Le Street fishing a la pêche !

mercredi 19 sept. 2012 | Jeanne Ably

Nouvelle discipline en vogue dans nos cités : le street fishing. Droit issu de la street culture, il implique qu’on jette ses lignes et traque le silure les deux pieds sur le pavé. Cette pratique des temps urbains s’adresse à une génération halieutique qui voit la pêche non plus comme un prétexte à se goinfrer autour d’une table chargée de muscadet, mais comme une transe ludique et souvent solitaire, voire une lubie pour initiés. Rencontre avec l’un de ses représentants, pour une partie de pêche pas comme les autres.

Le street fishing sous un pont de Paris. | Photo Jeanne Ably

Les voitures et les tags ont remplacé le saule et la pâquerette. Autour de nous, des promeneurs du dimanche, des touristes en goguette et autres joggeurs en tenue de lumière profitent des derniers rayons du soleil pour affiner leur bronzage et perdre des calories, tantôt passant leur chemin, tantôt s’arrêtant pour nous observer, telles des bêtes curieuses.
Jean-Charles, 28 ans, travaille dans le milieu de la pêche. Il nous initie aux plaisirs du street fishing, autrement dit de la pêche de rue, sport qu’il pratique depuis toujours, en tout cas bien avant que le hipster – ce bipède des mégalopoles à chemise à carreaux et barbe de six jours – se l’approprie ces dernières années.

La pêche underground

Il installe son matériel (de pointe) : canne, moulinet et leurres en plastique avec système d’étanchéité développé par la NASA– rien que ça. Après quoi, ça devient sérieux : on débouche le rosé.

Du matériel de pro | Photo Jeanne Ably

Le street fishing a beau s’adresser aux afficionados, personne n’est contre se jeter un petit godet en attendant que ça morde. Au contraire, ce mouvement fédérateur d’une nouvelle tribu urbaine, entre 500 et 1 000 adeptes à Paris, est une activité ludique, qui ne nécessite aucun permis ou adhésion à une fédération, un loisir citadin à pratiquer en jean et baskets, au même titre que le skateboard ou la pétanque. Preuve de son caractère underground : sa panoplie d’anglicismes. Pour n’en citer qu’un, le "pattern" qui désigne, en gros, le fait d'adapter sa méthode de pêche selon les conditions du moment, et ce jusqu’à trouver la bonne. La pratique serait apparue au Japon et en France au début des années 80, mais pour notre pêcheur du jour, le street fishing a toujours existé.

Prépapration du matériel | Photo Jeanne Ably

Originaire de Dieppe, plage de Haute-Normandie plus réputée pour ses galets que pour sa vie nocturne, Jean-Charles nourrit sa passion d'enfance pour la pêche à la ligne, dévorant tous les livres sur le sujet et jetant à Paris son hameçon dès que possible : à la sortie du boulot et le week-end, il taquine la perche sur les bords de la Seine ou du canal Saint-Martin. Mieux que Paris-Plage ! Même l’hiver, il est fidèle au poste. Seul ou en compagnie de congénères street-fisheurs obsessionnels, "geeks" du poisson qui ne parlent que de ça, il passe des heures à attendre la touche - la perche, le silure, le sandre, peuple de la Seine parisienne. Le principe : battre le pavé à la recherche du meilleur spot, au pied des ponts ou sous les péniches. C'est la règle imposée par le "power fishing" : couvrir un maximum de terrain en un minimum de temps.

Adeptes du "No Kill"

Plus rarement, il entraîne un ami, sceptique ou ravi, en tout cas curieux de se mettre en route pour une partie de pêche vers les lieux mêmes où il a l’habitude de peaufiner sa tournée des bars le samedi soir.

Le

Les âmes pures peuvent être tranquilles : le street fishing – nous touchons là un point fondamental en nos temps sensibles – impose de remettre sa proie à l’eau, selon le sacro-saint précepte du "no kill".
Une question s'impose : « Quel intérêt de prendre du poisson, si on ne le mange pas ? C’est comme d'aller à la cueillette des myrtilles sans faire de confitures. »
Sourire de Jean-Charles : « Les mangeurs, je les envoie balader ! Du reste, les dames se méfient. On dit que la Seine est polluée. En fait, elle est de plus en plus propre.
– Mais alors (j’insiste) quel plaisir y a-t-il à tirer de l'eau ces petites bêtes ? »
La réponse est claire, limite grandiloquente : « J'éprouve une satisfaction intense à voir le poisson replonger vers les profondeurs après une bataille acharnée. »

La touche ! | Photo Jeanne Ably

Car oui, le street fisheur, loin de l’image désuète du pêcheur-prédateur en bottes de caoutchouc et suroît jaune, possède, sous sa Lacoste, un cœur tendre. Moins soucieux de friture et de mayonnaise que d’environnement et d’écosystème, et avant tout fair-play, il remet sa proie, ou plus exactement son "partenaire de jeu", en liberté, sitôt qu'il lui a prouvé qu'il aurait pu ne pas le faire. Souvent, quand même, il la photographie : son trophée sera alors l’image.

> Petit lexique à l’usage des plus novices :
Bottom taping : taper le fond avec un leurre
Dead sticking : laisser le leurre descendre vers le fond sans rien faire
Fresh water : eau douce
Knot : noeud

 

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