Rock n'Roulettes

mardi 15 nov. 2011 | Dorothée Duchemin

A toute allure sur le track, des filles, roller quad aux pieds, s’affrontent avec un engagement total. Le roller derby, un sport, une stratégie et un spectacle. Que celles qui redoutent le gadin passent leur chemin.

Paris Rollergirls vs Gent Go-Go Roller Girls. Le public est chaud. La musique hurle dans les haut-parleurs. Sur le track, deux équipes de roller derby s’affrontent, sous le regard attentif d’une flopée d’arbitres. Sept pour être précis, accompagnés de nombreux assistants 1. Quatorze paires d’yeux prêtes à siffler les fautes de ces filles qui ne badinent pas quand elles patinent.

Shorts et débardeurs. Coudières, casques et genouillères. Roller quad aux pieds, nos bons vieux patins à roulettes. Voici pour l’uniforme de base de ce sport d’équipe peu connu en France. Les filles sont libres de choisir le reste du costume de scène. Bas résilles ou legging ? Collants troués ou chaussettes blanches ?

Qu’est-ce que cette discipline où les filles, maquillage tapageur, patinent en mini-short ? Des filles qui se percutent, chutent mais se relèvent aussitôt. Même pas mal, elles transpirent la niaque et transmettent une énergie folle. Une atmosphère rock'n'roll qu’on s’attend davantage à trouver dans des salles de concerts punk que dans des gymnases municipaux. Pourtant, c’est bien là qu’on découvre Cherry Lielie, Kozmic Bruise, Looney Tooms et Joan Get, Amelia Scareheart et Dixie Pixie. Toutes appartiennent à la formation des Paris Rollergirls, les PRG pour les intimes.

Contact et stratégie

« Quand on ne connaît pas le jeu, certains disent que c’est du catch sur roller, mais en fait c’est plutôt des échecs sur roller », affirme Kozmic Bruise, 25 ans, jammeuse de l’équipe. Egalement coach de l’équipe, en préparation physique et agilité sur les patins.

Genou à terre, fesses au sol ou nez au plancher, assister à un match, c’est voir très souvent ces filles à terre. « Il ne faut pas être trop fragile », commente Looney Tooms, encore Fresh Meat dans l’équipe (niveau en-dessous des avancées). Alors, oui, c’est parfois violent, mais le roller derby est également très stratégique.

Le match est divisé en mi-temps de 30 minutes, elles-mêmes divisées en jam, des périodes de deux minutes. Sur le terrain, quatre bloqueuses et une jammeuse par équipe. Le pack, l’ensemble formé par les huit bloqueuses, s’élance au premier coup de sifflet, de la ligne du pivot, le pivot étant le chef d'équipe. Plus loin sont placées les deux jammeuses. Le pack exécute un premier tour de track, chacune se positionne. Les jammeuses s’élancent lorsque la dernière bloqueuse a franchi la ligne pivot, signalé par deux coups de sifflet de l'arbitre. La première qui parvient à sortir du pack sans pénalité devient la lead jammeuse. Celle-ci détient alors l’avantage de pouvoir arrêter le jam, avant les deux minutes, si elle sent que celui-ci tourne en sa défaveur. Puis, les jammeuses marquent des points à chaque fois qu'elle parviennent à dépasser une bloqueuse sans commettre de faute. Ajoutez-y de nombreuses subtilités qu’on ne prendra pas la peine de développer ici.

Leslie aka Cherry Lielie, 20 ans, est bloqueuse pour l’équipe de Paris : « La bloqueuse fait le passage pour la jammeuse. Elle retire de la piste les autres bloqueuses pour que sa jammeuse puisse passer. Et bien sûr, elle bloque la jammeuse adverse. » Quant à la jammeuse, Kozmic Bruise témoigne : « elle est l’attaquante de l’équipe, la seule à pouvoir marquer des points. Les autres doivent l’y aider et empêcher l’autre de marquer. Elle doit être agile, réactive, avoir une bonne vision du jeu, prendre les opportunités. Parfois, elle doit passer en une fraction de seconde ! »

Difficile d’éviter la faute

Une faute est vite arrivée. Le pack est serré, dense, voilà pourquoi il y a tant d’arbitres. Un pour chaque jammeuse. Et les autres, intérieurs et extérieurs, pour voir ce qui se passe dans la mêlée. « Une faute est facile à commettre. Par exemple, on peut sortir une bloqueuse avec les épaules mais on n’a pas le droit de lever le coude. On doit aussi contrôler notre vitesse. Si on percute une fille mais qu’on la fait tomber, c’est encore une faute. Tout comme accrocher ses patins dans ceux d’une fille… », reconnaît Cherry LieLie.

Contact, vitesse, stratégie, les ingrédients explosifs d’un sport ancien, malgré les apparences, et qui connaît un regain d’intérêt ces dernières années. Apparu dans les années 30 aux Etats-Unis, le roller derby vit son âge d’or dans les 60's. Puis c’est le tunnel avant une renaissance dans les années 2000.

Pour preuve, la première compétition internationale de roller derby, la world cup, qui aura lieu au début du mois de décembre à Toronto. Neuf filles de Paris, dont Cherry Lielie et Kozmic Bruise seront de la partie. Les vingt filles sélectionnées comptent les jours et trépignent à l’idée de participer à cet événement majeur. Même si on ne compte pas sur la victoire : « Nous n’avons aucune chance de gagner. Les Canadiennes, les Américaines, les Australiennes et les Anglaises sont beaucoup trop fortes. Mais humainement et techniquement parlant, c’est une chance énorme d’y participer », confie Cherry LieLie.

Looney Tooms a découvert ce sport à travers de vieilles images, à la télévision : « j’ai trouvé ça génial, mais avec leur coiffure, leur tenue, je voyais bien que c’était très vieux. Je ne pensais pas qu’il était possible de le pratiquer ! »

Et Drew Barrymore est arrivée avec son film, Bliss, titre original, Whip It. Depuis, les ligues fleurissent partout en France, dont l’association des PRG, fondée en mars 2010. Bien sûr, c’est du cinéma. Pour Kozmic Bruise, « la plupart des coups spectaculaires dans le film sont interdits. On n’a pas le droit de s’envoyer des gros coups de poings dans le visage. Mais l’ambiance du film, dans les vestiaires notamment, est assez fidèle à la réalité. » Le film met en scène une jeune texane, fatiguée des concours de beauté, qui parvient à s’épanouir grâce au roller derby. Grâce à Bliss, les clubs se sont créés les uns après les autres. Beaucoup de filles ont eu la même idée : lancer le sport dans leur ville. « Bliss nous a vraiment aidées pour le recrutement et pour faire connaître ce sport », reconnaît Cherry LieLie.

La symbolique du nom de scène

Il a aussi sans doute aidé le roller derby à se défaire de cette image de catch sur roulettes qui lui collait aux patins. Il faut dire que pour celui qui s’arrête au spectacle, catch et roller derby ont effectivement des points communs. Le maquillage, le nom de scène, le spectacle, les tatouages et les piercing. Le folklore punk joue à fond. Les contacts sont violents, rugueux et corrosifs. Le roller derby n’est pas pour les fillettes. « C’est un sport qui demande un vrai contrôle de soi alors que nous sommes toutes des grandes gueules », confirme Cherry Lielie.

Sur le track, elles ne sont plus Chloé, Leslie ou Marie-Angélique. Kozmic Bruise, Looney Tooms, Absolut Vermine, Cat Cholera… entrent en piste. « Le surnom est très important, plus personne ne t’appelle par ton vrai nom. Sur le terrain, c’est ton masque, ton déguisement. Il doit sonner bien et te représenter. » Les filles connaissent à peine les prénoms de leurs coéquipières. Dans le roller derby, il n’est pas important. Une fois les patins chaussés, ou mêmes entre elles, seul le surnom compte. « Notre surnom dit Cherry Lielie, c’est qui on est sur la piste. Et ce qui nous sépare de notre vie réelle. On oublie tous les problèmes. »

Elles incarnent chacune un personnage qu’elles ont elles-mêmes modelé. Chacune possède son propre style. « On sait tout de suite qui est plutôt pom-pom girl ou pin-up et celles qui ont un style plus sportif », commente Kozmic Bruise, derby name inspiré de la chanson de Janis Joplin. Elles ont toutes un point commun, elles sont rock'n’roll. Rock'n’roll, l’esprit du roller derby, élevé au rang d’art de vivre. « Le roller derby, c’est underground, rock'n’roll, mais je crois que le mot le plus fort est friendly. J’ai fait beaucoup de sport collectif et c’est la première fois que je vois une telle solidarité », s’enthousiasme Cherry Lielie.

Les filles parlent d’une famille, soudée et solidaire, dans les ligues mais aussi sur le plan international. Et n’allez pas y voir une bande de filles fâchées avec les garçons. « On est très fières que ce sport nous soit réservé. On est féministes mais en prônant l’égalité hommes-femmes, pas en excluant les hommes. Les hommes de la ligue sont nos arbitres », déclare Kozmic Bruise. En fait, le derby roller existe pour les hommes, le merby. Mais il peine à trouver sa place, une fois n’est pas coutume !

Contre les GoGo Girls, les Paris RollersGirls ont dû s’incliner. Toutes se sont battues sans retenue, les lourdes chutes sur le parquet ont scandé le match. De nombreux collants ont filé et le maquillage a coulé. Cherry LieLie et Kozmic Bruise auront repris des couleurs pour la World Cup.

Paris Rollergirls vs Gent Go-Go Rollergirls : 

 

> Un grand merci à Clément Thiery de Insane Motion pour ses superbes photos.

> Mise à jour le 16 novembre. Des imprécisions s'étaient glissées dans l'énoncé des règles. Merci à Kozmic Bruise et Cherry Lielie.

  1. 1. Les Non Skating Officials, NSO. Leur nombre peut varier
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