Stavisky a fait vaciller la France

lundi 18 juill. 2011 | Rémi Métriau

Deuxième épisode de notre série de l’été "Crimes et malfrats", cette fois avec Serge Alexandre Stavisky, un escroc à l’ancienne. Belle gueule, beau parleur, enjôleur aux relations privilégiées, l’homme se moque de l’esprit Coubertin. Le 8 janvier 1934, il meurt brutalement, d’une balle dans la tête. Suicide ? Meurtre ? Le doute subsiste. Dans une France gangrenée par les affaires de corruption, l’extrême droite monte l’histoire en épingle et bientôt naît l’affaire Stavisky. Le pays est alors à deux doigts de basculer dans le fascisme. Retour sur l’histoire d’un escroc opportuniste qui a fait vaciller la France.

Juif d’origine russe, Stavisky naît en Ukraine en 1886. L’enfance n’est pas miséreuse. Le pater est prothésiste dentaire, ce qui va rapidement donner des idées à Alexandre : barboter les prothèses en or stockées par ce dernier pour ensuite les revendre. Quelques bénefs plus tard, l’ado semble s’être trouvé une vocation : l’escroquerie.
Alors, parce qu’il aime bien le théâtre, les rencontres avec le gratin, et que payer c’est toujours un peu emmerdant, Stavisky se fait imprimer des fausses cartes de visite pour rentrer à l’œil. Mais de l’entourloupe bon enfant au coup sournois, il n’y a qu’un pas qu’Alexandre franchit gaiement quelques années plus tard.

Des débuts prometteurs

Naturalisé français en 1910, l’homme, associé à son grand-père, devient directeur du théâtre Folies-Marigny, à Paris. Problème, il doit payer une caution. Stavisky demande alors aux artistes, ouvreurs et machinistes travaillant dans le théâtre d’avancer l’argent et même un peu plus, afin de financer les premières représentations du spectacle. Bon esprit, les employés acceptent. Erreur. L’escroc leur fait une David Copperfield et se volatilise avec la caisse. Plaintes, prison avec sursis, amende. Pas assez pour arrêter Stavisky. "L’homme le mieux habillé de Paris" se lance alors dans toutes sortes de trafics : vols de voitures et de bijoux, on le soupçonne même de passer de la drogue à la frontière. En 1910, il se marie et claque joyeusement la dot de sa femme.

Dopé à l'arnaque

Sa ferveur pour l’arnaque l’enrichit. En 1913, il se remarie avec un ancien mannequin de chez Chanel, Arlette Simon. Les affaires le rattrapent mais la guerre le sauve, lui. Il s’engage dans la légion étrangère en tant que chauffeur et se fait réformer peu de temps après pour soucis de santé. Mytho. Les affaires reprennent tout de même. Stavisky décide alors de monter une banque et de se servir du dépôt de ses clients pour racheter des entreprises, investir dans l’immobilier et même devenir détenteur d’un journal, La Volonté. Quand ses clients veulent se faire rembourser, Alexandre joue la montre et se sert de ses appuis politiques.

Au fond du trou

Pas populaire sans raisons, l’homme mène la belle vie du côté de Marly-le-Roi (Yvelines) mais les plaintes s’accumulent et en 1926 les choses se gâtent. Deux agents de change, bien décidés à revoir leurs titres, portent plainte. Le juge ne lâche rien et le coup de fil à un ami ne lui donne pas le droit au 50-50. Au cours de l’audition, Stavisky est soudain pris d’une envie pressante. Toilettes, fenêtre ouverte, on devine la suite. Plutôt confiant, le garçon tente de se faire discret dans sa maison pas vraiment discrète de banlieue. La police met quatre mois avant de le cueillir. Quand même. Pour la première fois et pendant un an et demi, l’escroc découvre les joies de la Santé avant de se faire porter souffrant et de sortir. L’hypocondriaque de circonstance décide qu’il est temps de changer d’identité,

il devient Serge Alexandre. Celui qui se présente alors comme administrateur de société (sic), s’attaque au Crédit municipal d’Orléans avec la complicité de son directeur. Malversation et tout le bazar, sur un mode toujours un peu borderline. Le problème de l’entourloupe borderline c’est qu’elle résiste mal à une crise comme celle de 1929. Tout le monde veut récupérer ses sous, entreprises et particuliers. Serge Alexandre se démène comme un beau diable et réussit à réunir l’argent, non sans puiser dans le capital de ses autres entreprises. Cette histoire de Crédit municipal d’Orléans lui redonne une crédibilité mais sa fortune s’en est allée.

Le coup de trop

Il faut qu’il se refasse. C’est le projet. Septembre 1931, il décide de créer le Crédit municipal de Bayonne. A grands renforts de pub et de lettres de recommandation du ministre Albert Dalimier qui incite les entreprises à investir dans l’affaire, le projet démarre sur les chapeaux de roues. Ainsi, plus de 230 millions de francs de bons sont émis en quelques mois. Comme on ne se refait pas, l’énergumène émet à nouveau des faux bons. Ça coince en juillet 1933 lorsqu’une entreprise présente ses bons dans l’optique de récupérer pour plus de 2 millions de francs. Une fois n’est pas coutume, Stavisky tente de jouer les prolongations mais la rumeur de malversation se répand. Le préfet demande une enquête et un receveur des Finances débarque sans prévenir en décembre, constatant que les valeurs des bons ne correspondent pas aux montants inscrits sur les souches.

Une mort très suspecte

Stavisky tente le coup du bakchich auprès du ministre des Finances, en (pot de) vain. Le directeur du Crédit municipal, complice d’Alexandre, passe à table. L’escroc prend alors la fuite et se réfugie dans son chalet sur les hauteurs de Chamonix. Il tente de se faire passer pour mort mais quelques jours plus tard la police le retrouve. Au moment de l’interpeller, Stavisky se plombe le crâne, officiellement. Les policiers n’appellent pas les secours, saisissent, semble-t-il, deux ou trois documents un peu compromettants et finissent par appeler l’ambulance. Stavisky meurt dans la nuit.

Epilogue

Très vite, l’extrême droite s’empare de l’affaire et argue le sacro-saint « Tous pourris ». Les étouffements successifs des affaires concernant Stavisky sont mis au jour, les accointances de l’escroc avec la police, la presse, les parlementaires et la justice pointés du doigt. Une vague d’antiparlementariste teintée d’antisémitisme émerge alors et aboutit à la manifestation du 6 février 1934, organisée par les ligues d’anciens combattants et les partis de droite et d’extrême droite. Une émeute explose, le pouvoir tremble et la gendarmerie canarde. Quinze manifestants ne se relèveront pas, plus de 1 400 d’entre eux seront blessés. La France vacille.

Mais dans un contexte où le fascisme gagne du terrain en Europe, le pays ne bascule pas. L’affaire Stavisky et ses suites font cependant prendre conscience aux partis de gauche que la menace fasciste est réelle, au point de permettre une entente entre la SFIO (Section Française de l'Internationale Ouvrière) et le Parti communiste. Une alliance qui aboutira à la formation d’un gouvernement commun deux ans plus tard au moment du Front Populaire. Reste un homme lâché par ses relations, suicidé « d’un coup de revolver qu’on lui a tiré à bout portant ».  Un homme mort qui avait encore le pouvoir de faire vaciller la France. 


 

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