Sylvanie de Lutèce, la conteuse de Paris

dimanche 11 mai 2014 | Dorothée Duchemin

Sylvanie de Lutèce est conteuse et raconte Paris. Pas celui des guides des bateaux-mouches, non, mais le Paris caché, le Paris ésotérique, sulfureux, criminel et scandaleux. Nous avons embarqué dans sa machine à remonter le temps. Rencontre. 

C’est à la sortie de la station Cité qu’elle nous a donné rendez-vous. Petite, cheveux courts, Sylvanie de Lutèce nous attend sur la dalle, casquette gavroche vissée sur la tête, les poings au fond des poches de son blouson noir. Ici, non loin de la Conciergerie – son monument préféré – et de Notre-Dame, c’est le Paris qu’elle aime. La pétilante jeune femme n'est pas historienne, non, pas conférencière conférencière non plus. Elle est conteuse de Paris, ce qu'elle définit en quelques mots ainsi : « Je suis guide pour Parisien. De tous ces Parisiens qui passent leur temps à pester contre les cars de touristes. Au final, ces touristes connaissent mieux Paris qu’eux. »

La semaine dernière, nous avons assisté à l’un de ses contes, chez Orphée, un ancien club libertin. Sous une lumière rouge et tamisée, la conteuse de Paris a narré l’histoire de la prostitution, du point de vue des filles de joie. Durant deux heures, debout face au public, sans notes – « j’y tiens » – Sylvanie de Lutèce nous a embarqués dans le Paris du tapin, des maisons closes, des maisons d’abattage, sur fond de syphilis et de mère maquerelle.

A la rencontre des plus grands criminels

Le prochain conte de cette série imaginée en triptyque portera sur les souteneurs. Et en juin prochain, place à la Mondaine, cette brigade nocturne chargée de surveiller les filles, les proxénètes, les maisons. Passionnée et passionnante, Sylvanie de Lutèce déambule devant son public, l’interpelle et le questionne. En sortant, on n'oublie pas le chapeau posé sur le piano. « Je n’ai pas de formation en histoire. Je transmets ce que je sais. Au public de décider ce qu’il veut me donner. Ça me permet d’acheter des bouquins, ça me convient ».

Elle espère s’y consacrer à plein temps, mais pour l’instant, elle travaille à côté en tant que bibliothécaire à la bibliothèque Serpente de la Sorbonne. Elle n’est pas dépaysée, elle arpente les allées bordées des livres qu’elle aime tant. Autant que les archives de la Préfecture de police. C’est là que Sylvanie de Lutèce a fait la connaissance d’attachants criminels, comme le docteur Petiot, Landru, Violette Nozière, l’ogresse de la goutte d’Or et les autres.

« Ça vous intéresse de faire un peu d’alchimie et de voir la pierre philosophale ? », nous demande-t-elle ? Direction le parvis de Notre-Dame, d’où l’on aperçoit le précieux elixir. L’étude de l’alchimie et de ses adeptes, comme Nicolas Flamel, l’émoustille. L’ésotérisme l’enthousiasme.

Elle raconte Paris, mais pas n’importe lequel : celui qu’on n’apprend pas à l’école et dont on parle peu. Sylvanie de Lutèce ne s’attaque qu’au Paris insolite ou sulfureux, « mais il m’arrive de parler de sujet plus populaire, comme le métro ou Notre-Dame. » Dans ce cas, elle s’attache à débusquer l’histoire cachée, hors des sentiers battus.

Des contes comme celui qui s’est tenu chez Orphée, elle en anime trois fois par mois en moyenne. Dans l’ancien club libertin, mais aussi au Baron Samedi et à la boutique Robert M. Smith. En septembre prochain, elle se lance dans un cycle de contes sur l’Occupation. Une période qui la fascine, comme celle de la Commune. « C’est tellement moins manichéen que ce qu’on veut bien en dire. C’est une guerre franco-française ! »

Rat de bibliothèque et des archives de la police

Parisienne de naissance, elle déménage à Nice très jeune, à six ans. Pourtant, la capitale n’a jamais cessé de lui manquer. Et sa grand-mère Sylvanie, son nom de scène mais aussi son deuxième prénom, lui donne le goût de l’histoire. En 1998, elle revient à Paris, pour un stage en radio après un BTS de communication et ne repart plus. Elle arpente la ville, les yeux en l’air ou rivés au sol, prête à débusquer une preuve ou un indice. « C’est ce que je dis toujours, il faut être curieux ! ».

La conteuse a commencé par arpenter les rues, mais aussi les bibliothèques. Et les archives de police sont rapidement devenues son QG. Et elle a commencé à emmener ses amis dans les rues de Paris, à la découverte de ses trésors cachés. Et puis, les choses sont devenues plus "officielles". « Mes potes ont ramené des potes qui ont ramené leurs oncles, leurs tantes. » Petit à petit, Sylvanie de Lutèce met en place ses parcours. Elle crée son association en 2010 et son site Internet Histoire de Paris. Les grandes affaires criminelles, l’histoire de la peine de mort, le Paris sulfureux, c’est ça qu’elle aime « C’est bizarre parce que je suis vraiment très sensible. »

Elle imagine alors réveiller les fantômes perdus sous des cartons remplis de cadavres des archives de Police, Sylvanie de Lutèce est un brun superstitieuse. Ses yeux brillent quand elle raconte qu’un chat noir est venu se coller à ses jambes alors qu’elle évoquait l’empoisonneuse Catherine de Médicis lors d’une de ses visites (comptez 5 € pour y assister). Elle peut vous emmener à la découverte du Pigalle des gangsters ou vous faire revivre la nuit de la Saint-Barthélémy. « Le plus souvent, ceux qui assistent à mes contes veulent s’encanailler. Ou alors, ce sont des connaisseurs plutôt curieux de ce que va leur raconter une petite nana qui parle de crimes et de prostituées ». La petite nana a 40 ans et immédiatement, vous parle comme une bonne copine, pour peu que vous appréciez Paris.

Pousser les portes, une à une

Direction le chevet de Notre-Dame. Notre équipée s’engouffre dans la rue Chanoinesse où la légende du Barbier de Sweeney Todd est née, avant de traverser la Manche. Un barbier hachait menu ses victimes avant qu le pâtissier en fasse des pâtés en croûte. « C’est dans le garage des motocyclettes de la police que ça s’est passé ». En face une porte bleue fermée, elle appuie sur le bouton, la pousse et s’y introduit. Sylvanie de Lutèce a dégotté cette superbe cour intérieure, en poussant la porte, toujours à l’affût. « Je crois bien avoir essayé toutes les portes de Paris. » Et quand une porte lui résiste, elle n’hésite pas à demander le code à un riverain, qu’elle note ensuite dans son précieux carnet de codes.

La curiosité, le culot et sa fascination presque obsessionnelle pour Paris font de Sylvanie de Lutèce une conteuse qui compte. Le Festival Pigalle fait appel à ses services de même que le festival Paris Face Cachée. « L’année dernière, ils m’ont confié les clés de Saint-Merri, l’église du Diable ».

Son rêve le plus fou : mettre en scène l’histoire de la peine de mort à Paris à travers une procession qui raconterait le parcours des condamnés. « Ils faisaient amende honorable sur le parvis de Notre-Dame, avant d’être écartelés, brûlés ou guillotinés en place de Grève, devant l’hôtel de ville. » Encore de nombreux fantômes à réveiller.

> Le prochain conte de Sylvanie de Lutèce sur les souteneurs, se tiendra le 20 mai prochain à 19h30, chez Orphée, 7 rue Fontaine. 

0 Commentaire

  • Avant de poster vos commentaires, merci de bien vouloir prendre en compte la charte des commentaires .
  • Il n'est plus possible de réagir sept jours après la publication de l'article.
  • Si un commentaire vous parait douteux (insultes, xenophobie, publicité ...) merci de nous le signaler en cliquant sur le lien "Alerter"

Vos réactions

Sur Facebook