"Le secret de Kanwar", mélange de tous les genres

mardi 2 sept. 2014 | Marco Pierrard

Intéressant

En 1947, la naissance d’une quatrième fille dans le foyer en exil d’Umber Singh fait s’envoler l’espoir d’un héritier. Le père de famille Sikh prend alors la folle décision d’élever l’enfant comme un garçon et de "le" marier à une jeune fille. Le secret de Kanwar fusionne les genres, à tous niveaux, et livre une réflexion intéressante sur l’identité.

Pris dans les affrontements de 1947 qui entrainent la partition de l’Inde et la création du Pakistan, Umber Singh (Irrfan Khan) est contraint de fuir son village avec sa famille pour tenter de reconstruire une vie ailleurs. Déjà père de trois filles, il attend avec impatience la naissance de son quatrième enfant qu’il espère de sexe masculin pour avoir un héritier. Quand sa femme Mehar (Tisca Chopra) accouche d’une nouvelle fille, Umber Singh s’enferme dans un aveuglement insensé : il baptise l’enfant du prénom masculin Kanwar et l’élève comme un fils, au point de l’unir à Neeli (Rasika Dugal), une jeune fille du village. Un mensonge sur l’identité réelle de Kanwar (Tillotama Shome) qui entraine trouble et rancœur au sein de cette famille artificielle, fabriquée de toutes pièces par un père inflexible.

© Heimatfilm - Augustus Film / Cine-Sud Promotion – Zootrope Films

L’identité en exil

Le cinéaste s’interroge sur la place de la femme dans une société où être une fille est considéré comme une charge et une menace pour l’honneur de la famille, mais il double également son message d’une réflexion sur l’identité des réfugiés. En quittant sa maison avec sa famille, Umber Singh est totalement déraciné, sans repère dans cette nouvelle vie il se renferme alors sur la cellule familiale. En faisant de sa fille un garçon, le chef de famille affirme sa propre identité, son pouvoir et exerce un contrôle qui lui a échappé depuis l’exil forcé. En assurant sa propre stabilité, le patriarche nie celle de sa fille Kanwar qui, par amour pour son père, accepte cette règle du jeu en intégrant les codes – supposés – de la masculinité : une certaine violence physique et verbale, un attrait pour les armes… Le mariage de Kanwar et Neeli – qui finit naturellement par découvrir le secret de son « époux » – est une étape supplémentaire qui permet au cinéaste d’aller au bout de sa réflexion sur le genre et les conventions imposées par la société. Poussées elles aussi à l’exil suite à un drame, les deux femmes tombent amoureuses l’une de l’autre. Mais là encore, face à la pression sociale, la vraie nature de cette union devra rester cachée et Kanwar devra continuer à jouer son rôle de mari.

©  Heimatfilm - Augustus Film / Cine-Sud Promotion – Zootrope Films

Un film multi facettes

Le secret de Kanwar mêle assez habilement plusieurs problématiques : les rapports familiaux et sentimentaux, l’identité sexuelle et le rapport au corps… le tout sur fond de perte des repères, liée à l’exil ou au mensonge. Pour raconter l’histoire de Kanwar et sa famille le réalisateur jongle avec les genres cinématographiques ; le fantastique rejoint le drame dans la dernière partie du film. Si le résultat est assez déroutant de prime abord, il est finalement assez bien vu ; cette incursion de l’irréel exprime le trouble de Kanwar, ce conflit entre l’identité masculine qu’on lui a imposée et une féminité qui cherche à s’exprimer, malgré le tabou de son attirance pour une autre femme. L’histoire, jusque-là réaliste, prend alors l’allure d’une fable sur ces identités contrariées, point commun du père de famille avec son "fils".

Anup Singh signe ici un film qui fait écho aux débats contemporains sur le genre, une réflexion profonde et subtile sur la construction de l'identité sexuelle confrontée à la pression sociale. Le surgissement du fantastique au cours du récit en fait un film d'autant plus intriguant, un mélange des genres réussi.

Le secret de Kanwar (Qissa: The Tale of a Lonely Ghost), réalisé par Anup Singh, Inde / Allemagne / France / Pays-Bas, 2013 (1h49)

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