'elle pensait trouver.

Passée la déception, cette touriste-là a poursuivi son séjour sans péripétie, mais la désillusion à l'arrivée a pourtant été grande. Chez d'autres, elle provoque même des crises d'angoisse, des hallucinations, un sentiment de solitude et même de persécution. On l'appelle le syndrome de Paris : l'image fantasmée de la Ville Lumière se confronte à la réalité, le roman devient un cauchemar. Les Japonais, baignés dans une culture de la cordialité, de la discrétion et de l'organisation, sont particulièrement frappés par ce mal lorsqu'ils sont projetés dans un Paris bruyant, sale, avec ses odeurs d'urine et ses habitants qui vous accueillent dans le métro d'un chaleureux coup de coude. Il est loin, le Paris d'Amélie Poulain.

Un précédent célèbre

Les touristes déçus d'un Paris plus sale que celui des cartes postales ne sont pas les seuls à tomber malades d'avoir été trop déçus. Le syndrome du voyageur, s'il est souvent diagnostiqué par les mêmes symptômes, fait le tour du monde et prend des formes diverses : comme le syndrome de Stendhal, du nom de l'écrivain français pris de vertiges et de crises d'angoisse devant un nombre trop grand d'oeuvres époustouflantes, à Florence, à la sortie de la basilique de Santa Croce.

"Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J'étais arrivé à ce point d'émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j'avais un battement de cœur, ce qu'on appelle des nerfs à Berlin ; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber", décrit-il en 1817 dans ce Carnets de voyages.

Perte de repères

Ce syndrome prend encore le nom de Jérusalem, déclenché chez les croyants par l'émotion de se retrouver dans la ville Sainte ; celui de Tahiti, avec le mythe de l'île paradisiaque au bout du monde, seul face à la nature ; ou encore le syndrome de l'Inde, où le voyage mêle richesse culturelle et choc psychologique.

"Les occidentaux voient leurs repères s'effondrer par cet afflux de stimulations visuelles et auditives. Ils développent un sentiment de persécution, d'anxiété, de surexcitation. Une tristesse ou une grosse fatigue peuvent aussi émerger. Aux stades plus avancés, on a l'aspect d'une crise mystique avec ses délires hallucinatoires, une perte d'identité", explique Catherine Porte-Arondelle, directrice médicale pour Mondial Assistance. "L'exemple de l'Inde revient particulièrement souvent en France car c'est un pays bouleversant de par son histoire et ses codes. On voit des gens mourir sur le trottoir et à côté, les vaches sont engraissées."

Retour à la maison

Mondial assistance estime que le syndrome du voyageur touche chaque année plusieurs centaines de ses clients dans le monde, même s'il est difficile de donner un chiffre précis : car tous ne demandent pas à être rapatriés, et les cas d'angoisses ne sont pas forcément rapportés à l'assureur de voyages.

Pour toutes les déclinaisons du syndrome, un point commun : "c'est totalement réversible une fois rentré chez soi", assure Catherine Porte-Arondelle. "Cela peut être plus compliqué dans le cas de personnes qui avaient un fond borderline. La perte de repère occasionnée par le voyage peut déclencher un mal plus profond, qui doit alors être pris en charge. Nous vérifions généralement que les malades n'ont pas d'antécédents de cette nature, et quelques semaines après le retour, on pourra faire la part des choses au vu de l'amélioration ou non de l'état du voyageur".

Garder un contact familier

Heureusement, la vie reprend normalement dans la plupart des cas une fois revenu dans le pays natal et le quotidien. Néanmoins, pour adoucir la fin du séjour, des solutions existent : "des traitements à base d'antidépresseurs et d'anxiolytiques peuvent être prescrits. Les médecins qui prennent en charge ces patients leurs conseillent aussi de "garder contact avec leur culture d'origine : emails ou coups de téléphone à la famille sont importants. Si les troubles persistent on peut envisager un rapatriement", poursuit le médecin.

Et même s'il est impossible de prévenir un tel syndrome, elle conseille "particulièrement aux personnes voyageant seules, en Inde, de commencer leur périple dans un hôtel de moyenne gamme, dans une grande ville. De cette manière, s'ils se sentent assaillis, ils auront un cocon, des points de repères, et pourront s'encrer dans des choses qu'ils connaissent". Si vous voyagez cet été, gardez en mémoire que des toilettes et une connexion internet peuvent vous sauver d'une crise d'angoisse.

> Article initialement publié le 12 juillet 2013.

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