Marion Montaigne et les Pinçon-Charlot : la socio en BD

mardi 28 janv. 2014 | Dorothée Duchemin

Dans le dernier ouvrage de Marion Montaigne, aidée des sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot, la bédéiste donne en images et en mots la réponse à la question : c'est quoi être riche en France aujourd'hui ? Vulgarisatrice de haut vol, Marion Montaigne manipule avec humour et pédagogie les concepts chers aux sociologues spécialistes des riches : l'entre-soi, la domination d'une classe dirigeante soudée dans un mélange des genres au service de la finance.

« C’est quoi être un riche en France ? » Voici la difficile question à laquelle répond Marion Montaigne dans son dernier ouvrage, Riche, pourquoi pas toi ? D’abord blogueuse, la jeune femme devenue écrivaine, que nous avions rencontrée en février 2011, poursuit son travail de vulgarisation. Après les tomes 1 et 2 de Tu mourras moins bête, elle signe ici un ouvrage de sociologie qui met en dessins et en mots le travail de deux sociologues de la richesse, Monique et Michel Pinçon-Charlot. De filiation bourdeusienne, le couple a notamment signé Le président des riches, enquête sur l’oligarchie dans la France de Sarkozy et plus récemment La violence des riches, chronique d'une immense casse sociale.

En 130 pages, et après avoir épluché leurs ouvrages et rencontré les Pinçon-Charlot, Marion Montaigne réussit la prouesse de transformer en bande-dessinée les concepts d’entre-soi, de violence symbolique [un concept sociologique qui explique que la domination des dominés par les dominants est perçue comme légitime, ndlr] et de richesse sociale qui sous-tendent les recherches du couple… Elle a eu plusieurs idées géniales pour rendre vivants et humains ces concepts sociologiques : « Rencontrer les gagnants du loto m’a beaucoup aidé à y voir plus clair. Ces gens ont de l’argent mais ils ne sont pas riches. C’est très étrange car ils doivent apprendre à le devenir. Parfois, ils n’y arrivent pas, parce que ce n’est pas dans leur valeur de classe. » Marion Montaigne met donc en scène Philippe Brocolis, un homme simple qui gagne 20 millions d’euros au loto. Pour gérer la chose, il est secondé par les Pinçon-Charlot qui deviennent, sous son coup de crayon, un duo de type "Tic & Tac" au potentiel comique merveilleux. « Il y avait beaucoup de choses à expliquer. Je me suis dit que ce serait beaucoup plus vivant s’ils intervenaient pour expliquer certains concepts. »

Les Pinçon-Charlot, ressort comique de la BD

Notons l'étonnante capacité d’autodérision des deux chercheurs, loin d’être épargnés par la bédéiste, qui écorche riches, pauvres... et sociologues. Les deux signent d'ailleurs la préface : « Les chercheurs mis en scène sont traités avec le même irrespect que leurs objets. (…) Notre présence sert à la construction de l’intrigue mais également à la description de la manière intime et ethnographique avec laquelle nous exerçons notre métier de chercheur dans une approche compréhensive des rapports entre les différentes classes sociales. Les observateurs se retrouvent observés et peuvent après coup, s’observer eux-mêmes dans leur travail d’enquête. Juste retour des choses. » Marion Montaigne ne cesse de le répéter, « ils sont cools les Pinçon-Charlot ! » 

Pour se mettre dans la peau du "nouveau riche", la bédéiste s'est rendue aux cours dispensés par la Française des jeux à ses gagnants : « On leur apprend vraiment à être riche ! ». Pour expérimenter la violence symbolique, elle s'est rendue dans une bijouterie de la Place-Vendôme. « Les Pinçon-Charlot m'ont forcée à y entrer. Cette violence symbolique, j'y suis très sensible. Cette fascination pour les riches, c'est touchant, profondément humain et fait largement appel à la sociologie : elle s'apprend et elle s'intègre. C'est le Festival de Cannes, ceux qui marchent sur le tapis et ceux qui se pressent derrière les barrières pour les voir. »

« Vous, vous avez de l’argent. Le bourgeois, il est riche. Nuance »

Le pouvoir de la BD c’est de parler d’argent, de pauvres, de riches, de classes et de violence sociale sans s’empêtrer dans ce qu’il est décent ou non de dire, sans s'embarrasser des convenances scientifiques. « Vous, vous avez de l’argent. Le bourgeois, il est riche. Nuance », lance Monique Pinçon-Charlot à Philippe Brocoli dont la famille s’entête à essayer de devenir riche, sans y parvenir. La famille Brocolis a beau avoir de l’argent, elle n’est pas riche pour autant : personne ne leur a appris à l’être, ils n’ont pas de capital culturel, pas de relations sociales et leur nom n’est pas connu. Or, l’unique possession du capital économique ne suffit pas.

La démonstration est drôle et pédagogique, Marion Montaigne est décidément inspirée : « Je suis contente quand j'apprends des choses ». Elle est également ravie d'en apprendre aux lecteurs. Ici le néophyte se marre en prenant un cours de sociologie. Réjouissant ! 

La fin de l’ouvrage, « c’est le côté engagé des Pinçon-Charlot », commente la jeune auteur. Les sociologues sont effectivement devenus ces dernières années "des militants".  Les riches, les politiques ou encore les patrons étant tous mobilisés pour conserver leur place dominante, les deux sociologues prônent une contre-offensive qui viserait à mettre en place une société plus juste. Et alors que les classes dominées sont disloquées, dans une démarche individualiste, Monique Pinçon Charlot explique à la dernière page qu' « Il faudrait prendre exemple sur les riches [...] Être solidaires, organisés et mobilisés ».

> Riche, pourquoi pas toi ? Marion Montaigne, Dargaud, 2013.

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