Rose Magazine : l'incroyable épopée

vendredi 4 nov. 2011 | Dorothée Duchemin

Voici l’histoire un peu folle de Rose Magazine. Un magazine féminin, semestriel, destiné aux femmes atteintes d’un cancer ou en phase de rémission. Une idée qui a toutes les chances de rester dans le fond d’un tiroir. Que nenni !

Avec la fin du mois d’octobre s’est terminé un mois de mobilisation contre le cancer du sein, Octobre Rose. Durant ces 31 jours, de nombreuses initiatives ont vu le jour et ont eu lieu ça et là. Parmi elles, un projet tout à fait singulier et un peu fou, Rose Magazine. Gratuit, semestriel, féminin, haut de gamme et qui s’adresse à des femmes malades d'un cancer ou en rémission. Sur le papier, l’échec se profile déjà. Et pourtant… Le 18 octobre dernier était lancé le premier numéro (le dernier ?) de Rose Magazine. Une histoire assez incroyable qui n’aurait sans doute pas vu le jour sans un élan de solidarité.

L’idée folle

Au début, il n’y avait rien, si ce n’est l’envie de crier sa colère. En témoigne le manifeste des 343 cancéreuses. Signé par des patientes, des soutiens, le texte est déterminé : « Nous sommes des millions de femmes malades, en rémission ou guéries. Nous sommes des millions à avoir connu la douleur de traitements épuisants, le découragement, la peur de la mort, la solitude et parfois l'abandon. Nous sommes des survivantes et avons le droit de ne pas être considérées comme des sous-citoyennes. »

La couleur est annoncée, ici on milite et on s’engage. Pour que pendant, mais aussi après la maladie, la femme ne soit plus traitée comme une personne à "risque", par ses employeurs, les banques, les sociétés d’assurances, les autres…
Rose magazine, c’est l’idée de Céline Lis, une journaliste ayant vaincu la maladie. Durant cette lutte, elle tient un journal et en sort un livre, L’impatiente. Une chose la frappe durant ce parcours du combattant : « Elle s’est rendue compte qu’elle n’avait accès qu’à une information parcellaire et uniquement centrée sur les soins », confie Béatrice Lorant, rédactrice en chef du magazine.

L’idée du magazine pointe alors son nez. Céline Lis trouve une autre Céline, pour relever avec elle ce défi, Céline Dupré, directrice d’une agence de communication spécialisée en santé publique, « qui ne travaille pas pour les labos pharmaceutiques et avec un énorme carnet d’adresses ». Le projet est lancé, voici seulement quelques mois. Béatrice Lorant les rejoint au mois de mai dernier, époustouflée et séduite par le dynamisme des deux Céline.

Où trouver les financements ?

Elles ont réussi à récolter des fonds très rapidement. Une méthode : le porte-à-porte, pour expliquer ce projet original aux professionnels de la santé. Et ils ont suivi !  « On s’est rendu compte que ce projet était soutenu. La Ligue (contre le cancer, NDLR), en premier, nous a apporté une aide financière singulière. » 

Le coup de force est sans doute la double page Chanel ou la quatrième de couverture Hermès. Des marques de luxe, les plus fameuses, dans un magazine destiné aux femmes malades. Pincez-moi ! « Il était hors de question que nous ayons des pubs pour des labos ou je ne sais quoi. Nous voulions un magazine féminin haut de gamme avec la pub qui va avec. » C’est Françoise Montenay, présidente du conseil de surveillance Chanel, et également à l’origine de CEW, Cosmetic Executive Women, en France qui a initié le ralliement du luxe à Rose Magazine. Sisley, Guerlain, Hermès, Chanel… un féminin c’est certain.

Quel contenu ?

Rose Magazine veut donner des réponses aux femmes sur les à-côtés de la maladie. Des questions souvent pratiques auxquelles elles n’obtiennent pas de réponse. « Soit elles n’osent pas poser la question, soit, étant donné que le ciel vient de leur tomber sur la tête, elles n’y pensent pas. Ou tout simplement elles ne trouvent pas d’interlocuteur. »
Les soins médicaux sont évidemment traités mais n’occupent pas, une fois n’est pas coutume, tout l’espace. Parce qu’une femme malade reste avant tout une femme.

Droit du travail, aide à domicile, emploi à temps partiel médicalisé, assurance maladie, reconstruction mammaire… Tant de domaines qui sont développés dans le magazine pour faciliter la vie de ces femmes, déjà suffisamment malmenées. « Ce qui était très important pour nous : rendre leur libre arbitre aux femmes en les informant. On voulait qu’elles sachent qu’elles ont toujours la possibilité de choisir. »

Pour qui ?

Le seul point commun des lectrices de Rose Magazine est d’avoir toutes contracté un cancer ou être en phase de rémission. Comment s’y prendre pour que ce magazine fédère autour de lui des femmes qui n’ont ni le même âge, ni les mêmes envies, ni les mêmes attentes. « On a été le plus didactique possible. Surtout pour les pages santé, société, psycho. Et en étant toujours réjouissant, jamais larmoyant. On a même quatre pages de bêtisiers où on raconte les conneries qu’on entend quand on est malade. »

Quant aux thèmes propres aux magazines féminins, ils sont souvent fédérateurs et s’adaptent assez facilement à tous types de lectorat, d’autant plus qu’ils sont toujours traités sous l’angle de la maladie. « Dans ce numéro, on a présenté des soutiens-gorge classiques, mais qui peuvent s'adapter à des seins opérés. Nous avons présenté la mode hiver 2011-2012 en gardant toujours à l’esprit qu’il fallait que les femmes aient la tête couverte. » Ou encore le sujet psycho, dont raffolent les féminins, qui traite ici de l’annonce de sa maladie à ses proches.

Comment le distribuer ?

Là encore, nouveau problème ! L’Equipe de Rose n’envisageait surtout pas de vendre leur magazine. « L’idée première était d’en faire cadeau. Dans cette parenthèse très longue et très noire, un peu de couleurs offertes ne peut que faire du bien. » Et puis aller dans un kiosque et y acheter un magazine pour les femmes atteintes d'un cancer peut être stigmatisant. Les femmes de Rose voulaient que leur magazine soit donné de la main à la main, des soignants aux patients. Et qu’il ne reste pas à "disposition" : une pile de papier dans un coin sombre.

L’équipe a donc passé des accords avec les centres de soins, les hôpitaux, les cliniques. « Les centres nous achetaient les magazines 1 euro, ce qui a motivé le personnel soignant à les distribuer. Parce qu’on sait très bien qu’on donnait du travail supplémentaire à des gens qui en ont déjà par dessus la tête ! »

Et chacun s’y est attelé, les femmes se sont vues offrir ce magazine par les mains de leur aide-soignante ou infirmière. La plupart se sont mis en ordre de bataille et ont joué ce drôle de jeu. « Nous sommes tous touchés de près ou de loin par cette maladie. C’est pour cette raison qu’une telle solidarité s’est organisée autour de nous. Sans elle, on n’aurait pas réussi. »

Et maintenant ?

Rose Magazine est-il un one shot ? Un bel objet qui a su marquer le coup pour cet Octobre Rose 2011 ou est-il appelé à durer ? « On devrait, normalement en sortir un en avril ou mai 2012 et publier les réponses des candidats à la présidentielle au manifeste. Si on en sort un, il va falloir se professionnaliser davantage. On veut conserver la gratuité mais les professionnels nous suivront-ils encore ? La même solidarité opérera-t-elle ? Quels sujets traités ? Qui nous lira ? Il est très prématuré de répondre. Et puis un numéro deux signifie qu’il y aura un numéro 3, 4… » Si des questions se posent, le numéro 2 devrait tout de même voir le jour.

De nombreux mails de patientes sont arrivés à la rédaction de Rose. Voilà la satisfaction. Fait par des femmes qui connaissent la maladie, l’ont parfois subie, montrant des femmes qui vivent, luttent contre leur cancer ou ont eu sa peau, Rose sort aussi les femmes de la solitude d’une maladie qui enferme. Absurde pour une maladie qu’on connaît, de près, ou de trop près.

 

> Mise à jour à 17h10 : contrairement à ce qui était indiqué initialement, Rose Magazine s'adresse à toutes les femmes atteintes d'un cancer ou en phase de rémission et non uniquement à celles atteintes d'un cancer du sein.

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